XLVI. L'amour en fuite

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XLVI. L’amour en fuite*

Je quittai la Corse sans me retourner, comme un fantôme neurasthénique. Les canistrellis n’avaient plus de goût, le maquis plus d’odeur, les embruns plus de souffle. Je bouclai mes bagages sous pilote automatique, mon esprit ne voyait plus rien d’autre que mes affaires à rassembler, mes vêtements à plier, mon maillot à ne pas oublier, pendu comme il l’était sur l’étendoir de la terrasse... Louka eut le bon goût de ne pas se montrer, peut-être dormait-il pour se remettre de ses activités nocturnes ? Je pus ainsi rapidement, sans risque de rechute, embrasser Mila et m’excuser auprès de Chiara.

Je me sentais nulle, pitoyable, triste comme une porte dans la figure. Je partis dans un grand fracas de valise à roulettes, et marchai jusqu’à la place Saint-Jean où une heure plus tard, je montai dans un autocar plein de touristes joyeux qui rentraient à Ajaccio, les yeux encore brillants des splendeurs de Piana… Le contraste était sévère avec mon regard tout brouillé d’eau salée, et je me lovai dans un recoin, comme un cancre au fond d’une salle de classe, le nez obstinément collé à la vitre, insensible à la douceur alentour.

Ajaccio m’attaqua de front dès mon arrivée, avec son effervescence estivale, son marché aux senteurs de pain et de lonzu, ses yachts blancs aux mille pavillons colorés dignes d’un cours de géo spécial paradis fiscaux… Je me réfugiai dans les entrailles climatisées de la gare maritime, et attendis en silence, sans une larme, sans un livre, presque sans un neurone, que le personnel de Corsica Ferries appelle les passagers piétons à destination de Toulon.

A 22h enfin, tandis que le Méga Express Five larguait les amarres avec une ponctualité insolente, saluant les côtes ajacciennes d’un vigoureux coup de sirène, je sentis des trombes d’eau dégouliner de mes yeux. Je pleurais simplement, bêtement, banalement, comme des milliers d’autres yeux à travers le monde pleuraient certainement à cette même seconde sur un amour fini, sur un rêve envolé, sur un sourire éteint.

J’avais beau savoir depuis des semaines, voire des mois, que Louka était insaisissable, volatile, trop immature pour s’arrêter pour de bon dans mes bras et dans mon lit ; j’avais beau savoir cela complètement, foncièrement, absolument et depuis des lustres, mes tripes, elles, n’avaient pas compris, ou pas accepté.

Seule ou presque sur le pont du ferry, alors qu’il doublait le Capu Rossu dans l’encre de la nuit tombée, je laissai sortir des sanglots puissants à m’en étouffer, profonds comme cette évidence que je n’avais pas su voir. J’avais du plomb dans les poumons, de la lave dans le cœur, de la bile dans les yeux. Je pleurai ainsi jusqu’au matin, sans même sentir le froid qui me berçait de ses bras humides ; et je ne repris pied dans la réalité qu’en devinant les quais de Toulon dans les premières lueurs de l’aube.

Je traversai ensuite les rues endormies jusqu’à la gare, et attendis de pouvoir monter dans un train pour Paris. Là, je me cloîtrai pendant une semaine dans un hôtel anonyme, téléphone éteint, ordinateur fermé, comme en-dehors de tout. Puis l’heure de mon vol pour les Etats-Unis sonna enfin ! Car pourquoi rester à Paris ? Je n’y avais plus d’appartement, plus de cours, plus de job, plus de Louka… J’avais bien deux entretiens d’embauche planifiés depuis quelque temps, mais je ne m’y présentai même pas : je voulais juste rentrer chez moi.

Je rallumai mon téléphone et encaissai en rafale les messages reçus au fil des derniers jours.

Louka K. Dos Santos : “Romy, Chiara vient de me dire que tu étais partie ; que se passe-t-il ? Tu avais l’air bizarre hier.”

Ingrid Janssens : “Je suis bien rentrée à Bruxelles ! Contente de t’avoir rencontrée Romy, à très vite ! Tu es la bienvenue pour visiter la Belgique, quand tu veux. Bisous.”

Louka K. Dos Santos : “Hello there ! Are you allright ? Where are you ?

Thomas Carter : “Good morning Romy. Mila m’a dit que tu l’avais laissée en Corse ? J’espère qu’il n’est rien arrivé de grave, but anyway, tu aurais dû me prévenir… Je t’ai fait confiance pour t’occuper de ma fille, et tu pars sans prévenir !? What happened ?”

Louka K. Dos Santos : “Romy, Mila est inquiète… And me too ! Are you OK ?”

Mila Carter : “Romy, j’ai gagné la régate aujourd’hui ! Je suis trop fière. Louka and Pietro looked sooooo impressed :) I miss you. See you in New York.”

Louka K. Dos Santos : “Romy, what a hell happens ? Pourquoi tu ne me réponds pas ?”

Dad : “Hello sweetheart ! J'espère que tu profites bien de la fin de ton séjour en France. Dis-moi si tu veux que je vienne te chercher à l'aéroport à ton retour ? See you soon ! Love. Dad

Louka K. Dos Santos : “OK… Je ne comprends pas, but anyway ; j’espère que ce n’est rien de grave. Rappelle-moi quand tu veux. Take care.”

Je répondis dans l’ordre.

Louka K. Dos Santos : “Louka. Sorry d’être partie comme ça. Je crois que tout est fini entre nous, c’est mieux ainsi... Good bye, take care.”

Ingrid Janssens : “Bon retour dans ta vraie vie, Ingrid ! Moi aussi je suis contente de te connaître ; à très bientôt ! Fais-moi signe si tu passes à New York :) Bises”

Thomas Carter : “Dear Thomas. Je suis vraiment désolée, je ne pouvais pas faire autrement. Je comprends que vous soyez déçu et fâché, et je vous prie de m’excuser. I’ll call you soon so we can talk. And of course, je vous rembourserai mon salaire et mon billet d’avion.

Dad : “Hi Dad, si ça ne te dérange pas, ce serait vraiment sympa de venir me chercher à Cheyenne ! Thank you so much, you are the best Papa on Earth !

Mila Carter : “Congratulations Mila ! I am so proud of you, ma championne ! See you soon.

Je n’eus qu’une seule réponse, claquante, immédiate, directe.

Louka K. Dos Santos : “Why ?”

Je ne lui répondis jamais.

*L'amour en fuite, d'Alain Souchon ; in Toto 30 ans, rien que du malheur, 1978.

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