XXXIX. Je suis un soir d'été

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XXXVIX. Je suis un soir d’été*

Je dormis mal et n’émergeai de mes brumes que tard dans la matinée, les oreilles assourdies par les cris souffreteux d’un aspirateur surmené. Je me levai telle une herbe molle, oeil en vrac, tête en pâte, je traînai mes guêtres jusqu’à la cuisine et fus prise d’un fou rire irrépressible en découvrant Pietro, en caleçon et gants de vaisselle, aux prises avec une montagne d’assiettes à l’équilibre hasardeux. Il me sourit très fort en hurlant “Buongiorno signorina !” et me désigna, d’une main dégoulinante, Louka qui valsait avec son aspirateur en retournant la baraque, casque aux oreilles et musique à fond. Mila le précédait comme une libellule affairée, armée d’un sac poubelle et de toute sa bonne volonté.

Je fis couler mon café, attrapai un croissant providentiel qui me tendait les bras, et m’assis dans un coin, observant avec mes rares neurones actifs l’étrange ballet à trois voix qui se jouait devant moi. Ils ressemblaient à des ados un lendemain de fête, à traquer les bouteilles de bière et les traces de mayonnaise aux trois coins du salon ! D’ailleurs je n’avais pas tort dans ma comparaison, puisque le fin mot de l’histoire était en effet la très prochaine arrivée de Chiara à l’aéroport.

Le déjeuner nous réunit tous les quatre à l’ombre de la terrasse, autour d’un reste de poulet rôti et d’une bonne rasade de chips. Puis retentirent les sirènes de la sieste, auxquelles les garçons et moi répondîmes en chœur, lovés dans l’indolence estivale, tandis que Mila embarquait pour Ali Baba et les quarante voleurs en dessins animés.

Plus tard, Pietro prit la route d'Ajaccio, Louka entreprit de bricoler je-ne-sais-quoi sur une de ses planches à voile, et j’emmenai Mila s’aérer à la plage ; la jolie fée Trempette batifola dans l’eau pendant des plombes en riant bêtement sous les gouttes de sel. J’en profitai pour finir mon livre en mode lézard, avant de récupérer, en fin d’après-midi, une Mila rincée, épuisée, affamée, qui trouva le chemin du retour trop long, trop chaud, trop pentu, et râla un pas sur deux.

Louka trônait comme Artaban au milieu d’un salon impeccablement lustré. Devant la moue rétive de sa sœur et la mine agacée de la baby-sitter, il décida d’un programme express : une bonne douche, un gratin de coquillettes, et au lit la sauterelle ! Mila tenta de résister, à coups de caprices, de négociations, de bisous, mais elle finit par rendre les armes, entre draps blancs et doudou bleu.

Louka était là, la soirée était douce, Mila était couchée. J’avais mille idées en tête et je cherchais, sans trop me l’avouer, comment donner à tout cela une tournure un peu plus intime… Mais je fus assez vite rattrapée par une sourde inquiétude, la même que j’avais lue à plusieurs reprises dans les silences de Pietro.

Une fois de plus, Louka avait à peine touché à son assiette. En public, il faisait diversion à coup de pirouettes ou de fossettes, mais le soir, ses côtes saillaient de plus en plus sous mes doigts assaillants. Sa peau douce comme un carré de soie, ses muscles chauds sculptés de mer et de vent, commençaient à se dessécher. Il ne mangeait plus, il grignotait, comme un enfant pour son quatre-heures : seul le sucré semblait encore lui faire envie, parfois… Alors pendant qu’il prenait sa douche, j’entrepris sans trop réfléchir de préparer le seul dessert que je cuisinais à la perfection : un moelleux très chocolat mi-cuit au micro-ondes.

Quand Louka fit sa réapparition, tout auréolé de frais, je fis semblant d’avoir cédé à une fringale irrépressible, et le suppliai de m’accompagner dans mon péché mignon. Nous nous assîmes en douce sous les étoiles, presque en silence, l’air était flottant, ouaté de lune et de cacao. Louka mangea, très doucement, en se forçant un peu, mais il mangea !

« - Do you like it ?

- Oui, c’est bon… Merci.

- So, tu connais désormais toute l’étendue de mes talents culinaires ! C’est étrange que Pietro et Chiara ne soient pas encore rentrés, non ?

- Ils voulaient se faire un resto. Chiara aime bien, de temps en temps, avoir son fils pour elle toute seule. Ils m’ont dans les pattes depuis dix ans, alors ça se comprend.

- Et toi ?

- Moi ? As you can see, je les attends sagement à la maison. Toujours.

- Je ne te crois pas une seconde !

- Tu as raison ; en vrai, il y a trois filles nues qui se planquent en haut dans ma chambre.

- Tsssss… Anyway. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais dire : et toi, elle ne t’emmène jamais au resto en tête à tête ?

- Parfois, si. Mais en général, c’est quand j’ai fait une connerie, ou quand elle veut me parler de quelque chose ; elle choisit toujours son décor avec soin… Chiara est championne du monde des grandes leçons de vie données entre un plat de pasta et un verre de Chianti.

- Ce n'est pas pour rien qu’elle est l’une des metteuses en scène les plus reconnues du cinéma… Tu veux encore un peu de gâteau ?

- No thanks, je n’ai plus faim.

- Tu n’as plus jamais faim, Louka... »

Il me fit un drôle de sourire, mélange d'excuses et de je-m’en-foutisme, et il changea de sujet. Je n’insistai pas, et nous passâmes deux heures entre parenthèses, discutant de tout et de n’importe quoi, allongés face-à-face sur les transats. La nuit était merveilleuse comme la flamme de la vie sur le rire de Louka. Je le trouvais infiniment beau, avec les ombres qui jouaient sur son corps et l’humour qui dansait dans ses yeux. Je devais ressembler à une mouche hypnotique, j’étais scotchée, fascinée, amourachée.

La magie fut gentiment brisée par l’arrivée de Pietro et de sa mère, rieurs, bruyants, pressés de retrouver leur carissimo Louka. Que pensèrent-ils donc en nous trouvant ainsi, chuchotant sous la lune, entre miettes de gâteau et bougies presque éteintes ? Chiara était fatiguée, radieuse, ravie d’être enfin chez elle. Elle m’embrassa comme une Mamma universelle, nous restâmes un peu sur la terrasse à bavarder, puis nous partîmes tous nous coucher, épuisés par cette longue journée.

Ce soir-là, Louka ne s’invita pas dans ma chambre ; je gardai pourtant, jusqu’à ce que je m’endorme, un très long sourire niais en repensant à cette soirée douce et bienveillante comme une évidence.

*Je suis un soir d'été, de Jacques Brel ; in J'arrive, 1969.

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