LV. Mon frère

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LV. Mon frère*

A l’heure du dîner, je fus ravie de voir qu’à la place de la traditionnelle “table des célibataires”, m’attendait une table ronde sympa autour de laquelle se pressaient toutes les copines de la voile. Ouf ! Ingrid avait réuni la joyeuse bande de windsurfeuses débutantes de notre inoubliable stage commun : Marie la Lilloise, Tanja et Veronika qui avaient fermé leur hôtel pour l’occasion, Miriam toujours entre deux avions, et moi évidemment.

Louka était loin, tout là-bas à la table des mariés, obstinément complice et charmeur avec cette blonde superbement rieuse… La petite Lucia trônait sur ses genoux, vêtue d’une adorable robe bleue qui mettait en valeur sa peau claire et ses grands yeux de piscine. Louka jouait avec elle, inondant sa frimousse de mille petites grimaces jusqu’à l’entendre rire comme une musique en vrille. Leur complicité était simple, drôle, éclatante, et me frappa d’un uppercut en plein cœur.

C’est ma petite fille à moi qui aurait dû être là, dans les bras de son père, sous les étoiles automnales de la Corse… Mon esprit courut alors vers la petite tombe du Wyoming, sans préavis, et une vague de tristesse nauséeuse essora mon estomac. J’en eus le souffle coupé et mon cerveau se déconnecta.

Je ne sais pas combien de temps passa ainsi, mais quand je repris pieds dans la réalité, Lucia dormait dans une poussette entre ses parents, Louka racontait quelque chose avec cette gestuelle volubile qu’il avait quand il s’exprimait en italien, et toute la tablée riait aux éclats.

Pour m’aider à penser à autre chose, je repris une coupe, puis une autre, avant de goûter à un délicieux vin sarde qui passait par là. L’atmosphère se détendait, les gens riaient, la nuit tombait, les vagues chantaient. Je sirotais mon vin en parlant trop fort avec mes voisines et m’appliquais à ne pas regarder ce qui se passait plus loin... Et quand vint l’heure des discours, mes idées n’étaient déjà plus très claires.

Louka se leva, très droit comme si la pesanteur n’avait aucune prise sur lui. Il s’installa bien en face des mariés, avec verre et sourire en coin, et fut immédiatement rejoint par sa voisine de table. Elle se présenta comme Anneke, la grande sœur d’Ingrid. Et ils firent un discours à deux voix, plein d’humour et d’affection, que les mariés écoutèrent évidemment avec des sourires béats et des oreilles indulgentes.

Elle parlait un français charmant, gouailleur, avec un accent chantant qui répondait joliment, il faut le dire, au phrasé plus lent et velouté de Louka. Nous eûmes droit aux incontournables photos d’enfance, aux taquineries sur la fille du Nord et le gars du Sud, au cliché de la stagiaire et du moniteur. Puis Anneke enchaîna sur quelques phrases en flamand que je ne compris pas mais qui eurent l’avantage de faire rire Ingrid comme des éclats de joie. Quant à Louka, il conclut en français et en douceur : voix de basse, mains de braise. Il captait la lumière comme il captait l’attention : infiniment et sans effort.

« Nous sommes nombreux, présents ici ce soir, à avoir assisté à la rencontre de nos mariés. Il était une fois une jolie Belge pleine d’humour et de peps, et un grand couillon d’Italien complètement aveugle… Un vrai conte de fée ! Mais qui a failli ne pas s’écrire...

Souvenez-vous. A peine dix minutes après avoir rencontré Pietro, Ingrid était déjà rougissante comme un feu de joie, prête à déménager en Corse et à vivre d’amour et de spaghettis pour le restant de sa vie. Le coup de foudre absolu… Tous les monos de l’école de voile peuvent en témoigner. Tous, sauf un : Pietro, qui n’avait pas remarqué ce que nous avions tous compris ! Pietro, qui n’avait pas vu que la femme de sa vie était là, juste sous son nez toujours au vent.

Amico mio... Quand on s’est connus, on n'avait même pas l’âge de ta fille aujourd’hui. Tu as toujours été là, dans un coin de tous mes souvenirs d’enfance. Les pires comme les meilleurs. Et si on n’avait pas recadré tes photos, celles que l’on vient juste de montrer avec tes bouclettes et ton costume de mousquetaire, on aurait vu, juste à côté, ma coupe au bol et mon déguisement de Spiderman ! D’ailleurs, je profite de l’occasion pour remercier chaleureusement ta mère qui nous avait affublés de ces horreurs alors que nous étions trop petits pour nous défendre : une entorse à notre dignité que nous avons affrontée ensemble, toi et moi, à la vie à la mort. Come sempre.

