LVII. Désolée pour hier soir

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LVII. Désolée pour hier soir*

Morphée me garda dans ses bras jusqu’à quatorze heures. Le soleil scintillait à travers les volets, ma tête était comme transpercée par des pics à glace, Louka était parti. Sur la table de chevet m’attendaient un verre d’eau, deux cachets d’aspirine, un pain au chocolat, les clés de ma voiture miraculeusement revenue au bercail pendant que je dormais, et mon téléphone affichant un texto : “Dîner, 20.00, resto A Volta ?”

Je me levai péniblement et pris une douche salutaire. Les souvenirs de la veille me revenaient par bribes, c’était une sensation nauséeuse et intrusive. Je me repassais le film tandis que l’eau délavait mes chairs imbibées d’alcool et de mauvais rêves, et je sentais la honte envahir mon esprit au fur et à mesure que je prenais conscience de mon comportement. Pourvu qu’Ingrid ne m’en veuille pas de m’être conduite comme le dernier des soudards à son mariage !

Les grands esprits se rencontrent, semble-t-il, car en sortant de la salle de bain je vis justement son prénom sur l’écran de mon téléphone.

Ingrid Battisti : “Romy, tout va bien ?

Romy Anderson : Oui ça va, ne t’inquiète pas ! Mais j’ai un sacré mal de crâne…

IB : Je m’en veux de t’avoir laissée toute seule dans ton état…

RA : C’est moi qui suis désolée, Ingrid. Je n’aurais jamais dû boire autant.

IB : Louka t’a ramenée à ton hôtel ?

RA : Oui oui, ne t’inquiète pas.

IB : Ohlala, bien sûr que si, je m’inquiète ! Ne me dis pas que vous avez passé la nuit ensemble ? Je n’aurais jamais dû te laisser partir avec lui...

RA : Actually, Louka a dormi très sagement sur le fauteuil... Vous êtes bien arrivés ?”

IB : “Bon, ça me rassure… Tu lui as parlé ? On est en escale à Rome, là.

RA : “Pas encore, non. Peut-être ce soir, on dîne ensemble…”

IB : “OK. Fais attention à toi, Romy.

RA : “Et toi profite bien de la Sicile et de ton mari !

IB : “Oh oui compte sur moi :)”

Je m’offris cet après-midi-là le luxe de lézarder sur la plage de Sagone, alternant séances de sieste et de trempette jusqu’à ce que le soleil ne commence à descendre, inondant la Corse d’un halo doré des plus seyants.

Je revins alors à mon hôtel pour prendre une douche, puis j’enfilai un short en jean et un t-shirt fuchsia innocemment décolleté pour rejoindre Louka.

Je n'avais aucune envie de conduire, et rejoignis donc Cargèse en autocar. Je prétextai la crainte des routes corses un lendemain de cuite : c’était une excuse tout à fait recevable et prudente, et je fis semblant de ne pas remarquer la petite voix qui murmurait dans ma tête que Louka serait ainsi bien obligé de me raccompagner…

Je m’assis tranquillement sur la terrasse du restaurant, la vue était grandiose, les assiettes des voisins parfaitement alléchantes, et Louka en retard, évidemment… Mais je n’eus même pas le temps de m’agacer car il me rejoignit rapidement. Il portait un jean clair, un t-shirt noir et un grand sourire blanc. Il commanda deux bouteilles d’Orezza très fraîches, me regarda bien en face et me demanda du coin de l'œil si je me sentais mieux. J'acquiesçai, il eut la bienveillance de ne pas trop se moquer, et le temps défila gentiment dans la quiétude incroyable de cette soirée d’automne. Nous parlâmes de tout ou plutôt de rien, de moi, de mon travail, de New York, du CAPA** qu’il allait bientôt passer… Et ce fut lui qui, une fois assis dans la voiture (car j’avais gagné mon pari : il me raccompagna !), se lança enfin.

- « So… What do we need to talk about ?

- …

- Tu m’as répété ça au moins dix fois hier : “We need to talk... “ Alors ?

- J’étais complètement saoule hier !

