XII. Puisque tu pars

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XII. Puisque tu pars*

Quand nous arrivâmes à Cargèse, le vent était tombé, le ciel était superbe et Louka encore plus. Je n’avais aucune envie de rentrer et suggérai un bain de minuit. A peine garés à Peru, nous courûmes à l’eau, boxer noir et culotte blanche, son corps frôlait le mien dans l’intimité de la nuit. Sous prétexte de jeu, je m’accrochai à son cou, il tenta de me couler mais je le contrai en nouant mes jambes autour de sa taille. La mer était d’encre, mon sang battait fort. Louka s’immobilisa, enroula furtivement mes cheveux derrière mon oreille, cloua ses yeux aux miens... Puis il s’écarta doucement, m’obligeant à remettre pied par terre. Prise par le froid, je décidai de rejoindre la plage. Il nagea un bon moment et je l’attendis en silence, les pieds dans le sable frais et les épaules enroulées dans une affreuse serviette à fleurs providentiellement dénichée dans le coffre de Chiara.

Quand il sortit de l’eau, ruisselant dans la nuit, je n’avais envie que d’une chose : le manger tout cru. Je m’approchai de lui et j’entrepris de parcourir doucement son corps avec la serviette, puis avec la main, puis avec la bouche. Il stoppa mon élan dans un murmure :

- « I thought you said we were friends ?

- Bien sûr ! Friends with benefits. »

Il se laissa faire sans un mot de plus… Alors je l’embrassai pour de bon, il avait goût de sel, son corps était ferme et frais comme dans mes souvenirs. Ses tatouages me guidèrent au fil de sa peau : je suivis les fines lettres noires qui affirmaient “Cambia di celu, cambierai di stella” sur sa clavicule droite ; puis j’effleurai le noeud marin qui entourait son poignet gauche avant de caresser, au creux de ses reins, les courbes douces d’une calligraphie arabe. Je le grignotai avec impatience, il me laissa mener la danse et je lui fis l’amour de tout mon corps.

Ensuite nous restâmes sous l’argent de la lune corse, j’étais allongée sur lui, il avait une main dans mon dos, l’autre sur ma fesse. Petit à petit il précisa ses caresses et nous repartîmes pour un tour, ce fut très bon, très long, très doux. Puis je fermai les yeux et m’assoupis comme une bienheureuse, ma joue sur le sable comme un oreiller froid.

Nous dormîmes à peine deux ou trois heures, le soleil nous réveilla au petit matin ; j’avais une coiffure apocalyptique et un avion à prendre. Louka avait l’air chiffonné, il se leva en me bousculant un peu, nous nous rhabillâmes en vitesse, il disait que Chiara allait l’étriper et que Mila s’inquiétait dès qu’il prenait la voiture. Il démarra en trombe, il était pâle, silencieux, fermé. Il se gara devant la maison, je lui dis que j’avais passé une très bonne soirée, il grommela quelque chose. Il avait la bouille d’un joli môme mal réveillé et il sortit en claquant la portière.

Nous avions à peine posé un pied à l’intérieur que Mila dévalait l’escalier pour se jeter dans les bras de son frère, elle était morte d’inquiétude et il se confondit en excuses. Il la serra contre lui un moment puis il la remit au lit. Il était encore tôt. J’en profitai pour prendre une douche et finir ma valise : j’avais semé mes affaires aux quatre coins de la maison et cela frôlait le jeu de piste. Quand je revins réveiller la petite, Louka dormait près d’elle sur un fauteuil dans une position improbable, Mila était agrippée à son bras comme s’il allait s’évaporer, je les regardai une minute en me disant que Natalia avait fait de beaux enfants.

Une heure et trois cafés plus tard, nous étions fins prêts. Chiara posa son oeil noir et amusé sur le visage cerné de Louka, puis son regard se teinta d’une franche désapprobation quand elle vit qu’il avait en mains les clés de la voiture. Elle l’appela comme elle le faisait quand elle n’était pas contente, en égrenant tout son amoncellement de noms et en forçant son accent sarde : « Louka Malo Vitór Kerguelen Dos Santos ! Viens ici une minute... Tu as dormi combien de temps pour avoir une tête pareille ? » Je n’entendis pas sa réponse mais elle lui dit assez fermement quelque chose en italien, il protesta, elle insista, elle gagna. Louka donna les clés de la voiture à Pietro, et nous nous mîmes en route.

Je dormis pendant tout le trajet, j’étais épuisée. Nous étions en retard, les garçons nous embrassèrent au seuil du dépose-minute : Pietro en fit trop, Louka pas assez. Nous partîmes en courant, Mila clopinait comme une algue folle et nous eûmes notre vol in extremis.

Quatorze heures plus tard, je rendis à Thomas sa fillette gracieuse et volubile, et je rentrai chez moi. Il pleuvait, la ville était intimidante et versatile. J’envoyai un texto à Louka pour lui dire que nous étions bien arrivées et que j’avais adoré mes vacances. Il me répondit très vite : “Great ;) See you around. LK.”

J’étais fatiguée et la tristesse est toujours chez moi un somnifère infaillible : je dormis comme un loir abandonné.

*Puisque tu pars, Jean-Jacques Goldman ; in Entre gris clair et gris foncé, 1988.

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