LIV. L'été indien

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LIV. L’été indien*

Je n’en menais pas large quand mon avion atterrit à Ajaccio, trois ans presque jour pour jour après mon départ en catastrophe. La terre était rincée comme un orage, le ciel plombé comme du coton noir. Je tremblais comme autant de feuilles mortes dans mon for intérieur et mon cœur battait à se rompre sous la moiteur de l’aéroport.

Les routes corses furent ma première épreuve : je mis une heure et demie à atteindre mon hôtel, serpentant piteusement sous les huées des klaxons énervés. Ma Clio ramait dans les montées, patinait dans les descentes, c’était un cauchemar ! Je survécus cependant, et m’effondrai enfin sur le petit balcon de ma chambre d’hôtel, grand ouvert sur la mer et sur les méandres de mon cœur trouillard.

Je m’enfermai piteusement chez moi ; il ne restait que 24h avant le mariage et j’avais tellement peur de croiser Louka que je ne mis pas l’ombre de mon nez dehors. Je ne vis de la Corse que le fond de mon lit et le snack de l’hôtel. Et of course, je ne fermai pas l'œil de la nuit.

Le lendemain, je mis des heures à me maquiller, m’habiller, me préparer. Sans vouloir me l’avouer, je voulais être au top et prouver à Louka que j’étais heureuse sans lui, que ma vie était chic et merveilleuse, que je l’avais oublié…

J’avais choisi une robe rouge, cintrée, un peu voyante mais bien coupée, jolie, hardie, sexy. Je me sentais bien dedans, comme on enfile une seconde peau plus solide que la première ! Je me perchai sur des petites chaussures à talons toutes rondes, sombres, douces comme le velours d’un serre-tête de bonne famille. Je respirai un grand coup, puis me risquai à affronter les virages sur la route et Louka au bout du chemin.

La Mairie de Cargèse était trop petite pour accueillir tout le monde. Car il y en avait, du monde ! Toute une foule joyeuse et polyglotte s’agitait bruyamment aux pieds du perron. J’étais presque en retard... Et j’arrivais tout juste quand Pietro et Ingrid, main dans la main, pénétrèrent à l’intérieur de cette drôle de bâtisse jaune qui arborait fièrement sur son fronton : “Casa cumuna”. Quelques personnes les suivirent tandis que je restai, avec beaucoup d’autres, à patienter dehors.

Plus tard, quand les mariés réapparurent devant la porte grande ouverte, j’oubliai un instant mon angoisse latente pour profiter de la joie qui jaillissait des yeux d’Ingrid. Elle était radieuse, éclatante, dans une robe blanche très courte sans une once de chichi. Pietro lui, était tout en gris, très chic, avec une touche de bleu que reflétait son regard marine. Ils souriaient en grand, ils se mangeaient de l'œil et se buvaient des doigts, ils inondaient la Corse de leur insolente attirance et il eût fallu être la dernière des égoïstes pour ne pas avoir les yeux qui piquent en les regardant.

Louka aussi piquait les yeux, ou du moins il brûlait les miens, pauvres petites billes ridicules qui tentaient désespérément de ne pas le voir et qui incessamment, le regardaient. Je me souvenais, bien sûr, de son regard vert-de-gris, de son corps de statue, de ses lèvres pleines. Mais en trois ans, j’avais presque oublié tout ce qui tricotait son magnétisme, au-delà de sa belle gueule imprimée bien fort sur ma rétine.

J’avais oublié l’insolence de son sourire, la douceur de ses gestes, la fêlure dans ses yeux et l’éclat de ses rires. Le soleil jouait sur sa peau, la joie jouait sur ses lèvres, l’élégance jouait sur ses épaules. Il était beau, beau au-delà de mes souvenirs, beau au point de scotcher mon regard, juste pour rien, parce qu’il était là. Il ne me vit même pas, cachée comme je l’étais parmi les invités, mais j’étais tellement coite, hypnotisée comme une gamine devant un stupide Walt Disney, que j’y serais peut-être encore si Chiara n’avait pas surgi à ce moment-là pour me saluer.

Elle me prit dans ses bras, impériale, chaleureuse, excessive. Elle m’assaillit d’un trop-plein de bavardage : « Romy, comment vas-tu ? Viens, le vin d’honneur est à Chiuni, allons-y ensemble si tu veux, c’est à deux pas… Je suis si heureuse, si tu savais, il n’existe pas de Mamma sur Terre qui soit plus fière de son fils ! En plus, il a le bon goût de me choisir une belle-fille ravissante et pleine de fantaisie ! Et de m’offrir la plus merveilleuse des petites-filles… Et toi, quoi de neuf ? Je n’ai jamais trop compris pourquoi tu étais partie comme ça cet été-là, tu sais ; les garçons non plus, je crois. On en parlera plus tard… Tiens, on y est, tu peux te garer ici… Regarde comme c’est beau ! »

Pietro et Ingrid n’avaient pas fait les choses à moitié. Ils avaient privatisé le Club Med : sa piscine, sa plage, tout était blanc et bleu avec des fleurs partout. Il y avait un buffet gargantuesque et plein de gens rieurs agglutinés autour. Je bus une coupe avec Chiara, un peu à l’écart, je commençai à me détendre et je pris, pour fêter cela, une seconde coupe que je choquai joyeusement contre celle de Chiara.

Je sentis alors une toute petite alerte au coin de mon champ de vision, une attirance, une vigilance, et je vis tout au bout de la foule Louka qui me regardait de loin. Son œil était fixe, profond, attentif. Je lui rendis son regard une ou deux secondes. Puis il se détourna pour accueillir les mariés, qui étaient accompagnés d’une sorte de blonde, élégante, pleine de classe et de talons aiguilles. De sa main droite, faux ongles et vernis prune, elle frôlait l’épaule de Louka avec une insistance qui me mettait cœur et nerfs en pelote. De son bras gauche, bavoir fleuri et doudou brun, elle portait la petite Lucia toute babillante.

Quand, quelques minutes plus tard, leur petit groupe se dispersa parmi les invités, Ingrid me rejoignit, lumineuse comme tout, et je la félicitai avec entrain. Elle était solaire et simple, sincère comme pas deux, et délicieusement heureuse… Nous étions ravies de nous retrouver et le vin d’honneur passa de fou rire en fou rire.

Un peu plus loin, Louka et Pietro s’étaient assis sur deux transats, ils étaient seuls au monde, presque sérieux : ils ne buvaient même pas, ils discutaient doucement en regardant la mer... Que pouvaient-ils encore trouver à se dire après tant d’années, alors qu’ils se connaissaient par cœur, alors qu’ils avaient tout vécu ensemble, depuis toujours ? Même un jour pareil, à part quelques coups d'œil attendris de Pietro sur sa toute nouvelle épouse et un petit quelque-chose d’ému dans le sourire de Louka, ils avaient presque l’air de se suffire à eux-mêmes.

*L'été indien, de Joe Dassin ; single, 1975.

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