Chapitre six

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Je me réveille doucement, émergeant petit à petit du sommeil. Je n'arrive pas à ouvrir mes yeux, mais je suis tout à fait consciente. Je ne sais pas combien de temps j'ai bien pu être dans les choux. Il s'est peut-être écoulé une heure, peut-être un jour, je n'en sais rien du tout. En tout cas, d'après l'odeur, je suis dans un hôpital, ça ne fait aucun doute.

Soudain, j'entends la douce voix de ma mère qui murmure : « Tout ça c'est de ta faute, tu es un mauvais père. » Il ne dit rien, mais après quelques secondes, elle pousse un petit gémissement. Mon salaud de père a dû certainement lui faire mal.

J'entrouvre un œil, puis une minute après, le deuxième. Je me relève, puis d'un coup sec, je retombe sur mon lit. Des dizaines de fils relient mon corps à une machine. Je tourne ma tête du côté fenêtre, j'aperçois ma mère à côté de mon père, j'esquisse un sourire. Celui-ci n'était pas adressé à mon père, mais à ma mère.

« Tu souris ? Alors que tu viens de te faire taper ? J'ai honte d'avoir un fils aussi dégonflé. Mauviette !!! Il faut vraiment que tu comprennes que tu dois te comporter en homme, un vrai. Pas comme la tapette que tu es. Une correction t'attend lors de ton retour. » Chuchote mon père dans mon oreille.

Je me retourne du côté de la porte, je ne veux plus voir la tête de cette ordure. Soudainement quelqu'un toque, et entre. C'est un médecin, il vient me voir. Je suis soulagée.

« Bonjour Louis, j'espère que tu t'es bien réveillé et que ton réveil n'a pas été trop brusque. Nous avons dû te faire cinq points de suture au niveau de la jambe, tu étais très arrangé. » J'interromps celui-ci : « Excusez-moi, vous dites à la jambe ? Je n'ai été frappée qu'au ventre. » Dis-je avec questionnement. « Oui, à la jambe. Nous avons aussi retrouvé des hématomes un peu partout sur votre corps. » Affirme le docteur.

J'ai tout de suite vu l'expression du visage de mon père. Il me fixe, et lève son tee-shirt pour me montrer sa ceinture. En gros, il me dit de la fermer, sinon une punition m'attendra. Je vais de toute façon être cognée, alors à quoi bon ?

« Vous devrez encore rester ici pendant deux jours. Nous allons surveiller de très près votre métabolisme et des tests auront encore lieu dans les heures à venir pour vérifier l'état de certains organes endommagés dû à des coups. » M'annonce-t-il.

Le médecin sort de la chambre, et mon père suit de près. Il doit aller au boulot, il travaille comme policier dans notre village, tandis que ma mère reste auprès de moi.

Je lui demande quelle heure il est : « treize heures. » Me dit-elle. Ça va, je ne suis restée inconsciente que quelques heures. J'essaie d'entamer une discussion avec ma mère, mais je n'y parviens pas, elle pianote sur son téléphone. Puis elle reçoit un appel, et me fait un bisou sur le front : « Le boulot m'appelle, je dois y aller. Je t'aime. » Me dit-elle. De toute façon les heures de visites étaient finies, elle aurait quand même dû partir. Me voilà seule.

Une personne toque et rentre. « Bonjour Louis, je suis l'infirmière Wolek, également psychologue. » Me dit-elle avec un sourire, cette femme est charmante. Je lui demande pourquoi elle vient : « J'ai des tests à faire ? Ou bien autre chose ? Qu'est-ce qui se passe ? »

Elle prend ma main, et puis soupire : « Je pense que tu sais très bien pourquoi je suis là, je viens en tant que psychologue, pas en tant qu'infirmière. » Je hausse les sourcils, je ne vois pas pourquoi. Ont-ils vu mes cicatrices ? Toutes ces lignes que je dessine au rasoir... Finalement elle aurait des milliers d'autres patients à aller voir, dans un état bien pire que le mien, et elle gâche son temps avec moi... Je me sens vraiment égoïste.

« J'ai pu remarquer sur tes poignets des coupures. » M'avoue-t-elle. D'un coup, je cache mes mains en dessous de la couverture. Je ne sais pas où me mettre, je baisse les yeux. J'ai honte bordel, j'ai honte... « Louis n'hésite pas à en discuter, je suis quelqu'un de très ouvert, et c'est avec confiance que tu peux me parler, je ne dirais absolument rien. Vois-tu un psychologue ? » Me demande-t-elle. Je la regarde et une larme coule le long de ma joue : « Non je n'en vois pas. » Je bégaye.

Elle me regarde d'un air apeuré, elle doit avoir de la peine pour moi. Si seulement elle savait. « Ce n'est pas tout, il y a des hématomes et des blessures qui ne datent pas d'aujourd'hui sur ton corps, et je ne pense pas que tu t'es infligé ça tout seul. Si tu as quelque chose à me dire, dis-le moi, je t'en supplie. » Rajoute-t-elle.

Je m'effondre en larmes. Elle me regarde avec tristesse, des cas comme le mien, elle a dû en voir un paquet. Ensuite, elle récite un des dix commandements, je n'ai pas compris pourquoi : « Tu ne porteras pas de faux témoignages contre ton prochain. » A-t-elle compris ? Je ne sais pas. Je pense qu'en disant cela, elle veut attirer mon attention, me dire que je dois arrêter de défendre mon père, par peur.

Je regarde l'expression du visage de l'infirmière ou psychologue, je ne sais plus. Une petite larme coule le long de ses grosses joues. Elle est ronde et très jolie. Je suis stupéfiée.

