XLVII. Séquelles

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XLVII. Séquelles*

Quelques heures plus tard, mon père récupérait l’ombre de sa fille dans le matin brumeux de l’aéroport de Cheyenne. J’étais éteinte, épuisée, nauséeuse comme un chagrin d’amour : il n’eut pas besoin de me poser de questions.

Je passai deux semaines à pleurer, une autre à dormir, une quatrième à soupirer, puis je recommençai peu à peu à profiter du soleil de l’automne sur les paysages grandioses de mon cher Wyoming. Pourtant je ne retrouvai ni énergie, ni appétit.

J’avais tantôt mal au ventre, tantôt mal au crâne, j’alternais fringales et nausées comme n’importe quelle héroïne enceinte dans un feuilleton sentimental. Je me sentais vide, inutile, je n’avais plus envie de rien et je maigrissais à vue d'œil… Si bien que mon Daddy, inquiet et désarmé, fit son boulot de père et m’emmena chez le médecin.

Ce fut donc le Docteur Jones, celle dont les petites lunettes rondes et les grands yeux chocolat avaient soigné toutes mes souffrances depuis toujours, de mes bobos enfantins jusqu’au cancer de ma mère, qui m’annonça dans un grand sourire : “You are pregnant, Romy !”

Je la regardai coite, ahurie et impuissante devant la force de l’évidence. Je me sentis infiniment tarte, pire que les héroïnes de soaps précédemment citées, qui mettent toujours trois épisodes à comprendre ce que les téléspectateurs ont deviné au premier vomissement intempestif… Et puis très vite, je me trouvai dans la peau de la fille paumée qui, à 24 ans, se retrouve enceinte d’un type charmant, sublime, intelligent, mais domicilié de l’autre côté de l'Atlantique et dépourvu de toute velléité de tricoter la suite de sa vie avec elle.

A peine ma tête de zombie et moi avions-nous passé la porte de la maison pour nous réfugier dans les bras du vieux rocking-chair, que mon père me fit passer un interrogatoire en règle.

« - Alors ?

- Je suis enceinte, Dad

- Je m’en doutais ! Toutes ces nausées… Qui est le père ?

- …

- Romy, je suis désolé d’être indiscret ; et je me doute bien, compte-tenu de la tête que tu as ces jours-ci, que le sujet est délicat… Mais c’est important, you know. Un enfant, ça se fait à deux. C’est un Français ?

- Oui ; enfin, plus ou moins...

- C’était ton petit ami ?

- Pas vraiment…

- Good… Donc ce garçon est plus ou moins français, pas vraiment ton petit ami... Tout cela est très clair.

- Dad, ça me gêne de parler de ces choses-là avec toi.

- Moi aussi ça me gêne ! Mais ma fille est enceinte d’un gars dont elle ne m’a jamais parlé, qui vit semble-t-il à l’autre bout du monde ou presque, et qui visiblement l’a larguée comme une vieille chaussette…

- Non ; c’est moi qui suis partie.

- Tu l’aimais ?

- Je l’aime, Dad.

- Alors pourquoi tu es partie ?

- ...

- Great… Que vas-tu faire maintenant ?

- Je ne sais pas…

- Romy, you must tell him.

- Pourquoi ? Tout est fini maintenant.

- Ce garçon a le droit de savoir que tu portes son enfant… et de faire partie de la suite, quelle que soit ta décision.

- What do you mean, “quelle que soit ma décision” ?

- Ma chérie, tu es jeune, tu viens à peine de finir tes études, tu n’as pas encore de boulot, tu as quitté ce garçon et tu en souffres… Essaie au moins de réfléchir aux différentes options possibles. Si tu veux garder ton enfant, je serai là, tu pourras rester ici aussi longtemps que tu le voudras. Si tu choisis de ne pas le garder, je serai là aussi, et je t’accompagnerai à la clinique malgré tous les esprits étroits de notre Wyoming… La seule chose que je te demande, c’est de réfléchir ; réfléchir et parler à ce garçon… Il a un prénom, cet imbécile qui n’est pas amoureux de ma fille ?

- …

- Anyway, c’est peut-être un peu tôt mais je suis sûr que je ferais un super Papy… Réfléchis, ma belle, c’est probablement la décision la plus importante de ta vie. Promis ?

