XXXI. Mon p'tit loup

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XXXI. Mon p’tit loup*

Luís Kerguelen était roulé comme une gravure de mode, son corps était sec et ferme, sa peau brune et veloutée, il avait la beauté insolente et parfaite d’une publicité Chanel. Mais son dos ressemblait à un tract d’Amnesty International : s’y emmêlaient zébrures de fouet, coups de couteau, brûlures diverses, cicatrices indéfinissables, et même un pseudo-tatouage en spirale dessiné au cutter, profond, douloureux, qui s’enroulait autour de son bras droit.

Chiara lut entre ces lignes étranges tout un passé sordide dont il ne lui avait jamais parlé. D’abord elle ne dit rien, fixant sourdement ces chairs pétrifiées, confites dans leurs blessures, auxquelles le soleil donnait un relief impitoyable, presque irréel. Elle retint un haut-le-cœur que Luís, qui lui tournait toujours le dos, ne vit heureusement pas. Puis très doucement, sans le toucher, elle ramassa sa chemise, la posa sur ses épaules et lui servit un autre verre de vin.

- « Qui t’a fait ça ?

- …

- Tes parents adoptifs ?

- Non.

- Au Brésil alors ?

- Oui.

- Ta mère ?

- Non. Ma mère était paumée, droguée, déchirée de crasse et de misère, elle m’a appris la honte et la faim mais elle ne m’a jamais frappé. Délaissé, enfermé, oui ; mais frappé, jamais.

- Qui, alors ?

- ...

- Je suis désolée, Luís.

- J’étais une pute, Chiara, une petite pute au sang de glace, une ombre morne et sans larme dans les rues grouillantes de São Paulo. Mon dos n’est qu’une fissure puante, mon corps est morne comme un cadavre. Je porte les coups et la sueur de centaines de gens qui, pour quelques reais, disposaient de moi dans un coin sombre.

- Tu avais quel âge ?

- De quatre à neuf ans, à peu près… J’ai connu Malika des années plus tard, à des milliers de kilomètres des trottoirs du Brésil. J’étais trois fois orphelin, je brûlais de rage et de colère, je n’avais plus d’espoir ni de confiance. Et pourtant ! Elle était là, jolie, vivante, lumineuse, avec sa chaleur dans les yeux, sa patience dans les doigts et son souffle sur mon épaule. Je ne sais pas ce que je serais devenu si elle ne m’avait pas montré, très doucement, que le désir pouvait être propre, que mon cœur n’était pas sourd, que mon corps n’était pas mort.

- Je comprends… Je comprends plein de choses ! Par exemple, pourquoi les scènes d’amour te sont toujours si difficiles.

- …

- Luís, si cette fille t’a permis de te relever, ou de te laver, de souvenirs pareils, tu ne crois pas qu’il serait grand temps que tu ouvres les yeux ? Chianti ou pas, tu en parles trop joliment pour qu’elle ne soit qu’une amie...

- On n’a jamais été vraiment ensemble, tu sais.

- Parce que c’est quoi, à ton avis, être “vraiment ensemble” ? Tu parles de désir, de cœur, de corps : ça ne ressemble pas un peu à de l’amour ?

- Je ne sais pas… Enfin si, peut-être, mais je n’avais pas d’avenir à lui offrir, rien à vivre ni à rêver, et elle le savait.

- Tu n’as rien à offrir, toi, Luís Kerguelen ? N’importe quoi ! Je me fous de ton physique, même s’il transcende et illumine incroyablement mes films, mais tu es cousu d’émotions, de droiture, d’empathie… Et cette intensité fragile, lumineuse, absolue, celle qui te porte comme un funambule devant ma caméra, d’où vient-elle, si ce n’est de toi ?

- Parce que tu ne connais que la lumière, Chiara. Mais souvent je suis sombre, triste, brutal. Je n’ai rien oublié ; et quand ça remonte, crois-moi, c’est moche… Malika a tout pris dans la figure, pendant dix ans : mes idées noires, mes cauchemars immondes, toutes ces nuits où je me réveillais en hurlant, les larmes et les souvenirs brûlants, les silences de plomb, et puis la peur comme de la dynamite... Je ne peux plus la salir avec mon histoire.
- Je crois que tu te trompes, Luís. Ton histoire, elle la connaît ?

- Oui.

- De A à Z ?

- Oui.

- Alors c’est à elle de choisir si elle veut et si elle peut t’aimer avec tout cela… Peut-être que ça vaut le coup d’essayer ?

- Je te rappelle que c’est elle qui m’a quitté ! Justement parce que je l’étouffais dans la crasse et le ressac de mon passé.
- Mais tu te sentais bien avec elle ?

- Oui… On avait une espèce d’intimité évidente, moelleuse, apaisée. Elle était douce, solide, ultra-fiable : elle me faisait du bien.

- Mais alors qu’est-ce que tu es allé fiche dans le lit de Natalia ??

- Malika m’avait jeté ! Et puis Natalia était sublime, entreprenante. Moi j’étais paumé, et un peu étonné qu’elle ait envie de moi…

- Toutes les nanas du monde rêvent de tes beaux yeux noirs et toi, tu t’étonnes qu’on ait envie de toi ?

- Toutes les nanas du monde, c’est du vent.

- Alors qui est-ce qui compte, Luís ?

- ...

- Tu l’aimes, n’est-ce pas ?

- …

- Je rêve ! Tu l’aimes depuis toujours, et tu ne m’en avais jamais parlé !?

- Même à elle, je n’en ai jamais parlé ! Je l’aime, oui. Mais comme on aime à 15 ans : sans mot, sans fard, sans fin.

- Mais alors saute dans un avion, et hop !

- Et quoi hop ? Je dis à Malika que j’ai fait un enfant à une autre, mais que je viens de comprendre que je l’aime depuis des années ? Que je rêve que son amour éteigne la flamme de ma haine, que sa chaleur étreigne la glace de mes entrailles, que son sourire pardonne les traces de ma maladresse ?

- À peu près, oui… Je ne te connaissais pas un tel talent de dialoguiste ! Ce serait une jolie fin pour un film. Ou un bon début ?

- Elle ne m’écoutera même pas ; et elle ne me pardonnera jamais.

- Surtout si tu n’essayes pas ! Écoute, il est trop tard pour le faire avec elle, cet enfant, mais il n’est peut-être pas trop tard pour l’élever avec elle ? Elle t’a quitté, d’accord, mais visiblement elle tenait à toi… Tu dois tenter ta chance, ou tu le regretteras toute ta vie. »

Luís passa quelques heures à reculer pour mieux sauter dans le dernier vol, le cœur étouffant de trac tandis qu’il répétait dans son esprit une scène dont l’illustre Chiara Battisti n’avait pas écrit les textes.

A son arrivée à l’aéroport Saint-Exupéry, il prit un taxi et alla se planter comme un piquet devant l’interphone muet d’un petit immeuble de l’avenue Jean-Jaurès. Il était presque minuit, l’espoir et la peur lui faisaient battre le cœur.

* Mon p'tit loup, de Pierre Perret ; in Mon p'tit loup, 1979.

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