Chapitre 36

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Le lieutenant passait le camp de fortune en revue sous le regard de Loïc, blotti contre Sven pour se tenir chaud autour d'un feu. Les bras chargés de livres, Antoine courait en direction de la maison leur servant de rempart contre le froid et les bombardements.

— Hugo ? Je l'ai laissé cinq minutes, j'avais besoin de papier pour alimenter le feu.

La voix monotone de l'intéressé s'éleva alors. Non, il ne s'était pas fait exploser la cervelle, pas encore, répondit-il dans une plainte irritante. Olympe n'en pouvait plus de voir cet homme se morfondre à longueur de journée. Rien, pas même les blagues d'Antoine ou Sven ne parvenaient à lui arracher un sourire. Rassuré de le savoir en vie, Antoine jeta les livres dans un coin et interrogea : d'où provenait donc le tir ?

— Par ici ! cria Adrien.

Tel un tableau macabre, le corps sans vie de Thomas s'étalait aux yeux de tous. Sanglant. Terrible. La neige éclaboussée de taches de sang et de débris osseux approfondissait l'horreur. Sa bouche grande ouverte laissait entrevoir le palais défoncé par la balle qu'il s'était collé dans le crâne. Le silence glaçant parlait pour tous. L'unité avait échoué. Se protéger était devenu la mission essentielle de ce siège dévastateur et devant leur coéquipier sans vie, l'échec fut difficile à encaisser pour tous.

— Nous voilà à dix contre le reste du MLF ! souffla Hugo depuis son sac de couchage.

— Mais tu vas la fermer, oui ? C'est un des nôtres là ! Un peu de respect ! aboya Sébastien. Tu veux mettre fin à tes souffrances ? Tu as trois solutions mon vieux : tu fuis et rebrousses chemin, tu es alors un lâche. Tu nous fous la paix une bonne fois pour toute et tu te colles toi aussi une balle dans la tête, courageux mais tu es mort. Troisième solution : tu te reprends et tu te bats et alors tu es un guerrier ! Peu importe ce que tu choisiras, je n'en peux plus de t'entendre te plaindre à longueur de journée de tout. Tout le monde a froid, tout le monde a faim, tout le monde est fatigué. Tu n'es pas le seul dans cette situation, mais tu es le seul qui saoule tout le monde bordel ! Je ne sais pas comment Antoine fait pour te supporter, il mérite une médaille ce gars !

Devant un Sébastien hors de ses gongs, la technique était simple, en faisant profil bas, l'ogre se calmerait rapidement. À quoi jouait Hugo qui osait tenir tête en précisant qu'il avait le droit de se plaindre devant cette situation catastrophique ? Bien sûr que son désarroi était compréhensible, mais ne pouvait-il pas adoucir ses propos ? Après tout ce que GI Joe faisait pour eux, fouiller, rechercher de la nourriture, des couvertures, prendre le risque de retourner aux abords de la ville dans l'espoir de voir les secours... Félix, le lieutenant et Sébastien portaient l'équipe à bout de bras. La moindre des choses était de respecter son investissement. Tous étaient épuisés et désespérés mais l'attitude de Hugo explosa la banquise qui entourait Olympe. Sébastien avait raison, c'en était trop.

— Hugo, t'as une chance de revoir un jour ta famille, de revoir ton mec. C'est pas le cas de tout le monde ici ! Regarde Thomas ! Le crâne explosé alors qu'il était papa ! Papa, putain ! C'est terrible. Qu'est-ce qu'on va dire à Agathe hein ? Qu'il a baissé les bras ? Comment pourrait-elle faire son deuil ? S'il te plaît, arrête de te plaindre, on en peut plus. Tu ruines le moral de tout le monde en faisant cela.

Olympe voulait raisonner son ami glissant dangereusement vers une pente où personne n'avait envie d'aller. Car unie dans l'adversité, quand l'un flanchait, c'était toute l'unité qu'il entraînait avec lui.

— S'il a voulu mettre fin à ses jours, c'est son problème. Agathe saura alors qu'il n'était qu'un lâche. Le jour où ça m'arrivera, dites la vérité à Paul.

— Comment peux-tu oser penser ce genre de choses ? Il t'attend, quelque part, effrayé et terrorisé d'apprendre la nouvelle de ton décès. Putain ! Je rêverais que quelqu'un m'attende quelque part. Tu es chanceux, Hugo. Chanceux, oui parce qu'il y a un an, moi, j'ai perdu l'homme de ma vie, vois-tu, abattu par des membres du MLF alors qu'il faisait des courses. Jamais je ne le reverrai. Je suis restée des heures blottie contre son corps sans vie, j'ai tué pour lui faire justice. Tu peux demander au lieutenant, il était là ! Et puis, comme tout ça ne suffisait pas, ma famille a été prise en otage. Mon père a été déporté pour travailler de force dans une usine d'armement, ma mère et ma sœur travaillent dans un hôpital militaire du MLF contre leur gré, enfin, ça, c'étaient les nouvelles que j'ai pu obtenir au mois de septembre. Alors oui Hugo, tu as de la chance, ton Louis à toi t'attend.

