XLVIII. J'ai demandé à la lune

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XLVIII. J’ai demandé à la lune*

Je passai des mois à essayer d’éviter de trop penser à la Corse, à ses eaux limpides et frissonnantes, à ses parfums de maquis et de crème solaire, au bleu dans le ciel de Cargèse et au vert dans les yeux de Louka. Il était temps pour moi de tourner la page.

Mais j'étais restée en contact avec mes copines de voile et notamment avec Ingrid. Elle était devenue, au fil des mois et de très nombreuses papotes virtuelles, une amie de plus en plus précieuse ; une amie solide à qui je racontais tour à tour mes grandes histoires et mes petits secrets.

Je savais qu’elle n’avait plus de nouvelles de Pietro, alors un matin, je finis par oser lui envoyer une petite photo, toute bête, mais sur laquelle nul n’aurait pu rater l’arrondi de mon ventre. Sa réaction ne se fit pas attendre.

« - Waouh !!! Mais tu es enceinte ??????

- Apparemment oui :)

- Félicitations ! Tu en es à combien ?

- Thanks ! Cinq mois et demi…

- Fille ou garçon ?

- Je ne sais pas encore… Peut-être tout à l’heure, j’ai ma deuxième écho ! Il n’y en a qu’un, c’est l’essentiel ;) Je ne sais pas pourquoi mais j’ai toujours eu peur d’avoir des jumeaux.

- Mais, il est de qui ? Tu as un amoureux ? Cachottière…

- Tu n’as pas de news de Pietro ?

- Non… Ne me dis pas que ton bébé est de lui ?!

- Of course not ! Mais… Louka.

- Oh…

- Quoi, “oh” ?

- Je ne sais pas ; je ne m’y attendais pas… Pietro m’a dit à l’époque que tu étais partie du jour au lendemain, sans un mot ou presque ; c’est pour ça ? Parce que tu étais enceinte ?

- Non, je ne le savais même pas.

- Pourquoi alors ? Louka t’a larguée après avoir couché avec toi ? Excuse-moi si je suis brusque mais toute l’école de voile résonne des récits de ses conquêtes...

- Oui et non ; en fait, c’est une longue histoire.

- J’ai tout mon temps, Romy, si tu as envie d’en parler.

- Well… Je n’en ai jamais parlé à personne… Tu me jures de ne rien dire à Pietro ?

- Je te le jure ! Et d’ailleurs il ne m’a pas donné signe de vie depuis au moins trois mois, alors… Allez, raconte-moi tout depuis le début.

- Bon. Voilà ; je ne te l’ai peut-être jamais dit mais Louka et moi, on s’est croisés pour la première fois dans mon ancienne école à New York… Mais il n’est resté que quelques mois et je lui ai à peine parlé. Il est reparti comme il était venu, juste après la mort de son père. Des années plus tard, le soir de mes 21 ans, je suis sortie avec des copines, et j’ai beaucoup trop bu. Je me suis fait draguer par un type vraiment très beau dans un bar et on a couché ensemble dans son hôtel. Le truc que je ne ferai sûrement qu’une seule fois dans ma vie !

- Et c’était Louka ?

- Oui.

- Tu l’avais reconnu ?

- Non ! J’ai réalisé qui il était quelques mois plus tard, à l’enterrement de sa mère… Je me suis sentie tellement conne, si tu savais ! N’importe qui d’autre l’aurait reconnu. Je crois vraiment que je ne voyais plus trop clair ce soir-là.

- Ecoute, ça prouve que même complètement saoule, tu as bon goût ! Louka est quand même particulièrement beau gosse...

- Ahah, c’est une façon de voir les choses en effet. Bon, du coup je l’ai donc croisé à l’enterrement de Natalia Stepanovna, je me suis embrouillée à essayer de m’excuser (de quoi, je ne sais pas…), il m’a regardée dans une indifférence parfaite avec ses yeux secs comme du verre, et j’ai compris le message. Sauf que l’été d’après, je me suis retrouvée à passer trois semaines à Cargèse pour garder Mila. Louka était un peu déroutant, à certains moments il était vraiment sympa et à d’autres il m’ignorait complètement… Bon, on a fini par passer une nuit ensemble, sur la plage, juste avant que je ne reparte.

- Ah mais en effet, c’est vraiment une longue histoire… J’avais tout faux en imaginant un one-shot ! Excuse-moi, c’est juste que comme Louka a l’air de les collectionner…

- Oui, je sais ; même si ça ne me fait pas spécialement plaisir de l’entendre ! En tout cas, on s’est revus, d’abord par hasard à Venise au festival du film, et puis à Paris à la rentrée suivante… Et là on a commencé à sortir, à aller au resto ou au ciné, et à faire l’amour. C’était tout fluide, tout léger, on n’était pas vraiment ensemble, en fait on n’en parlait pas… Mais au-delà de son sourire de playboy et de son corps de rêve, j’ai découvert qu’il était drôle, délicat, sans artifice. Blessé, aussi.

