X. Le métèque

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X. Le métèque*

« - Mes souvenirs sont marocains depuis toujours : j’avais à peine huit mois quand je suis arrivé là-bas. C’est mon pays, même si je n’y suis pas né ; c’est ma langue, mon passeport, les parfums de mon enfance.

- Pourquoi tu n’es pas resté chez ta mère ?

- Parce que sa vie était fiévreuse et volatile. Natalia buvait trop, vivait à 100 à l’heure, prenait des pilules variées... Elle n’était jamais là, et me confiait à des nounous d’un soir assez aléatoires. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, mais ma grand-mère, sa propre mère, a fini par appeler mon père pour qu’il vienne me chercher. Il a pris l’avion en catastrophe, il m’a ramené en Italie où il travaillait pour quelques mois. Mais sa vie était au Maroc. Il venait de se marier, de s'installer dans une maison. Il avait cloué mon prénom avec des lettres de bois sur la porte d’une chambre préparée pour moi, il avait acheté une chaise haute et un baby-phone... Bref, il m’attendait ! Il m’a installé chez lui tout en douceur.

- C’était où ?

- A Essaouira, sur la côte atlantique : une ville bleue et blanche, gorgée de vagues et de soleil, nichée dans ses remparts. L’air sentait les biscuits aux amandes et le mouton grillé, les gens vivaient dehors au rythme des marées ou du marché aux épices. Nous habitions dans un grand riad très clair avec de l’ocre sur les murs, des céramiques mordorées au sol, des immenses fenêtres mauresques comme dans les contes… Et une vue fantastique sur l’océan et sur la vieille ville. Je faisais du surf après l’école, je jouais au foot avec les fils des voisins, je me gavais de dattes et de figues… J’avais une vie fabuleusement banale.

- Tu n’allais jamais à New York ?

- Just once a year, pour les vacances d’hiver ; je passais une semaine chez ma grand-mère. Je l’aimais bien, je la trouvais brillante et exotique, avec son accent russe, sa ville enneigée, son Noël orthodoxe qu’on ne fêtait jamais à la bonne date… Natalia passait dîner ou déjeuner avec nous. Et c’était tout.

- Elle ne te manquait pas ?

- Non ; j’étais très heureux au Maroc. Et je la connaissais à peine... Je ne l’ai jamais considérée comme ma mère. D’ailleurs je l’ai toujours appelée par son prénom.

- Pourtant, plus tard, elle s’est battue pour te récupérer ? D’après les journaux en tout cas.

- Oui. Mais elle voulait juste se venger de mon père, de sa femme… Elle a parfaitement réussi ! Et elle a complètement fracassé ma vie le jour où elle a récupéré ma garde.

- Comment ça s’est passé ?

- Mal ; très mal. Je ne voulais pas partir, j’étais écoeuré, perdu, orphelin avant l’heure… I had to leave everything behind, sauf une grosse valise pleine de vêtements d’hiver tout neufs. J’ai pris l’avion et le lendemain, Natalia m’a collé dans ce pensionnat new-yorkais : en cinq mois, je ne l’ai vue que deux ou trois fois.

- Je me souviens que tu passais les week-ends et les vacances à l’école… Tout le monde trouvait ça un peu bizarre. On rentrait tous chez nous, à de rares exceptions près, et toi tu restais là, tout seul…

- I believe these few months have been the worst period in my life, jusqu’à cet horrible jour où le directeur est venu me réveiller pour me dire que mon père s’était pendu en prison, qu’il était désolé, mais que ma mère exigeait que j’aille en cours. J’ai obéi.

- I remember that day too… I remember that you didn't even cry.

- I cried later. Just once.

- …

- Le lendemain, c’était un vendredi, j’ai pris mon sac à dos, quelques fringues, mes trois passeports, et je me suis enfui.

- Au fait, on s’est tous demandé comment tu avais fait pour sortir de l’internat sans te faire repérer par un surveillant ?

- Je suis passé par la fenêtre de la salle de bain des filles.

- Ah ça, tout le monde le sait ! Puisque tu as cassé un carreau… Mais après, pour franchir les grilles du jardin ? Tu les as escaladées ?

- Non ; quelqu’un m’a ouvert.

- Quelqu’un t’a laissé partir de l’internat tout seul en pleine nuit ?

- Omar, le vieux jardinier marocain. Il a eu pitié de moi.

- Il a pris de gros risques !

- Oui. Je l’ai remercié pendant des années, à chaque fois que je passais voir Mila… Jusqu’à ce qu’il parte à la retraite. Maintenant, il ne risque plus rien…

- Et après ton départ ?

- Après, ce fut douloureux et lamentable. Je suis allé à l’aéroport et évidemment, la police m’a récupéré tout de suite. Ils ont appelé Natalia, elle était à Los Angeles, alors en attendant qu’elle arrive, Thomas est venu et nous avons patienté ensemble au poste de police. Il ne savait pas quoi faire. Les policiers ne savaient pas quoi faire non plus... Natalia est finalement arrivée à 4 ou 5 heures du matin, j’étais épuisé et je m’étais endormi sur un fauteuil, mais j’ai été réveillé en sursaut par la voix de mon beau-père qui, probablement pour la seule fois de sa vie, engueulait proprement sa femme et lui disait de m’emmener au Maroc. Natalia répondait qu’elle n’avait pas de temps à perdre à enterrer un assassin. I shouted as loud as I could, en répétant jusqu’au bout de mes forces que je voulais voir ma Mama et enterrer mon père. Elle m’a giflé pour me faire taire. Et elle m’a interdit de prononcer à nouveau leurs noms devant elle.

- …

- Après, elle a parlé rapidement avec les policiers, elle a signé quelques papiers, et nous sommes repartis... I am sorry, Romy ; je te raconte les scènes les plus pathétiques de ma vie. Je n’en parle jamais, pourtant. C’est de ta faute, aussi : quelle idée de vouloir manger marocain ! Je crois que ça me remue un peu, cette langue, cette cuisine...

- That’s okay. Moi aussi tout à l’heure, je t’ai bassiné pendant une heure avec mes souvenirs et mes montagnes. And maybe it is a good thing for you to finally talk about it, for once ?

- Maybe not ? Tant que je n’en parle pas, je n’y pense pas ; c’est mieux comme ça… Sinon je sens une colère aussi ignoble qu’inutile monter dans mes entrailles. Je n’ai jamais pardonné à Natalia tout ce qui s’est passé cette nuit-là, à l’aéroport.

- Je comprends…

- La meilleure chose qu’elle ait jamais faite pour moi, ça a été de m’envoyer en France… Parce que c’était loin d’elle, et parce que là-bas, j’ai retrouvé Pietro. »

*Le métèque de Georges Moustaki ; in Le métèque, 1969.

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