Je prends la parole, ma voix est tremblante, j'ai du mal à m'exprimer : « La première fois, c'était il y a deux ans, puis hier, il a recommencé. » La dame prend une grande inspiration, puis me répond à : « Tout est bientôt fini, je peux te l'assurer. Plus jamais de ta vie cet homme ne te touchera, je t'en fais la promesse.» Nous parlons un petit moment. Je n'ose toujours pas lui avouer qu'en réalité je suis une fille, mais au moins, nous avons pu évoquer toutes ces violences auxquelles je fais face. Harcèlement, violences paternelles, automutilation... J'ai pleuré aussi. Beaucoup. Je lui ai dit à quel point je me sentais mal. Jamais à ma place. Jamais comme il faut. 
Finalement, elle me prescrit des antidépresseurs. Je serais atteinte de dépression chronique. Rien que cette idée me donne l'impression de recevoir un nouveau coup de poing dans le ventre. Moi ? Dépressive ? Je veux dire, les seules fois où j'ai envisagé de pouvoir prendre des médicaments, c'était en imaginant une tentative de suicide... « Il faut bien que tu comprennes que la dépression, c'est une maladie, comme une sorte de grippe, mais qui touche plutôt tes sentiments. Tu n'as pas honte d'avoir la grippe pas vrai ? Alors n'aie pas honte d'avoir besoin de ces médicaments. Et puis, au fond, ce n'est pas grave d'être malade de temps en temps, ce qui compte, c'est de pouvoir guérir correctement. Je sais que beaucoup de tabous pèsent encore sur ce sujet, que ce n'est pas quelque chose qu'on peut aller crier sur les toits, et que beaucoup te verront encore plus mal à cause de ça, mais toi, au fond de toi, il faut que tu sois fier de résister, et que tu sois fort. » 
Mme Wolek est bien gentille de m'expliquer tout ça, mais le regard des autres, c'est bien quelque chose qui me connaît... Elle est vraiment compréhensive, et veut m'aider, ça se voit, mais même moi je n'y crois plus vraiment, et puis, c'est comme si elle m'infantilisait en me racontant tout ça... Je ne suis pas une ignorante, je sais bien comment sont traités les dépressifs dans mon lycée : à quelque chose près, c'est comme les transgenres, les homos, les intellos, les moches, les gens qui sortent un peu du lot... 
Elle dépose sur le lit, sa carte en tant que psychologue ainsi qu'une ordonnance puis reprend la parole : « Puis-je avoir le numéro de ta maman ? J'aimerais lui parler, c'est important. » Elle me donne un petit papier, je note son numéro sur celui-ci. Elle sort ensuite de la chambre, et repart dans les couloirs en tant qu'infirmière.

Sur le moment même, j'étais contente de m'être libérée de mes émotions et d'avoir dit que mon père m'a cogné deux fois, mais quelques minutes après, je regrette. Si mon père l'apprend d'une manière ou d'une autre, je suis morte. Littéralement.

Les heures sont longues à l'hôpital. Une infirmière arrive avec un plat, sur celui-ci se trouve une pomme, un jus de fruit et un sandwich jambon et fromage. J'ai terriblement faim, mais je n'arrive pas à manger quoi que ce soit, une douleur horrible qui persiste au niveau de l'estomac. Certainement dûe aux coups de ce matin. En parlant de ce matin, je ne peux m'empêcher de penser au joli garçon qui m'a littéralement sauvée, sans lui, je serai peut-être morte. Quoique... 
Je n'ai osé poser aucune question sur lui cependant. Je n'ai même aucune idée de comment je suis arrivée là. Je me sens un peu mal à l'aise à l'idée d'évoquer tout cela. Et puis, j'ai pas envie de paraître superficielle, telle une petite coureuse de jupons qui utilise son temps à l'hôpital pour aller draguer des mecs mignons. Même si bon, je ne suis pas vraiment une fille, enfin, pas aux yeux de tout le monde. Ce qui, au final, rendrait la question encore plus bizarre, et encore plus mal vue.

Contre toute attente, quelqu'un rentre dans la chambre d'hôpital, c'est à nouveau Madame Wolek : « Re bonjour Louis. J'ai eu ta maman au téléphone. On doit se voir normalement demain matin, je travaille un jour sur deux en tant qu'infirmière, puis en tant que psychologue. » Me dit-elle. Je lui fais un léger sourire, mais j'ai du mal.

Elle s'assoit sur mon lit : « Je lui ai tout d'abord tout expliqué au sujet des antidépresseurs, que ce soit au niveau des précautions à prendre, ou au niveau de ta maladie ». Alors ça y est. Ma mère sait, et je vais lui causer encore plus de souci. J'ai d'un coup envie de pleurer.
La psychologue continue : « Mais j'ai surtout pu remarquer que ta mère a également beaucoup de soucis, elle ne m'a rien dit par téléphone, certainement par peur. » M'avoue-t-elle. J'ai peur que ma mère m'en veuille. Je n'ai pas envie qu'elle se fasse tabasser par mon pauvre père à cause de moi, tout ça pour essayer de m'aider ...

« Je ne pense pas qu'appeler maintenant la police va servir à quelque chose. Il faut des preuves concrètes. Il y a bien des hématomes et blessures sur l'ensemble de ton corps, mais ce n'est pas assez. Il faut que je rencontre ta maman. Un autre problème surgit, ton père est policier, ta mère me l'a dit, et les plaintes de violences conjugales se font soit au commissariat, soit à la gendarmerie. Ton père étant policier et hautement gradé, cela pourrait compromettre cette plainte. Mais il faut que cela se finisse. Cette ordure doit payer, un homme qui tape sur sa femme et son enfant, on appelle ça un lâche. » Témoigne-t-elle.

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