- Donc tu es tombée amoureuse de lui…

- Oui !

- Et ?

- Et après il a eu son accident en régate, il est parti au Maroc et tout ça, et on s’est revus à New York, et puis en Corse, on a continué à coucher ensemble comme ça, c’était si simple, il était sexy et adorable mais on ne s’était rien promis. Je l’aimais, oui, sa réputation de dragueur du coin me faisait peur mais j’espérais quand même qu’avec moi, ce serait différent... Alors j’ai fait l’autruche, Ingrid, je me suis mis des œillères et je n’ai rien vu. Je n’ai pas vu qu’il ne restait jamais dormir avec moi, je n’ai pas vu qu’il cachait à tout le monde, même à son meilleur ami qui dormait dans la chambre d’à côté, ce qui se passait entre nous. Je n’ai pas vu que je n’étais qu’une énième minette sur une très longue liste… J’y ai cru, comme une conne ! Et j’ai eu tort, évidemment.

- Ne sois pas si dure envers toi-même, Romy. D’abord, ça ne sert à rien. Ensuite, vu ce que tu racontes, tu avais quelques bonnes raisons d’y croire un peu. D’accord, tout Cargèse a l’air de considérer que Louka a couché avec toutes les filles de Corse. Et de Sardaigne ! Mais là c’est quand même différent ; au final ça a duré pas mal de temps votre histoire ?

- …

- Et puis cet été-là, je me souviens bien que Pietro s’étonnait de la relative sagesse de Louka, qui rentrait de soirée sans compagnie féminine, contrairement à ses habitudes semble-t-il. C’était peut-être à cause de toi ? Pour toi ?

- Je l’ai cru... Jusqu’à ce que je le surprenne avec une autre fille ! Alors je suis partie.

- Aïe… Il couchait avec toi et avec une autre en même temps ?

- Oui… Il me rejoignait dans ma chambre tous les soirs ou presque, on couchait ensemble depuis des mois et pourtant, he fucked that bitch… Je les ai entendus. Si tu savais comme j’ai eu mal ! J’ai cru que j’allais mourir juste comme ça : mourir de déchirure.

- Quel con ! Je comprends pourquoi tu es partie… Mais tu lui en as quand même parlé ? Il ne t’a jamais rappelée ?

- Oh non, je n’avais pas du tout envie de l’entendre ! Et oui, il a essayé de m’appeler, il m’a envoyé des textos. D’abord je ne répondais pas et puis finalement, je lui ai écrit que tout était fini. Il m’a demandé pourquoi, je n’ai pas répondu. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de lui. Voilà… J’ai découvert que j’étais enceinte un mois après.

- Je suis désolée, Romy. Je sais que ça ne change rien à ce que tu ressens mais dis-toi que c’est un mal pour un bien : je connais à peine Louka mais s’il ne fait que coucher avec des filles au kilomètre, ce n’est pas très intéressant...

- Oui ; mais ça m’a fait tellement mal ! Au moins, ça m’aura permis de prendre une décision et de m’éloigner de lui… avant qu’il ne soit trop tard. Parce qu’un jour ou l’autre on en serait arrivés là : il a toujours couché avec tout ce qui bouge.

- Avant qu’il ne soit trop tard, il faut le dire vite : tu es enceinte de lui !

- Oui… Mais c’est mon histoire maintenant, ce n’est plus la sienne.

- Romy, tu ne vas pas avoir ce bébé sans le lui dire ? Déjà que tu l’as quitté sans un mot…

- Je ne l’ai pas quitté ! Puisqu’on n’était pas ensemble… Et non, je n’aurai pas son enfant sans le lui dire mais pour l’instant, je ne suis pas prête. Ingrid, tu me jures de ne pas en parler à Pietro, s’il te rappelle ? Ou plutôt, quand il te rappellera ; parce que je suis sûre qu’il le fera !

- Je te le jure ; et toi, tu en parleras à Louka ?

- Oui ; je lui en parlerai quand je pourrai. Je dois te laisser, j’ai rendez-vous pour mon échographie et je suis déjà en retard… Bisous !

- Cool ! Bisous, prends soin de toi. Et envoie-moi la photo de ton échographie ! »

*J'ai demandé à la lune, d'Indochine ; in Paradize, 2002.

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