VII. Chanter pour ceux qui sont loin de chez eux

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VII. Chanter pour ceux qui sont loin de chez eux*

Chiara était indiscrète, démonstrative, bavarde ; et dès le premier soir, pendant que Mila et les garçons étaient sortis manger une glace sur le port, elle me fournit sur la vie de Louka une foule d’informations que je ne lui avais pas demandées.

« Quand j’ai rencontré son père, j’avais 30 ans et lui 19 ; j’étais première assistante sur le tournage de YYYY au Portugal. Luís avait été embauché comme interprète pour accompagner les figurants locaux. Je l’ai vu dans un coin du plateau et je me suis dit “Waouh ! Qu’il est beau ce gamin !” Et puis un acteur s’est fait mal, rien de grave mais il ne pouvait plus travailler. Luís a passé des essais, et il a décroché ce petit rôle, son premier... Il meurt après 17 minutes de film, mais c’était bien assez pour me taper dans l'œil.

J’étais en train d’écrire XXXXX, et j’ai su que ce serait pour lui. C’était mon premier film, celui auquel je dois tous les autres. Luís a porté le rôle de toute sa force ; il a tout donné, avec son intensité extraordinaire et sa beauté blessée, et je sais que sans lui, toute ma carrière aurait été différente... Pendant plus de quinze ans, c’est pour Luís que j’ai écrit mes plus beaux personnages. Drôle, sombre, héroïque, ordinaire : je l’ai dirigé sous toutes les coutures et mes films ont grandi avec lui.

J’ai connu Louka tout petit, quand il a débarqué à Rome dans les bras de son père. Il avait 6 ou 7 mois, des grand yeux bleus qui se pailletaient de vert et trois poils blonds sur le caillou. Luís l’avait récupéré en catastrophe et sans préavis, comme un cadeau-surprise infiniment précieux, mais qui prendrait beaucoup de place sur l‘étagère ! Nous étions en plein tournage de XXXXX à Cinecittá, il restait encore deux mois de travail, il a fallu improviser. Luís a installé un berceau dans sa chambre d’hôtel, il a acheté des couches et des biberons, je lui ai donné plein de vêtements que Pietro ne portait plus... Au début, j’ai pu taquiner mon acteur préféré en le voyant, bavoir à l’épaule, se battre en duel avec une poussette pliante ou un pyjama récalcitrant. Il était un peu paumé, très attendri, et tout à fait charmant, avec ses deux mains gauches et son môme sur les bras...

Pendant les heures de tournage, la nounou de Pietro nous en a gardé deux pour le prix d’un. Ce fut leur toute première colocation et le début d’une longue amitié... Ils ont le même âge, à cinq mois près. Ils ont cavalé ensemble dans les décors de tous mes films, dans les coulisses de tous les festivals. Ils étaient diablement inséparables et gentiment filous. Il faut dire qu’entre les costumes, les cascades, le maquillage, il y a toujours matière à faire plein de bêtises sur un plateau de cinéma ! Ils ne s’en sont pas privés.

Quand ils ont commencé à aller à l’école, Louka au Maroc, Pietro en France, ils se voyaient moins souvent, mais ils nous tannaient le cuir pour passer les vacances ensemble. Alors on partageait : ils en passaient la moitié chez moi à Cargèse, et l’autre moitié chez Luís à Essaouira. Ils faisaient de la voile, du vélo et des châteaux de sable, puis ils ont grandi, ils ont commencé à regarder les filles, mais leur amitié est restée intacte, franche et fraternelle.

Ensuite tout a explosé avec l’incarcération de Luís. Louka est parti à New York, son père s’est suicidé, nous l’avons enterré dans la chaleur venteuse de Mogador, Louka n’était pas là… Quelques jours plus tard, j’ai eu un coup de fil assez inattendu de Natalia Stepanovna qui me demandait où était scolarisé Pietro. Et Louka a déboulé du jour au lendemain dans sa pension so chic de la Côte d’azur. Ainsi Natalia n’aurait-elle plus sous les yeux ce fils si bruyamment orphelin et si peu attaché à elle.

Pietro m’a appelée à peine huit jours plus tard, complètement paniqué ; Louka ne mangeait pas, ne parlait pas, ne sortait pas de son lit. J’ai téléphoné à la directrice de l’école, qui m’a confirmé qu’il n’allait pas bien, qu’il était seul, qu’elle avait tenté de joindre sa mère qui ne l’avait jamais rappelée... Alors j’ai sauté dans un avion : je voulais rassurer mon gamin évidemment, mais surtout, je ne pouvais pas abandonner ainsi l’enfant de Luís.

J’ai trouvé un Louka gris, triste, amaigri, terré dans sa chambre. Je suis restée longtemps seule avec lui, assise au bord de son lit, il était fermé, hostile, ça a duré des heures, il ne disait rien, ne me regardait pas. Je lui ai parlé de son père, de mon affection pour lui dont je ne savais plus que faire, du grand silence que me laissait sa mort, de je ne sais quoi encore. J’ai laissé sortir tout ce qui me passait par la tête, tout ces souvenirs qui me parlaient de Luís, tous mes regrets de l’avoir perdu ainsi, dans ce fracas médiatique incroyable, parce que je n’avais pas su lire tout ce qu’il me disait depuis toujours à travers ses silences et les ombres dans ses yeux noirs. J’ai parlé, parlé, et Louka a fini par fondre en larmes, d’énormes sanglots pointus comme des spasmes qui lui soulevaient tout le corps. Je lui ai tenu la main longtemps, sa douleur m’écrasait la poitrine, j’étais impuissante et je suis restée ainsi, immobile, jusqu’à ce qu’il s’endorme d’épuisement au petit matin.

