XXI. Le téléphone pleure

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XXI. Le téléphone pleure*

Un heptathlon de partiels m’attendait à mon retour à Paris : économie de la mondialisation, droit constitutionnel, philosophie politique, environnement et territoires, relations internationales, sociologie électorale, communication publique. Je finis sur le podium mais aussi sur les rotules, l’esprit en feu, les doigts en vrac, le cœur en berne.

Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, disent les Français. Tu parles. Rien, pas un texto, pas un appel, pas un mail ni un pigeon voyageur… J’étais mi-inquiète, mi-énervée : Louka avait toutes les raisons du monde d’être secoué par ses émotions récentes, mais après tout ce qui s’était passé entre nous, après nos bisous, nos papotes, nos parties sous la couette, ce silence-radio était franchement insultant.

Mardi 17 janvier, ô miracle, mon portable afficha d’un air bravache : “Nouveau message de Louka K. Dos Santos”. Mon sang bondit comme une fièvre du samedi soir, avant de s’écraser lamentablement aux pieds dépités de mon amour-propre.

LK : “Salut Romy. I’m still in Corsica, je me suis blessé en régate, je dois rester ici quelque temps. Could you please go to my place rue de Médicis, to water my palm trees and take the mail ? Je t’ai posté mes clés ce matin. Merci beaucoup. I hope everything’s fine. Bisou. LK”. Super, il me prend pour sa concierge ! Je ne lui répondis pas et m’appliquai à faire taire ma petite voix intérieure qui se demandait si sa blessure était grave.

Je reçus ses clés le lendemain mais, pour qu’il n’ait aucun doute sur ma mauvaise volonté, j’attendis consciencieusement le week-end pour passer à son appartement : je n’étais pas à la disposition de Monsieur… Je râlais abondamment dans ma tête en arrivant chez lui, j’arrosai qui-de-droit et vidai sa boîte-aux-lettres. Pub… Facture… Pub… Pub… Tiens, une grande enveloppe postée de New York ?

Surprise, je m’assis sur le canapé et, parce que je sentais que c’était important ou parce que j’étais ravie d’avoir enfin une excuse pour le faire, j’attrapai mon téléphone et appelai Louka, puis comme il ne répondit pas, je pressai le bouton “Battisti Cargèse”.

Chiara décrocha très vite, son “Pronto” était ferme et presque sec mais elle s’adoucit pour me demander des nouvelles : mes études, ma santé, Paris, mon père. Puis elle me parla de son prochain film, des travaux dans sa cuisine, de la pluie qui lessivait la Corse en ce dimanche d’hiver.

Elle allait bien mais irait encore mieux, me dit-elle, si un certain jeune homme très têtu et qui s’était fait très mal, au lieu de la fusiller du regard depuis le canapé, se remuait un peu les béquilles pour qu’elle l’emmène chez le kiné. Nous rîmes de ses nerfs en pelote puis elle me salua avant de poser le combiné.

Je l’entendis dire sourdement “Louka ? C’est Romy. Si tu veux lui parler, tu te lèves et tu viens chercher ce satané téléphone. Et après, basta ! On y va et tu te soignes, che vi piaccia o no. Tu as cinq minutes, je t’attends dans la voiture.”

* Le téléphone pleure, de Claude François ; in Le mal-aimé, 1974.

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