Devant ce déferlement de douleur, Hugo s'était redressé et, embarrassé, tenta de s'excuser, mais elle n'avait pas terminé. Elle en avait besoin. Il fallait faire de la place dans son gouffre débordant de tristesse, d'horreur, d'abomination et de mélancolie.

— Le pire c'est que je suis persuadée que tout ça c'est de ma faute. Le MLF a trouvé mon identité pendant que je prenais la fuite lors d'un contrôle. Il n'y a pas une journée qui passe où je me dis qu'ils ont probablement détruit ma maison en représailles. Mes souvenirs se sont très certainement envolés à jamais. Est-ce que je peux espérer revoir le visage de Louis en photo ? Rien n'est moins sûr. Quant à ma famille, est-ce que je vais les revoir un jour ? Est-ce que cet espoir n'est pas que pure folie ? Je parle de moi, mais ici, tout le monde à quelque chose de tragique dans son histoire. C'est pour ça qu'on est là n'est-ce pas ? On s'est engagé car on voulait se venger et obtenir justice, rien d'autre. Alors elle est où ta soif de vengeance ? Creuse, fouille et trouve la, sinon, tu sais quoi faire.

Elle posa son GLOCK devant le jeune homme et s'éloigna.

Après cette tirade salvatrice, le besoin de musique se fit pressant et la batterie faible du lecteur, Olympe n'en eut que faire. Le monde est à mes pieds de Scylla et Sofiane Pamart se déversa dans l'air. Que risquaient-ils ? De toute façon le MLF savait très bien où était campée la CHARLY. Ils attendaient juste que le désespoir les pousse à se rendre, à s'exploser la cervelle, ou même à s'entretuer.

Louis lui manquait terriblement et plus que jamais, elle aurait aimé se blottir contre lui. Sa vie brisée et son cœur fracturé se ravivèrent à mesure que la voix de Scylla résonnait dans ce dédale de débris, témoin d'une époque macabre. Toute cette douleur, toute cette tristesse l'empêchaient de continuer, alors, elle s'accorda ce moment, visage entre les mains, pour fondre en larmes en silence. Aujourd'hui elle pouvait se le permettre. De quel côté était le grain de beauté sur sa joue ? Quel était le timbre de sa voix ? Son odeur appartenait à un passé oublié et son rire était le seul souvenir qui persistait mais jusqu'à quand ? Olympe avait besoin de la seule famille qu'il lui restait et à cet instant, tous s'installèrent autour d'elle.

Si on est ensemble, on peut éteindre l'enfer,

Si on est ensemble, le paradis peut brûler.

Les mains chaudes placées avec respect sur ses épaules signalaient que son supérieur aussi comprenait cette détresse. Sébastien, l'homme dur au cœur tendre déplaçant des montagnes pour les siens plaça l'une des siennes sur sa cuisse tandis que Loïc installait son visage sur l'autre. Alors, ses sanglots silencieux se transformèrent en une tempête de larmes libérant toute la tension et la peur gardées en elle depuis le début de ce siège. Hugo l'enlaça et s'excusa. Comment lui en vouloir ? Au fond d'elle elle comprenait et l'enviait même. Sa vie d'avant lui manquait. Elle, n'avait plus de vie d'avant.

Puis, une autre ambiance, rythmée, intense, puissante, prit place, Kid Karaté avec Louder inonda les ruines.

— On ne peut pas rester là plus longtemps, Olympe va finir par tuer Hugo et ça ne serait pas bien, dit Sébastien en lui faisant un clin d’œil. Il faut se battre, on est là pour ça non ? Peu importe les conséquences ! Il faut qu'on bouge ! Sinon ils vont nous tuer, un par un ! Pour ma part, si je dois mourir, ça sera en plein combat, pas terré dans un trou comme ce qu'on fait depuis plusieurs semaines. Les renforts n'arriveront pas. Faisons-nous remarquer, montrons à l'état-major qu'on n'attend pas après eux pour s'activer.

Il se tourna ensuite vers le lieutenant dont le regard s'était allumé, fouetté par la force de ses propos. Le gradé se reprit. La troupe laisserait passer la journée et se mettrait en route cette nuit après avoir compté les munitions restantes et trouver des draps blancs dans le but de se fondre dans le décor hivernal. Leur faible puissance de tir et leur nombre insuffisant devaient devenir leurs atouts, puisque, de toute façon, ils n'avaient que cela. À 19h, le départ sonnerait.

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