Je suis repartie cinq jours plus tard. Louka avait doucement recommencé à manger, à parler. Après cette nuit de larmes (la seule, je crois) il a repris son souffle, il a repris pied dans sa vie comme un équilibriste. Il a fini son année de quatrième comme dans un cauchemar, il était terne, apathique, mais il a tenu le coup.

Début juillet, quand je suis allée chercher Pietro pour l’été, il a refusé de venir. J’ai d’abord cru qu’il m’en voulait : je devais le récupérer une semaine plus tôt mais un technicien s’était blessé pendant une cascade… J’étais donc en retard, je me sentais comme la plus indigne des mères, j’imaginais Pietro tourner en rond tout seul dans l’école sous l'œil réprobateur d’une directrice pressée de se débarrasser de son dernier élève pour partir elle-même en vacances. Mais j’avais tout faux. Car le dernier, c’était Louka, que personne n’avait prévu de venir chercher. Et la directrice se montrait bienveillante, bien plus soucieuse du sort de son pensionnaire (« Un gentil gamin ! Je crois que ma fille est amoureuse de lui…») que de sa réservation dans un club de vacances. A mon arrivée, Pietro m’a expliqué que Natalia laissait tout le temps son fils au pensionnat, qu’il n’avait jamais osé m'en parler mais que ça ne pouvait pas continuer comme ça. Je le revois comme si c’était hier, du haut de ses 14 ans, m’expliquer que Louka n’était pas responsable de tout ce qui s’était passé, que ce n’était pas juste, qu’il refusait de le laisser tout seul et que puisqu’ils avaient toujours passé leurs vacances ensemble, il ne voyait pas pourquoi on ne l’emmènerait pas à Cargèse avec nous une fois de plus.

Alors j’ai appelé Natalia, et je lui ai dit que puisqu’elle ne jugeait pas utile de s’occuper de son fils, j’allais le faire à sa place. Ce fut une conversation étrange, elle parlait d’une voix froide comme s’il s’agissait d’un colis oublié à la poste, tandis que j’avais l’émotion et la colère tout au bord des lèvres. Mais je me contins, grâce notamment à la diplomatie de la directrice de l’école qui, alors que je commençai à m’énerver, me pressa le bras en me rappelant qu’elle ne pourrait me laisser emmener Louka que si j’obtenais l’accord écrit de sa mère.

Vingt-quatre heures plus tard, l’école a reçu par email le papier dûment signé : j’ai donc embarqué Louka en Corse... Et ça lui a fait beaucoup de bien ! Parce qu’ici, son père a existé : son ombre est partout, tout le temps. Luís a pris son café du matin sur cette terrasse. Il a monté les étagères de la bibliothèque pendant que je me contentais de le regarder faire avec un petit sourire et un verre de vin ! Il a annoté des scenarii assis en tailleur sous mon vieil olivier… Ici, Louka a pu relier les fils et parler enfin de l’absence, de l’absent.

Ce ne fut pas facile, ni pour lui, ni pour moi, mais nous avons commencé à reconstruire, pas à pas. Il a passé cet été-là un peu comme un funambule, il faisait des tout petits pas au-dessus du gouffre. Mais il n’est pas tombé, au contraire, il s’est relevé tout doucement. A la rentrée suivante, il était à nouveau debout sur ses pattes. Il avait retrouvé son humour, son sourire qui ressemble tellement à celui de Luís, sa douce impertinence.

Trois mois plus tard, je suis devenue officiellement la tutrice légale de Louka. Depuis, j’ai deux fils pour le prix d’un, je les aime et je les engueule, et je ne les ai jamais séparés. Ils ont terminé le collège sans encombre, en France et en français, puis ils m’ont suivie en Sardaigne. On y a passé deux ans, moi surbookée sur un tournage interminable, eux chahuteurs dans leur petit lycée de Cagliari. Louka a fini de parfaire son italien grâce aux sourires des Italiennes. Pietro lui a fait visiter tous les coins et recoins de notre ville natale, ses ruelles pittoresques, ses maisons colorées, ses eaux limpides au creux de la marina. Ensemble, ils ont exploré l’île à pied, en scooter, en bateau… Je sais qu’ils préfèreront toujours leur Corse adorée, mais ils ont aimé la Sardaigne, sa lumière, ses parfums, son indolence.

Ensuite, je me suis installée définitivement ici, à Cargèse. J’en ai eu marre de vivre d’un hôtel à l’autre ! Et puis j’avais passé l’âge du nomadisme… Je suis toujours en vadrouille, c’est mon métier qui veut ça, mais au moins j’ai un vrai chez-moi, même si je n’y suis pas souvent. J’ai mis les garçons en pension à Ajaccio. Bon, ils ont fait les 400 coups, j’ai eu quelques appels désespérés du proviseur mais contre toute attente, ils ont eu leur bac... Et leur monitorat de voile, ce qui leur paraissait beaucoup plus important !

Maintenant ils vivent à Corte, ils partagent un appartement près de la fac. Pietro étudie le management hôtelier et comme ça lui plaît, il bosse ! Pourvu que ça dure... Louka vise deux diplômes : une licence anglais/italien qui ne lui demande aucun effort puisqu’il est parfaitement trilingue, et un cursus de droit qu’il ne suit que d’une oreille, si tu veux mon avis... Je suis fière de ce qu’ils sont, même si des fois j’ai envie de les étrangler ! Quand ils s’y mettent à deux, ils sont insupportables… Ils se chamaillent, se réconcilient, s’entraident, se complètent, ils ont l’amitié aussi fluide qu’indestructible. Et souvent le soir, après dîner, je les regarde glander sur le canapé en se taquinant mutuellement, et je me dis qu’on ressemble à une famille. »

* Chanter pour ceux qui sont loin de chez eux, de Michel Berger ; in Différences, 1985.

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