XLV. Les souliers verts

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XLV. Les souliers verts*

Avis de tempête en plein dans ma figure béate ! Car la réalité revint à moi au triple galop, sous les traits d’une monitrice athlétique, du genre hyper-agile qui ne s’emmêle jamais les doigts dans les amarres. Elle ramassa le bout abandonné, me le tendit d’une main glaciale et pendant que j’entreprenais de faire un nœud plus ou moins correct, elle monta à bord. Elle ne fit qu’un bond jusqu’à la joue de Louka, sur laquelle dégoulina un baiser infiniment too much.

Je m’éloignai à contre-coeur, manquant de perdre un genou en vrillant dans les galets, et je tombai nez-à-nez avec une Mila trempée jusqu’aux os, râleuse et grelottante. Pietro l’avait déposée à l’école de voile une demi-heure plus tôt car il était attendu à une soirée, et elle n’avait rien trouvé de mieux à faire, en m’attendant, que de jouer dans les vagues… Toute habillée ! Youpi.

Tandis que je séchais Mila tant bien que mal avec ma propre serviette, j’entendis la dénommée Cinderella, les jambes aguicheuses comme un sex on the beach, le haut moulé dans un t-shirt fluo riquiqui, la voix veloutée et suraiguë, demander de l’aide pour je ne sais pas quoi. Louka acquiesça avec enthousiasme (grrrrrrrrrr…) et me lança les clés de la voiture en précisant qu’il se débrouillerait pour rentrer. Plus tard.

Je partis donc piteuse et déconfite, enroulée de sueur amère, avec Mila toute morveuse dans une main et la clé du bolide dans l’autre. Louka ne me voyait déjà plus. Je m’arrêtai aux toilettes pour vomir tout mon mal de mer, je vidai ma pizza à la figatellu et mon vague à l’âme dans la tuyauterie de l’école de voile jusqu’à ce qu’enfin, je puisse un peu respirer… Je me sentais impuissante comme une huître sans perle.

Mila et moi rentrâmes à Cargèse en silence, presque en catimini ; Chiara travaillait sur la terrasse et nous veillâmes à ne surtout pas faire de bruit. Pietro était sorti : Ingrid avait improvisé une petite soirée d’adieu avant son départ pour Bruxelles le lendemain et il avait sauté sur l’occasion pour fuir la maison studieuse et silencieuse.

Je dînai seule avec Mila, elle se montra toute mignonne mais j’étais trop morose pour en profiter. Chiara fit un passage-éclair à la cuisine pour se faire un sandwich, elle demanda pourquoi Louka n’était pas avec nous, j’expliquai la situation d’une voix d’outre-tombe, elle me répondit par un sourire entendu qui m’atomisa complètement.

Je mis Mila au lit sans qu’elle ait ni l’idée ni le temps de protester, puis je m’enfermai dans ma chambre. Je me sentais comme un chewing-gum intempestif sur la semelle de la Corse. J’avais l’estomac noué, les larmes coincées dans la gorge ; j’étais une boule d’amertume à l’imagination débordante, je voyais des jambes parfaites et des cheveux d’or se poser sur une peau caramélisée et ces images me brûlaient. J’étais comme un crabe dans l’eau bouillante, oeil de bille et mort imminente, la vie me rongeait, m’étouffait, parce que Louka m’avait plantée pour une fille trop bien roulée pour être honnête.

Mon estomac fit à nouveau une pirouette et je dus courir aux toilettes, mon dîner partit en vrac et rejoignit mon déjeuner aux oubliettes. Je bus un grand verre d’eau, épuisée comme un puits de pétrole, et je finis par m’endormir au milieu de cet enfer.

Je me réveillai à 5h du matin comme on émerge d’un cauchemar, presque soulagée que ce soit fini, jusqu’à ce que mes oreilles ne reconnaissent, parmi les ombres du vent, le bruissement d’un moteur, le claquement d’une portière puis d’une autre, et des bruits de pas dans l’allée. C’était lui. C‘était elle. C’était eux. Et mon cœur n’était plus qu’un triste lac gelé.

Le lendemain fut long et difficile comme si je m’étais mis en tête d'escalader le Monte Cintu avec une jambe de bois et une pierre dans le ventre. Je me levai exsangue, acariâtre, hostile. J’étais d’une humeur de chien, j’avais mal au cœur, je sentais une boule chaude et gluante qui grandissait dans mes entrailles. Ma colère était blanche comme la nuit que Louka venait de passer, mon visage gris comme un orage et mes yeux rouges comme un soir d’automne sur les îles Sanguinaires.

A l‘inverse, Louka eut l’insolence d’émerger étonnamment tôt, frais comme un gardon dans les eaux matinales de l’étang de Biguglia. Il me fit un sourire immense auquel je ne répondis pas : on n’a pas idée d’être si beau, si serein, quand on vient de broyer mon cœur entre ses draps ! Je tentai d’avoir un peu moins mal en regardant ailleurs ; et je finis par me réfugier dans ma chambre sans un mot.

J’entendis toute la maisonnée se réveiller petit à petit ; d’abord Chiara qui se mit à bavarder en italien avec Louka ; puis Mila qui négocia - en anglais cette fois - d’aller à la plage avec son frère. Enfin j’entendis Pietro, bon dernier, descendre l’escalier d’un pas lourd et incertain alors que midi sonnait presque.

Cette journée ne fut qu’un mauvais rêve dont je ne garde qu’un souvenir, un seul : quand le soir, Louka tenta timidement de me rejoindre dans ma chambre, je m’offris le luxe de le virer fermement, en lui disant que je n’avais pas envie de le voir.

La surprise incomprise qui brilla dans le vert de son œil sonna comme une toute petite revanche pour mon ego malmené. Je lui lançai même à la figure, gratuitement, bêtement, que nous n’étions après tout pas “ensemble”, que je n’étais que la baby-sitter de Mila et que coucher avec lui ne faisait pas partie de mon contrat. Et paf, touché !

Mais mon été coulait, s’écroulait, alors je décidai trois secondes plus tard de repartir dès le lendemain.

* Les souliers verts, de Lynda Lemay ; in Lynda Lemay, 1998.

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