XVI. Non, je n'ai rien oublié

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XVI. Non, je n'ai rien oublié*

Vendredi 21 décembre. L’heure des vacances venait de sonner, j’avais en poche un billet d’avion pour les États-Unis, je devais partir le surlendemain pour embrasser mon père et réviser mes partiels. J’avais presque fini mes valises, j’étais heureuse de rentrer chez moi et j’avais rendez-vous avec Louka.

Paris était glacée, un froid luisant déposait ses grains de lumière sur les pavés nocturnes. Nous allâmes au cinéma rue Monsieur-le-Prince, un beau film un peu désuet, un peu long, et quand nous sortîmes, il était tard, il faisait très froid, nous avions faim. Je suivis Louka sans faire attention, et deux minutes plus tard, je mettais un premier pied dans son appartement. C’était un T3 rue de Médicis, chic et clair, avec des plafonds hauts, des meubles design, un canapé moelleux, et un immense salon dont les fenêtres donnaient sur le Jardin du Luxembourg.

Je m’assis, pour ne pas dire que je m’effondrai, sur un fauteuil accueillant qui me tendait les bras. Je tremblais de froid, alors Louka m’apporta un de ses pulls et un verre de vin de Corse. Un quart d’heure après, il servait à Mon Altesse une énorme assiette de pennes aux courgettes et à la mozzarella. Je me régalai, me réchauffai, m’apaisai de bouchée en bouchée. J’étais épuisée, les vents de l’hiver et l’intensité des cours se faisaient lourdement sentir. L’appartement était chaleureux, Louka avait la prévenance silencieuse et douce, si bien que je m’endormis, la tête posée sur l’oreiller douillet de son épaule pendant qu’il lisait, insomniaque, un gros livre en italien.

Soudain la sonnerie de l’interphone hurla dans la nuit, Louka fit un bond, j’ouvris un œil pâteux. J’entendis vaguement les mots “Oui ? Tutti va bene ?” J’eus le temps de penser que seule une blondasse pouvait débouler à une heure pareille, avant d’entendre que c'était Chiara. Il devait être près d’une heure du matin, Louka lui dit de patienter avec une inquiétude dans la voix.

Tout doucement, il me prit dans ses bras et me porta jusqu'à sa chambre, il m’allongea comme je l’avais vu faire avec Mila, précieusement, en remontant bien la couverture pour que je n’aie pas froid. Je me sentais nulle : j’étais roulée dans son parfum, moulée dans ses draps, nichée dans l’empreinte de son corps si parfait, c’était la première fois que je me retrouvais dans son lit, et je ne trouvais rien de mieux à y faire que dormir ? Quelle gourde !

Louka retourna immédiatement au salon, sans se douter de ce que j’avais en tête et sans fermer la porte ; j’entendis donc (presque) tout.

- « Chiara ? Qu’est-ce qui se passe ? Pietro va bene ?

- Si, il va bien, ne t’inquiète pas… Louka mio, il faut que je te parle. Je te réveille ?

- No ! On a mangé la pasta avec Romy, elle s’est endormie, moi je lisais.

- Tu cuisines pour les filles toi maintenant ? C’est nouveau ça !

- Pour les filles, non... Mais j’ai cuisiné pour une fille. Chiara, qual è il problema ? Tu débarques à Paris en pleine nuit...

- Il fallait absolument que je te voie. C’est vrai que bêtement, je n’ai même pas pensé que tu pourrais ne pas être seul à cette heure-ci… Scusi. Tu as bon goût, Romy est charmante, mais j’espère que tu ne fais pas trop de bêtises avec elle ? Je serais ravie que tu trouves enfin mieux que tes incessantes coucheries… Mais ne lui fais pas de mal ! Enfin bon, on en parlera une autre fois.

- Ou pas… Ça ne te regarde pas ! Tu m’expliques enfin pourquoi tu es là ?

- Oui, voilà ; come sapete je tourne à Milan depuis presque dix mois, le film est bientôt fini mais je n’ai pas eu une minute pour repasser à la maison depuis des lustres… Je suis enfin rentrée en Corse hier pour préparer Noël, je suis passée à Corte, Pietro t’embrasse, il viendra te chercher lundi in aeroporto, bref, je suis arrivée à la maison ce midi, j’ai fait les courses pour le réveillon, et en rentrant j’ai commencé à éplucher la posta...

- Chiara, non capisco, calme-toi.

- Une lettera dal Maroco, Louka mio. Qui date du mois de mai dernier.

- … ?

- Non preoccuparti, elle va bien ! Elle te cherche, caro mio… Non, tais-toi ! Laisse-moi parler. En 8 ans, tu n’as jamais prononcé son nom devant moi. Tu n'as jamais versé une larme sur le gouffre de son absence. Mais je sais ce que Malika a été pour toi. Depuis toujours, on te compare à tes parents, parce que comme elle, tu es si beau que les gens se taisent, parce que comme lui, tu brilles comme un soleil égaré sur la Terre ferme. Natalia t’a donné sa beauté éblouissante, sa perfection gracile, son corps souple et droit. Luís t’a légué son aura extraordinaire, son charisme presque magique, son amour de la mer. Mais ton père, Louka, était sombre et fragile, ta mère était creuse et égoïste. Tu n’es pas comme eux. Tu es solide sur tes pattes parce qu’un jour, on t’a appris comment marcher droit, comment aimer droit. Malika a été ta mère, jusqu’au moindre recoin de ton enfance, et si quelqu’un t’a appris tout cela, ce ne peut être qu’elle. Elle e io anche, j'espère...

- Tu ne m’as jamais parlé comme ça ?

- Parce qu’on n’en a jamais parlé, tout court ! Après la mort de Luís, j’ai compris que tu avais roulé dans ta mémoire toutes ces années marocaines, et que tu les gardais bien au chaud pour plus tard. Plus tard, c’est maintenant, Louka mio... »

Je m’endormis sans entendre la suite, et à mon réveil le lendemain, Chiara était déjà repartie.

* Non, je n'ai rien oublié, de Charles Aznavour in Non, je n'ai rien oublié, 1973.

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