XXVI. Osez Joséphine

3 minutes de lecture

XXVI. Osez Joséphine*

Louka vint me réveiller à 8h. Il ressemblait à un zombie sur lequel se serait exercé quelque chirurgien débutant, soutenu par son attelle comme un lierre fatigué sur un tronc providentiel. Il s’assit tout près de moi, il avait le visage gris et les yeux gonflés et si je n’avais pas été raide amoureuse de lui, je l’aurais franchement trouvé moche.

Sa main droite tenait deux mugs dans un équilibre improbable ; tandis qu’il poussait du pied un skateboard agrémenté d’un petit plateau où s’entassaient deux toasts, un croissant, un jus d’orange, un oeuf au plat et quelques tranches de bacon grillé. Je lui adressai un grand sourire extatique : j’avais une faim de loup ! Et même éteint par le chagrin, l’alcool, l’insomnie, il était trop mignon avec ce rolling breakfast in bed.

Il me regarda en silence pendant que je dévorais de mes plus belles dents tout ce qu’il avait apporté. Il n’avala qu’un café noir très serré, il avait l’air d’un vieux marin pris de mal de mer après trois nuits de quart. Je le remerciai pour le petit-dej en posant la main sur sa joue, il tressaillit mais au lieu de s’écarter comme je m’y attendais, il appuya sa peau contre ma paume en fermant doucement les yeux.

- « Tu es dans un sale état, Louka. Je ne veux pas savoir pourquoi tu as joué au kamikaze, mais regarde-toi : tu es recousu de partout, Pietro a perdu sa course à cause de toi…

- Oh, ça va, je me fais engueuler par Chiara dix fois par jour depuis que je suis sorti de l’hôpital ! Je sais que j’ai fait le con ; pourquoi remettre ça sur le tapis ?

- Parce que tu continues à faire le con ! Il faut que tu manges et il faut que tu dormes. Et que tu te soignes ! D’ailleurs, rapporte-moi de quoi te refaire un pansement, tu as encore saigné…

- Ce n’est rien.

- Louka ? Tu as 30 secondes pour me donner une compresse et un bandage propres.

- …

- Sinon, j’appelle Chiara. Plus que quinze secondes… Dix...

- … Tiens !

- Thanks. Et arrête de gigoter dans tous les sens ! Voilà. Tu as vu la tête que tu as ? Tu es affreux, ce qui n’est pas sympa pour les gens qui t’ont sous le nez, en l'occurrence moi.

- Doucement, tu me fais mal ! Et d’abord, tu n’avais pas l’air de me trouver si repoussant il y a quelques heures… ?

- Oui, bon… Peut-être. Mais n'essaie pas de changer de sujet. Si tu continues comme ça, tu vas t’effondrer.

- I know.

- So what ? Je te regarde faire tranquillement ? Je te nourris à la petite cuillère en écrasant des somnifères dans ta soupe ?

- Non. Mais je n’ai pas de compte à te rendre, si ? Je mangerai et je dormirai ; plus tard.

- Quand ?

- Après...

- Après quoi ?

- Après tout ça.

- Oh ! Tu vas rester dans cet état-là jusqu’à ce que tu règles cette histoire avec Malika ? …»

Il leva au ciel ses deux yeux pâteux en haussant tranquillement son épaule droite. Je le regardai bien en face avec une solide envie de lui secouer les puces et les neurones. Je sautai sur mes pieds et fonçai au salon pour récupérer mes affaires, je m’habillai en dix secondes chrono en m’efforçant d’ignorer Louka, qui m’avait suivie tant bien que mal et finissait son café sans me quitter des yeux. C’est là que je la vis, cette fameuse enveloppe, qui trônait sur le bar avec un téléphone et une adresse écrits au dos.

Je ne réfléchis pas. J’attrapai son portable, je composai le numéro et lui tendis le combiné avant de filer vers la sortie. De gris il devint blanc, fixant sur moi deux grands yeux incrédules. Après quelques secondes, pendant que je refermais derrière moi la porte blindée de son appartement, je l’entendis murmurer : “Allô, Mama ?”

*Osez Joséphine, d'Alain Bashung ; in Osez Joséphine, 1991.

Annotations

Vous aimez lire Marion H. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0