LIII. Il nous faut regarder

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LIII. Il nous faut regarder*

A défaut d’affronter tous mes non-dits, je parvins peu à peu à reprendre pied dans ma vie.

Mon contrat au City Hall fut renouvelé et je pus continuer à m’amuser chaque jour des atermoiements de la politique locale. C’était un monde impitoyable, tendu, exigeant, mais dynamique et motivant, et je n’avais pas le temps de m’ennuyer. Je sortais beaucoup avec mes collègues, le Cabinet du Maire était une ruche dont l’activité s’étirait souvent jusqu’à la nuit et nous jouions alors les prolongations dans les bars du coin. Je me laissais parfois raccompagner chez moi par le Conseiller aux relations internationales, il était drôle, bien roulé, alors de temps en temps nous nous tenions chaud mais ça n’avait pas beaucoup d’importance. C’était une amourette entre parenthèses, gourmande et sans avenir.

Mon père, par contre, pensait de plus en plus à écrire sa vie avec sa fameuse cadreuse ! Il me l’avait même présentée. Il était tout gêné et timide, mais l’heureuse élue était simple et naturelle et nous n’avions pas tardé à unir nos forces pour taquiner mon père. Jane était grande et rousse, avec des yeux clairs et francs ; son métier lui avait appris à regarder les miracles de la nature et évidemment, notre Wyoming fit rapidement sa conquête absolue ! Mon père semblait heureux, vivant ; c’était inespéré et agréable de le voir ainsi.

Mila quittait doucement la fraîcheur de l’enfance et commençait à ressembler à une demoiselle miniature. Elle était jolie, longiligne, ses tresses avaient laissé la place à un petit carré plongeant un peu plus à la mode mais sa frimousse restait douce et gamine. Elle était tantôt adorable, tantôt insupportable, alternant caprices et innocence comme deux facettes d’une même pierre pas encore taillée. Je continuais à la voir de temps en temps, je lui offrais un thé glacé ou un chocolat chaud et je la regardais grandir.

Ingrid et moi échangions des kilomètres de textos par-dessus l’Atlantique, on se racontait tout, c’était léger et quotidien malgré la distance. Elle me parlait de son amour infini pour Pietro, de leur nouvel appart’ à Paris avec des plantes partout, de sa salle de sport à trois stations de métro de là, de ses recherches de job plus ou moins sérieuses, des blagues belges entendues pour la centième fois, du petit coin de parc où on irait se balader si je venais à Paris… Et je lui disais les hauteurs de New York, les détails de mon boulot, les amours de mon père, les galipettes avec mon collègue et les sautes d’humeur de Mila.

Le temps filait comme un astre.

Un matin, Ingrid m’annonça qu’elle était enceinte, qu’elle était heureuse, qu’elle voulait me le dire et qu’elle espérait vraiment que cela ne me blesserait pas… Elle était presque timide, elle d’habitude si exubérante ! Mon coeur se pinça, évidemment, et ralentit un peu.

Heureusement, la vie fut plus douce pour Ingrid que pour moi ; elle mit au monde une petite fille en parfaite santé, rouge et braillarde. Et même si je ne le lui ai jamais dit, je versai quelques larmes amères et égoïstes devant la première photo de sa jolie môme pleine de vie. Le texto de Pietro annonçait la naissance à Paris de Lucia Battisti, 3,1 kg de bave et de bonheur, la maman se portait bien et le papa ne s’était même pas évanoui pendant l’accouchement. Ingrid et Pietro étaient insolemment heureux. Et c’est par leur intermédiaire, quelques mois plus tard, que la vie m’obligea à affronter mes non-dits.

Le destin prit la forme d’un coup de fil surexcité d’Ingrid m’annonçant dans un grand éclat de sourire qu’elle allait se marier avec Pietro et que je devais absolument être présente… Elle savait que ce ne serait pas simple parce qu’évidemment, Louka serait le témoin du marié. Mais elle argumenta tant et tant, avec ses mots justes et son délicieux accent belge, que je finis par me laisser convaincre. Rien n’était moins rationnel que de traverser l’Atlantique pour seulement 5 jours alors que mon compte en banque frôlait l’anorexie, mais tant pis !

Je reçus le faire-part quelques semaines plus tard. Trois langues, deux noms, une date : que ce soit en français, en néerlandais ou en italien, j’avais rendez-vous le 27 septembre à 11h à la Mairie de Cargèse. Je réservai mon billet comme d’autres sautent dans le vide : très vite et sans respirer ! En vingt minutes, tout était organisé : les trois nuits dans un hôtel sur les hauteurs de Sagone, pas cher mais bien paumé, et la Clio louée pour m’y rendre. Je combinai tout cela avec un bref passage à Paris juste avant pour voir tous mes copains de Sciences Po... Les dés étaient jetés.

*Il nous faut regarder, de Jacques Brel ; in Grand Jacques, 1954.

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