- Ok Dad, I promise. »

Je regardai mon père avec une tendresse teintée de reconnaissance. Son petit topo de futur grand-père était bienveillant et droit, sans jugement, sans reproche et sans pathos. L’équation n’était pourtant pas simple. Je n’avais jamais pensé à devenir mère un jour ; peut-être parce que je n’avais pas encore fini d’être fille ? Fille de ma maman disparue trop tôt, trop vite ; fille de mon papa toujours adolescent et pourtant parfois tellement adulte… Petite, quand mes copines d’école rêvaient de vivre heureuses et d’avoir beaucoup d’enfants avec un prince quelconque, moi je ne pensais qu’aux grands espaces et à ma tête dans les nuages.

Je tins parole et je réfléchis. Cet enfant, mon enfant, était une douce averse de pluie sur les ruines desséchées de mon cœur. Une tempête emportant avec elle toutes mes certitudes. Une indéniable claque dans mon besoin d’oublier Louka. Une envie inavouable de garder un petit quelque chose de lui. Un défi un peu fou que je n’avais jamais vraiment envisagé de relever un jour… Bref, une équation à mille inconnues ! Être ou ne pas être mère, telle était la question : et je passais quelques jours à imaginer ma vie dans l’un et l’autre scénario.

D’une part, je pensais à la vie de célibataire joyeuse que je pourrais avoir si je choisissais de profiter de ma jeunesse sans autre responsabilité que moi-même. J’aurais un job motivant, bien payé, dans un bureau avec vue sur Manhattan ; j’aurais des amis pleins de rires et de coolitude, et un appartement new-yorkais avec une terrasse gorgée de plantes vertes où je boirais des verres sous les étoiles. Je deviendrais une working girl polyglotte, engagée, passant d’aéroports internationaux en petits bistrots jusqu’au jour où, forcément, la vie mettrait sur mon chemin un autre sourire charmeur, un autre corps charmant...

D’autre part, j’imaginais ce que serait ma vie si je décidais de garder mon bébé ; avec quelques galères, un an ou deux coincée chez mon père, un job alimentaire dans un triste bureau du coin, les couchers de soleil solitaires au milieu de nulle part. Je me transformerais en jeune maman débordée, entre biberons de lait et couches de pisse, accourant comme une libellule ridicule au moindre pleur d’un petit gars plein de morve qui accrocherait sur moi ses deux grands yeux verts ; un petit gars qui probablement, ferait fuir pendant quelques années tout autre bipède mâle.

Je réfléchis ainsi consciencieusement, pesant le pour et le contre comme dans une dissertation à l’école : thèse, antithèse, synthèse. Mais au fond de moi, je sus très vite que j’allais le garder. My baby ! La première fois que je murmurai ces deux mots-là, en guettant dans le miroir la moindre trace d’un renflement qui n’existait pas encore, mes yeux se noyèrent de larmes toutes douces.

Quand j’annonçai à mon père que, selon toute probabilité, il serait Papy au printemps suivant, il me prit dans ses bras en silence et me serra fort comme une émotion brute. Puis il me dit qu’il était heureux, même s’il n’était pas prêt, et que je serais heureuse, même si je n’étais pas prête. Il me raconta ma naissance comme le plus beau moment de sa vie, il me répéta que j’étais un petit miracle et que j’éclairais ses pas à chaque seconde. Il insista, à nouveau, pour que j’annonce ma grossesse à celui qu’il appelait mon ”blind and stupid guy”, pour lui laisser une chance de ne pas passer à côté de ce grand bonheur.

Je lui promis de le faire.

Et pourtant, au fil des jours, pendant que mon ventre s’arrondissait et que ma chambre se meublait d’inventions étranges comme un bavoir insalissable et un babyphone vidéo, je repoussais sans cesse le moment d’appeler Louka. Au début, je me disais que j’allais attendre un peu, que j’avais sept ou huit mois pour le prévenir et que rien ne pressait.

Ensuite, je me mis à penser, à l’inverse, que j’avais trop tardé, qu’il allait m’en vouloir, qu’il était malvenu d’informer un homme, fût-il aussi fuyant que Louka Kerguelen, qu’on portait son enfant depuis plusieurs mois !

Enfin bref, je fus lâche, parce que même si je ne voulais pas me l’avouer, je n’étais pas prête à entendre de nouveau sa voix. J’avais peur qu’il me raccroche au nez en disant que mon enfant n’aurait jamais de père ; j’avais aussi peur qu’il débarque dans ma vie en disant que mon enfant aurait toujours un père.

*Séquelles, de MC Solaar ; in Prose combat, 1994.

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