- J’ai vu, oui ; pourquoi tu t’es mise dans un état pareil ?

- I’m fine ! Je suis une grande fille, Louka.

- Je t’écoute, alors.

- …

- Go ahead, Romy…

- Ce n’est pas si facile.

- OK… Tu voulais peut-être m’expliquer pourquoi tu es partie comme ça il y a trois ans... Sans dire au revoir et sans prévenir ?

- I know que je n’aurais pas dû ; mais j’avais trop mal.

- Mal pour quoi ?

- Mal pour toi.

- I don't understand.

- Tu ne m’aides pas beaucoup… So ! Louka, tout ce qui se passait entre nous, les restos, les textos, les câlins, tout ça, tu as vraiment cru que ça ne comptait pas ?

- Je ne sais pas… Je n’y ai jamais réfléchi.

- And now that you finally think about it ?

- I don't know ! What a hell do you mean ?

- I mean que j’étais amoureuse de toi.

- ...

- Eh oui… Raide dingue. Le truc bien tarte, limite Sissi Impératrice, tu vois le genre ? J’avais du miel dans les veines dès que tu me touchais, j’avais des étoiles dans les yeux quand tu m'embrassais, j’avais les doigts voraces et lumineux au soleil de ta peau. And so on ! Et toi, tu n’as rien vu, rien voulu voir… Et surtout, tu t’en foutais. Je n’étais qu’une nana parmi des centaines d’autres. Voilà pourquoi je suis partie, Louka.

- Comme ça tout d’un coup, sans en parler ne serait-ce qu’une seconde, tu as réalisé que ça te faisait mal et hop, tu es partie ?! Sans même un texto ! Et en plus, en laissant complètement tomber Mila dont tu étais censée t’occuper… Je ne comprends toujours pas.

- You don’t get it ? Really ? C’est pourtant simple. J’en ai eu marre. Marre de jouer ! Marre de tout donner pour ne rien recevoir en retour. Marre que tu me baises en cachette avant de repartir dans ta chambre. Marre que tu ne restes jamais dormir avec moi. Marre que tu me tripotes dès qu’il n’y avait personne et que tu m’ignores dès qu’il y avait du monde. Marre d'être ton numéro 4815 quand toi, tu étais mon seul et unique number one !

- Good ! A t’entendre, je suis vraiment le dernier des connards. Le serial fucker de service qui pense avec sa bite.

- Je ne dis pas ça... Mais tu as toujours sauté sur tout ce qui bouge, non ? Tout le monde le sait. Il n’y a pas une seule gonzesse en Corse ou en Sardaigne que tu n’aies pas baisée, à part peut-être les vieilles et les boudins.

- Tu parles comme si je m’étais servi de toi... Comme si je m’étais foutu de toi… Alors que c’est toi qui es partie sans un mot, non ? Et puis je suis libre de coucher avec qui je veux ! Friends with benefits, remember ? Je ne t’avais rien promis.

- …

- I am sorry. Je dis exactement le contraire de ce que je voudrais dire, putain ! Je ne sais pas comment formuler ça… Mais tu te trompes. Tu n’étais pas “qu’une nana parmi des centaines d’autres”.

- Tu vas essayer de me faire croire que tu ne couches pas avec des gonzesses au kilomètre depuis toujours ?

- Non… Enfin, si ! Mais ça n’a pas d’importance. Figure-toi que toi aussi, tu as été mon number one pour certaines choses.

- Tu parles… Ah si, j’ai peut-être été la première à avoir été assez conne pour tomber amoureuse de toi !

- Mais non… Well, je n’en sais rien ! Mais ce n’est pas ce que je voulais dire.

- Et que voulais-tu dire, actually ?

- Romy, je ne suis vraiment pas doué pour ce genre de conversations.

- Moi non plus ! Force-toi, Louka, sinon je crois que je vais quitter cette voiture dans trois secondes… Deux secondes… One…

- OK ! Calme-toi, please.

- … »

*Désolé pour hier soir, de Tryo ; in Grain de sable, 2003.

**CAPA: Certificat d'Aptitude à la Profession d'Avocat.

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