Au fil des ans, tu m’as appris à faire le nœud de chaise, à manger les pâtes al dente et à draguer la plus belle fille du collège. Trois compétences majeures ! On a grandi plus ou moins droit, entre Corse et Sardaigne, entre France et Maroc, martyrisant nos profs, nos pions, nos parents. On a partagé la mer et le vent, l’école et le temps. Depuis tout petit, tu me houspilles quand je vais bien et tu me relèves quand je trébuche... Et je suis fier que tu m’aies demandé d’être près de toi tout à l’heure, quand tu as dit oui à cette drôle de fille aussi merveilleuse que frapadingue !

Car sur le papier, Ingrid n'était pas la candidate idéale. Loin de là ! Elle se transforme en écrevisse fluo dès les premiers rayons du soleil. Elle est incapable de barrer correctement un bateau et lit le compas de route à coups de septante et de nonante. Elle se nourrit de gaufres et de carbonade flamande et ne sait toujours pas prononcer dignement finuchjetti et figatellu. Elle passe ses vacances au ski ou dans les Ardennes belges au lieu de faire de la voile comme toute personne civilisée… Alors tu prends des risques, Pietro !

Mais je crois que tu as raison.

Ingrid, permets-moi de te dire ce que jamais, jamais, je n’ai pensé d’aucune de ses copines (et j’en ai vu passer un certain nombre, crois-moi... ) : tu es merveilleusement digne de lui. Tu le rends heureux, presque niais parfois ! Et je t’en remercie infiniment. Alors si je dois apprendre à cuisiner le waterzooi et les endives au jambon pour te faire plaisir, je le ferai. Si je dois acheter un stock de crème solaire indice 50 pour que tu viennes faire du bateau avec nous, je le ferai. Si je dois tolérer que ta fille apprenne le ski en même temps que la voile… Bon, ça non, je ne le ferai pas. Il ne faut pas pousser ! Disons que quand elle sera championne de voile, ou a minima monitrice sur deux ou trois supports, alors je tolérerai qu’elle puisse, une fois par an, avoir envie de faire du ski, pour changer un peu. C’est à prendre ou à laisser.

(Ingrid l’interrompit, elle lui dit “Je prends ! Je prends tout le package, Louka.” Elle avait les yeux pleins de larmes. Louka lui répondit par un sourire immense, juste pour elle. Puis il reprit son discours)

Pietro mio… Depuis toutes ces années, je ne compte plus le nombre de fois où l’on m’a demandé en plaisantant ce que je ferais sans toi. Aujourd’hui, je te le dis honnêtement : je ne sais pas. Et je ne veux pas savoir ! Je ne veux pas savoir comment serait ma vie si tu n'avais pas marché à mes côtés depuis toujours.

Alors ce n’est pas si facile de te regarder partir : c’est comme si j’allais - enfin ! comme dirait Chiara - devoir devenir adulte. Mais je ne serai jamais très loin. Je te le jure. Car pour rien au monde, je ne renoncerais à me faire engueuler par ta mère pour un oui ou pour un non... Et pour rien au monde, je ne renoncerais à raconter des histoires à ta fille jusqu’à la faire rire comme un soleil.

Quand Lucia est née, tu me l’as déposée dans les bras et on est restés comme deux andouilles dans le couloir de la maternité, avec nos yeux rouges et nos sourires débiles. Tu m’as mis la main sur l’épaule et tu as murmuré deux mots : Zio Louka. J’ai eu les larmes aux yeux… Ce qui ne m’arrive pas souvent. Mais ces deux petits mots, prononcés au milieu de ce qui fut probablement la plus grande émotion de ta vie ! Ces deux petits mots résument tout, expriment tout. Zio, pour ceux qui ne le savent pas, ça veut dire “Tonton” en italien ; Zio Louka, ça veut dire que tu es mon frère, Pietro. Tout est dit.

Je m’arrête là, d’abord parce que je suis trop ému pour continuer dignement, ensuite parce que tout le monde a soif et attend poliment que je me taise ! Alors prends soin de ta femme, fratello mio, et sois très heureux ! Et comme on dit ici : pace é salute à tutti. »

*Mon frère, de Maxime Le Forestier ; single, 1971.

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