LXIII. The sound of silence

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LXIII. The sound of silence*

Le parc était vide, à part quelques joggeurs ; c’est drôle comme on peut parfois être seuls au monde au milieu du cœur battant de cette ville qui ne s’arrête jamais !

Louka sentait bon… Il sentait le sable et le soleil alors que New York était humide et glacée tout autour. Il me tenait contre lui dans un silence étrange et je ne savais pas quoi faire. Il cala ma tête tout contre son épaule, il avait les yeux clos, la bouche frémissante. J’oscillais entre mon chagrin que son émotion réveillait, remuait, et mon envie de le toucher et de le serrer un peu plus fort, un peu plus près, avec toute la gourmandise dont mes mains étaient capables.

Je n’eus qu’à tourner la tête de quelques centimètres pour attraper ses lèvres ; c’était une connerie, bien sûr, ce n’était ni le lieu ni le moment, mais je le fis quand même. Il ne recula pas, il me regarda une demi-seconde avant de me rendre mon baiser. Sa langue était chaude, délicieusement familière, avec un appétit un peu triste mais visiblement gourmand. Mon estomac papillonnait, brûlait, explosait, explorait, et puis mon cœur s’effondra, se bloqua, et je le repoussai brusquement.

- « What ?

- Tu es resté pour pleurer sur ta fille morte ou pour coucher avec moi ?

- Mais… Ni l’un ni l’autre ! Je voulais juste… Te parler. Partager ça avec toi, je ne sais pas trop comment. C'est toi qui m’as embrassé, non ?… Hier soir, c’est toi qui voulais… Merde, Romy, je ne comprends rien. Tu te barres sans préavis ni explication, tu me balances mille reproches en me disant que tu étais in love with me, puis tu me tripotes de nouveau et te vexes parce que je te dis non, et là soudain tu me roules une pelle et tu me jettes en même pas deux minutes !

- Evidemment ! Que veux-tu que je fasse ? Tu me prends dans tes bras, tu me regardes avec ton air de chien battu… Et puis fuck, même dans un moment pareil tu réussis à être canon, ça devrait être interdit ! Tu me fais mal, Louka ; tu ne le fais pas exprès, mais tu me fais mal. Tu crois que je n’ai pas assez souffert ? Tu veux quoi, qu’on fasse un autre bébé, comme ça, sur le trottoir ? Juste parce que tu as envie de baiser un coup ?

- …

- Va t-en, Louka ; sors de ma vie. Tu me rappelles trop de douleur, maintenant. Laisse-moi tranquille. S’il te plaît. »

Il me dévisagea en silence, son regard était triste mais solide et droit. Il mit doucement son sac sur son épaule, puis soudain il murmura :

- « Did you give her a name ?

- Letizia ; je l’avais appelée Letizia. »

Il partit sans un mot de plus.

Ce soir-là, je rentrai chez moi avec une enclume plantée dans le cœur. Je me sentais ridicule, méchante, lunatique. Je me servis une verveine brûlante, j’enfilai mes grosses chaussettes hivernales avec des Pères Noël dessus et un gigantesque pull informe couvert de poils tout doux. Mes yeux me piquaient mais ils ne pleuraient pas, j’étais plus amère que triste, je crois…

Je passai des heures immobile dans le noir, à fixer le plafond, la nuque enfoncée dans l’oreiller sur lequel avait dormi Louka, les mains encore pleines de la tiédeur de sa peau et les oreilles encore tourneboulées de la douceur de sa voix.

Je tentais de faire le tri dans mes sentiments mais je n’y voyais pas très clair. Tout se mélangeait dans ma tête, l’amour, le désir, la douleur, la colère, le regret… Comme si je nageais dans un océan de chemins possibles sans le moindre panneau indicateur !

J’en étais là de mes réflexions quand mon portable s’alluma et vibra dans le noir. Il était plus de deux heures du matin et ce n’était même pas Louka ! C’était Ingrid, fraîche et dispose dans l’aube parisienne.

Ingrid Battisti : “Romy, quoi de neuf ?

Romy Anderson : Hey, tu sais qu’il est presque trois heures du matin ici ?

IB : Je sais, mais j’ai l’impression que tu as parlé à Louka, non ? Du coup je me suis dit que tu ne dormais peut-être pas… Je t’ai réveillée ?

RA : Non… Tu as raison, je n’arrive pas à dormir ! Comment tu sais que je lui ai parlé ?

IB : Je n’en étais pas sûre, mais Pietro est au téléphone avec lui dans la cuisine, je ne comprends pas tout parce qu’il parle en italien mais j’avais cru entendre ton prénom et puis le mot “bambina”... Comment tu te sens ?

RA : Je n’en sais rien...

IB : C’est bien que tu lui aies dit en tout cas.

RA : Oui… Excuse-moi Ingrid, je suis crevée, je suis émue, je n’ai pas très envie de discuter.

IB : Pas de souci ! Bonne nuit ma belle, si tu as besoin de parler, je suis là.”

Voilà... Ma pauvre petite fille, perdue au fond de son cimetière, trouva ce soir-là sa place sur le chemin de son père, sous le ciel essoré d’un hiver new-yorkais. J’étais triste et déboussolée, et j’avais beau me tourner et me retourner dans mon lit, je n’arrivais pas à imaginer de quoi nos lendemains seraient faits.

*The sound of silence, de Simon et Garfunkel ; in Sunday Morning, 3 a.m, 1964.

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