LX. Les mots bleus

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LX. Les mots bleus*

Mila repartit touchée, toute chose, assez morveuse, serrée contre son père comme si la Terre risquait de se défiler sous ses petits pieds. Thomas m’offrit un sourire tout doux, tout fatigué, ils me laissèrent pensive et épuisée mais aussi rassurée de voir que le climat s’était apaisé.

Dès qu’ils eurent refermé la porte derrière eux, je filai à la cuisine préparer un chocolat bien chaud pour moi, un thé bien vert pour Louka, et je le rejoignis dans ma chambre.

Je le trouvai assis sur mon lit, baigné dans l’or multicolore de ma guirlande de lampions japonais made in Ikea. Il semblait complètement vide, creusé comme une blessure détrempée par la mer. Il regardait la nuit, cramponné à son téléphone qui ne sonnait pas. Il avait l’air… Fragile. Très fragile. Mon cœur fit un bond, les tasses tremblaient entre mes doigts et je dus me concentrer pour ne pas m’emmêler dans mes propres jambes en allant m’asseoir près de lui.

« - How is Mila ?

- Mieux. Ils viennent de partir, je leur ai commandé un taxi.

- Great… Qu’est-ce qui a pu lui passer par la tête pour qu’elle s’enfuie ainsi dans le soir ? S’il lui était arrivé quelque chose, je ne me le serais jamais pardonné.

- Elle va bien, ne t’inquiète pas. Elle m’a demandé de te souhaiter une bonne nuit, et de te dire qu’elle t’appellerait. Tiens, je t’ai fait du thé avec des tonnes de menthe, comme tu aimes.

- Thank you, Romy. Je suis désolé de squatter comme ça en pleine nuit. Je bois ça et j’y vais.

- Non.

- Quoi, non ?

- Stay, Louka ; you cannot be alone now. Tu pleures, ou presque ; même dans le noir je le vois !

- Je ne pleure pas.

- Peut-être, mais tes yeux brillent trop pour être honnêtes.

- … J’étais en train d’écrire un texto à Mila ; je l’ai réécrit vingt fois en dix minutes. Tu veux bien me donner ton avis ?

- Sure.

- “My dear Mila. I never meant to hurt you. I love you, ma petite sœur chérie. Depuis des années, tu es mon seul et unique rayon de bonheur quand je viens à New York. Pardonne-moi si j’ai été maladroit. J’ai cru que tu étais assez grande pour entendre tout ça : je me suis trompé ! I am so sorry… Maintenant que le mal est fait, je ne peux que te répéter la vérité. Je n’ai pas aimé Natalia. Parce que j’aimais, de toutes mes forces, une autre Maman : celle qui a été là tous les jours depuis mon premier souvenir. Celle dont je parlais la langue et dont je goûtais la cuisine ; celle qui signait mes cartes d’anniversaire et mes relevés de notes. Celle que j’ai perdue, il y a longtemps, comme j’ai perdu tout le reste de ma vie… Essaie de comprendre, je t’en prie, Mila. Je ne veux pas te perdre. Alors boude un peu, ma sauterelle, si tu en as besoin ; mais pas trop longtemps, s'il te plaît. Je t’attends. Je t’aime. Louka.”

- Do you really mean this ?

- I do.
- Alors envoie-lui. Et laisse-la digérer un peu : ça fait beaucoup pour une petite fille, même grande… And now hop, au lit ! Je suis crevée, moi.

- Tu me prêtes ton canapé ?

- Oh non ! Il est trop tard pour que j’entreprenne de déplier ce machin... Reste là, on va se serrer, de toute façon la nuit ne sera pas longue, il est déjà 3 heures.

- OK ; mais ne ronfle pas !

- Quoi ? Je ne ronfle jamais ! Tu vas voir, toi ! »

Je me blottis sous ma couette, côté gauche, ne gardant que ma culotte ; il s’allongea sur la couette, côté droit, n’enlevant que ses chaussures. Je prétextai sa dernière remarque assez désobligeante pour le chatouiller allègrement à travers son pull. Il sourit, gloussa, mes tripatouilles devinrent caresses et sa respiration s’accéléra… Mais après quelques secondes, il m’attrapa les doigts et stoppa, doucement, leur migration vers le bas.

« - Non... Please don't.

- Oh… D’accord. Pardon. I understand ; je suis devenue énorme et affreuse ! Mais impossible de perdre ces trois kilos, j’ai tout essayé, ...

