XX. New York USA

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XX. New York USA*

Le lendemain matin n’eut pas lieu ; nous dormîmes jusqu’à midi et quand j’ouvris un œil, Louka était encore là, sommeillant à portée de mes doigts… L’hiver dégoulinait sur les vitres et nous étions en retard. Je pris une douche-éclair, enfilai un pull, puis regardai Louka en résistant à l’envie de profiter de la situation. Je n’en finissais pas de le trouver beau, roulé en boule sur mon oreiller, avec son air chiffonné et ses cheveux comme une bataille navale. Je le réveillai doucement, nous bûmes nos cafés en silence et je voyais, au fil des aiguilles de mon horloge de cuisine, qu’une lueur incertaine vacillait dans ses yeux verts.

Il avait la bougeotte, il me houspilla pour que je boucle ma valise plus vite que ça et nous filâmes jusqu’à Roissy. Le taxi roulait vite, avec impatience, jonglant entre les files et les bouchons. Louka gardait les yeux tournés vers la fenêtre tandis que je vérifiais toutes les cinq minutes que je n’avais oublié ni mon passeport, ni ma carte d’embarquement.

Louka m’escorta au pas de course jusqu’au comptoir American Airlines, nez au vent, nerfs à vif, Samsonite en main. Il me fit la bise et me planta là avec larmes et bagages, l’aéroport fourmillait dans le soir et je le suivis de l’oeil, fendant la foule jusqu’aux guichets d’Air Corsica. J’eus un instant de panique, mes yeux étaient pleins d’eau glacée, j’avais le coeur déçu et, après la douane et le détecteur de métaux, une fois assise et désoeuvrée en salle d’embarquement, je me surpris à me demander si, malgré notre relation qui ne disait pas son nom, il voyait d’autres filles. C’est donc le coeur mordu d’une jalousie amère que je m’envolai vers mon pays natal.

Je dormis jusqu’à Chicago, somnolai jusqu’à Denver, piaffai jusqu’à Cheyenne où, exténuée, j’atterris dans les bras tout émus de mon père. Il me ramena chez lui, chez nous, la petite maison dans l’immensité de mon Wyoming, celle qui avait vu vivre et mourir ma mère, celle où j’avais grandi. Pendant une semaine, il me cocoona, me choya, me dorlota, j’étais comme une cocotte en pâte et cela me fit un bien fou.

Chaque jour, pendant que je bûchais mes partiels sous la véranda, mon père s’asseyait dans le salon, pianotant sur son clavier à la chaleur de la cheminée. Nous parlions peu, la vue était très blanche sous le soleil d’hiver et, après les trépidances parisiennes, je respirais avec délectation toute cette superbe sérénité. Deux ou trois fois, à grand renfort de pulls et de collants polaires, nous nous aventurâmes le long de Snake River, majestueuse et serpentine sous la neige. C’était comme si le temps du Wyoming ne coulait pas comme ailleurs, comme si de nouveau, j’étais une gamine sauvageonne et intrépide.

Mais dès le lundi suivant, ce fut le retour à la civilisation new-yorkaise ; pendant quatre jours, je jonglai entre les copines, les copains, les sorties, les coups de fil pour dégoter un stage, les musées, le shopping, la fièvre du Nouvel An, les lumières des gratte-ciel. Je retrouvai ma vie citadine et mes anciens camarades, désormais disséminés sur les cinq continents. Je frimais sur mon exil parisien, les Français so romantic, la Seine et ses méandres, Sciences Po et ses honneurs.

Ce n’est que la veille de mon départ que j’allai embrasser Mila chez son père. Dès mon arrivée, elle me sauta dans les bras comme une météorite. J’étais heureuse de la voir, elle avait grandi mais ses tresses étaient fidèles au poste, elle était vive et rieuse dans le froid salon de Thomas. Mila poussait bien et parlait beaucoup, l’après-midi fut vite passée et, devant l’insistance de la jolie môme, je restai dîner.

Quand le téléphone du couloir sonna, pour une raison indéterminée, ou peut-être parce que je pensais plus souvent à lui que je voulais bien l’admettre, je sus tout de suite que c’était Louka. Bingo. Il jacassa d’abord dix bonnes minutes avec Mila, ravie et ravissante, puis Thomas prit brièvement le téléphone. Je mesurai pleinement l’inconfort du rôle de baby-sitter, quand les gens oublient que vous avez des oreilles et ont devant vous des conversations parfaitement privées. C’était d’autant plus gênant que j’avais couché à plusieurs reprises avec le héros de ladite conversation.

J’entendis donc Thomas souhaiter la bonne année à son beau-fils, lui demander s’il allait bien, si Paris lui plaisait, si Pietro et Chiara étaient en bonne santé, s’il avait une petite amie (!!!), si ses études se passaient bien, s’il viendrait bientôt à New York. Puis il commença à bredouiller un peu, comme une hésitation, et à dire que non, Natalia n'avait jamais parlé de lettres... Mais qu'il allait regarder. Je n’entendais pas les réponses de Louka, je l’imaginais un peu énervé mais je me trompais peut-être.

Thomas raccrocha et nous dînâmes joyeusement. Après le dessert, tandis que je serrais très fort ma petite Mila contre moi pour lui dire au revoir, je l’entendis murmurer “Romy ? I don’t want Louka to go back to his other family. If he does, he won’t love me anymore”. Je n’eus même pas le temps de lui répondre, de l’assurer du contraire, de lui dire que sans aucun doute, personne ne prendrait sa place. Car tout d’un coup elle me regarda bien en face et me demanda avec aplomb : “Are you in love with him ?

Si l’on avait été dans une bande dessinée, je me serais transformée en statue de sel ou en confettis. Que pouvais-je bien lui répondre ? D’où sortait-elle une question aussi tranchante ? Pendant ces quinze jours, je n’avais tu qu’une seule chose, à mon père, à mes amis, à Mila : Louka. A part un pauvre texto le 1er janvier aussi bref qu’inespéré (“Happy New Year Romy ! Suis en Corse jusqu’au 5. LK”), je n’avais eu aucune nouvelle de lui depuis que j’avais quitté Paris. Et pourtant, Mila n’avait pas tort : la question méritait d’être posée.

* New York USA, de Serge Gainsbourg, in Gainsbourg Percussions, 1964.

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