- What ? Romy, tu es scandaleusement sexy ! Et je me fous de tes trois kilos... Crois-moi, j’ai besoin de tout mon self-control pour ne pas trop penser à ton corps presque nu à 10 centimètres de moi ; et à ta petite culotte rose toute innocente…

- Monsieur est observateur.

- Monsieur n’est pas aveugle ! Et tu es belle…

- Ah, tu me trouves belle ?

- Of course. Je te l’ai prouvé, non ?

- Hmmmm…

- Romy, do you really want to hear que ton corps me donne faim ? Que mes doigts rêvent de caresser tes fesses ? Que mes lèvres ont très envie de mordiller tes seins ? Que je n’ai jamais désiré personne aussi fort et aussi longtemps que toi ? Que…

- Ok, stop ! J’ai compris… Anyway ; tout ça, c’était avant.

- Avant ?

- Oui. Maintenant, je te caresse et tu dis non…

- Je suis crevé, là.

- No. You don't want me anymore, that’s all.

- Alright then. Tu veux vraiment savoir ? Vas-y, descends ta main ! Là. Et maintenant, ce que tu sens, c’est vraiment un mec qui n’a pas envie de toi ? Franchement ?

- Euh…

- Voilà, tu es contente ? Je bande comme un dingue. Et si tu insistes encore un peu… Je ne résisterai pas longtemps. But we shoudn’t do that. Je n’ai pas oublié ce que tu m’as dit après le mariage de Pietro. Et je crois que j’ai fait assez de conneries comme ça pour ce soir.

- Merci pour “conneries”...

- Tu sais bien ce que je veux dire… Non, laisse-moi garder un peu ta main, comme ça tu arrêteras de me tripoter. I am so tired… Tu sais, je voulais juste parler à Mila. Je n’ai pas pensé une seconde à ce qu’elle allait ressentir. Quel égoïste je suis ! Et quel con… Je n’ai pas vu que j’allais lui faire du mal ; toi non plus, je n’avais pas vu que je te faisais du mal… Tu mérites tellement mieux. De toute façon je perds tout le monde, toujours, tout le temps, depuis tout petit. Pas étonnant que je porte le nom d’un amas de cailloux perdu dans le nulle-part des terres australes… C’est peut-être un signe ? Je devrais partir pour de bon. Tout seul. Là-bas ou ailleurs. Quelque part où je ne blesserais personne… I don’t understand anything, anymore. »

Il s’assoupit ainsi, ma main serrée entre les siennes, son corps tremblait un peu, il était doux mais glacé contre ma peau. Il me tint froid pendant toute la nuit, son sommeil fut moite et agité comme une tempête hivernale.

Cette nuit-là, je passai des heures à réfléchir en caressant ses doigts tout doucement. Quelque chose en moi réalisa la douceur et l’intimité absolue de pouvoir le regarder dormir, abandonné tout près de moi. Louka avait couché avec des dizaines ou des centaines de filles, je le savais. Mais combien avaient pu lui tenir la main pendant son sommeil ?

Les pensées se bousculaient dans ma tête comme un concours de billes dans une cour de récré. Louka avait grandi, mûri, changé. Il était plus posé, plus fragile aussi ; plus adulte. Il me livrait ses doutes et ses douleurs, en toute transparence, en toute confiance, sans une once de maquillage... Et moi en retour, que lui offrais-je ? Un mensonge de plus ?

Ainsi pris-je enfin la plus difficile décision de ma vie.

Le lendemain matin, je me levai sans un bruit, m’habillai dans le noir et filai à la cuisine boire un immense café. Et enfin, dans les premières lueurs de la ville qui s’éveillait tout autour, je trouvai le courage de lui écrire ce que je ne lui avais jamais dit.

Quand j’eus fini, j’entrai dans ma chambre sur la pointe des chaussettes. Louka dormait, son souffle était profond, irrégulier. Je posai l’enveloppe sur l’oreiller, agrémentée d’un post-it fluo qui disait : “Louka, j’aurais dû écrire cette lettre depuis longtemps mais ce n’est que ce matin que j’ai trouvé le courage de le faire. Quand nous nous sommes revus en Corse, je devais te parler de deux choses importantes. Je n’ai pu t’en dire qu’une. Il est temps que tu lises la seconde. Je t’embrasse. Romy.”

Et je quittai l’appartement.

*Les mots bleus, de Christophe ; in Les mots bleus, 1974.

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