Chapitre 12 : Etranger - Partie 1

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Coucou ! Bonne année à tous ! On rentre dans la cinquième année d'écriture pour ce roman, et je vous prépare quelques chouettes surprises à partir d'avril :) En attendant, on se retrouve pour le chapitre 12, qui a été particulièrement compliqué à écrire.


Chapitre 12 : Étranger

Partie 1


La route avait été longue et pénible pour Aranwë, cramponné du mieux qu’il le pouvait au croupier de la créature qui le transportait. Les hommes-chevaux avaient galopé près de deux heures durant. Sans l’usage de ses mains, toujours attachées dans son dos, maintenir son équilibre s’était avéré une véritable torture. Il avait des crampes partout et son dos le faisait souffrir.

Ses meneurs avaient ralenti l’allure aux abords d’un village comme il n’en avait jamais vu auparavant. Perdu au cœur de la forêt, Sicaaras s’étirait le long d’un grand lac dont le prince ignorait l’existence. Les constructions y étaient sommaires : du bois, de la boue, des toits en peau d’animaux. Chaque maisonnette était minuscule, sans porte et vide dans la plupart des cas. Aranwë comprit vite qu’il ne s’agissait que d’abris temporaires, la population des lieux étant nomade. Les êtres qu’ils croisaient, humains, elfes et hybrides chevaux dans la majorité des cas, transportaient de grands sacs ou tiraient des ânes et des chevaux chargés à la limite du raisonnable. Ils vivaient avec leurs affaires.

La plupart d’entre eux le dévisagèrent avec un mélange d’inquiétude et de curiosité. Il fallait dire que ses manches retroussées exposaient pleinement ses écailles dorées à la vue de tous. Les murmures allaient bon train. Les hommes-chevaux le conduisirent plus à l’arrière du camp, dans une partie qui lui parut plus permanente. De grandes tentes étaient dressées. Il reconnut une infirmerie aux robes de cotons portés par quelques elfes, ainsi qu’une artère plus militaire où des soldats s’entraînaient à l’arc et à l’épée sur des mannequins de bois.


On le fit descendre devant une grande tente de toile bleu foncé, fermée par des lacets. Des drapeaux rouges aux dessins de fleurs sauvages entouraient l’entrée et ne laissaient planer aucun doute sur l’importance de ce lieu. Aranwë avait croisé assez de dirigeants dans sa vie pour savoir quand il se trouvait sur le terrain d’influence de l’un d’entre eux. L’un de ses gardes s’avança et toqua à l’entrée sur une planche de bois laissée là pour cette occasion. Un grognement approbateur se fit entendre à l’intérieur. L’hybride détacha consciencieusement le lacet, dévoilant un intérieur d’un luxe détonnant avec le reste du village. Installé derrière un bureau de grande qualité, un homme-cheval bien plus âgé que ceux qui l’accompagnaient était concentré sur un travail de rédaction minutieux. Lorsque la lumière du soleil irradia dans l’espace clos, il posa lentement sa plume et se redressa sur ses quatre jambes musclées. Ses longs cheveux noirs recouvraient partiellement le gris clair de sa robe équine. Il était grand, bien plus grand que les gardes qui s’inclinèrent à son approche. Tout dans son maintien indiquait qu’il était de nature noble, quand bien même son odeur corporelle l’aurait classé près des animaux de ferme.

Aranwë, anxieux, imita du mieux qu’il put les créatures malgré ses bras emprisonnés. Le chef de la garde glissa quelques mots au vieillard qui l’écouta attentivement, ses deux pupilles marron tournées dans la direction du prince. Il y vit passer succinctement de la suspicion, de la surprise, de l’angoisse, de la curiosité et un brin de pitié.


“Relève-toi, dit l’ancien dans une langue commune parfaite. Je me nomme Eorwain, fils d’Ulysse l’herboriste et Vanité la fière chasseuse. Qui es-tu ? Que viens-tu faire sur nos terres, humain ?”


Le prince hésita. Devait-il révéler sa véritable identité ? En territoire ennemi, cela ne lui semblait pas une bonne idée. Il releva la tête et décida d’ignorer tout bonnement sa première question.


“Je me suis perdu dans la forêt. Je suis traqué par des chasseurs de prime qui veulent ma mort. Je suis tombé par hasard sur les membres de votre clan. Ils m’ont conduit jusqu’à vous.

— Ici, à Sicaaras, nous accueillons sans jugement toute créature égarée après une mésaventure avec des humains, expliqua l’équidé en tournant doucement autour de lui. Mais je n’avais encore jamais croisé un humain, noble de surcroît, poursuivi par ses semblables jusqu’au cœur de Qerod. Mes gardes sont peut-être mal informés, mais moi, Aranwë Balrarion, fils d’Archibald Balrarion, dit le boucher de Mornepierre, je sais qui vous êtes.”


Une vague de murmures parcourut l’assemblée qui s’était formée autour d’eux. Stupéfait d’avoir été démasqué aussi rapidement, Aranwë ne sut que répondre. Le prince se releva pour faire face au chef de ce peuple.


“Comment savez-vous qui je suis ?

— La moitié de la région sait qui vous êtes. Les elfes, en particulier, vous surveillent depuis votre naissance et cherchent à théoriser sur votre avenir. Prendrez-vous la voie de votre père et perpétuerez-vous son œuvre ? Ou alors allez-vous changer la face de ce monde comme l’espèrent nos peuples et le vôtre ? Vos aventures des dernières semaines ne sont pas passées inaperçues. Mes amis de Lothariel m’ont averti de la possibilité de votre visite en ces lieux. Nous savons que vous recherchez un messager elfe, celui venu à votre rencontre il y a quelques semaines. Je sais aussi que vous êtes atteint d’un mal incurable, que ni notre magie, ni celle des hommes ne pourrait endiguer. Vous êtes le premier individu hybride d’une espèce oubliée, leur espoir de rédemption.”


Il se tut et souleva doucement la manche de sa chemise. Ses doigts effleurèrent les fines écailles dorées. Mal à l’aise, Aranwë retira son bras et les recouvrit précipitamment. Il n’aimait pas cet homme et ses suppositions. Résumer sa vie à un tas de théories et de manipulations le dépassait et il le refusait. Néanmoins, la mention de Lazare lui ramena les pieds sur terre. Il savait qu’il pouvait avoir confiance en lui, mais seulement en lui. Tous les autres, ce chef équin en particulier, lui donnaient l’impression de vautours en quête de chair fraîche.


“Vous êtes le bienvenue ici, petit prince des pauvres, tant que vous le désirez. Votre ami elfe, dit-il comme s’il avait lu dans ses pensées, est déjà en route au moment où je vous parle. Il sera là dans deux ou trois jours. Jusque là, je vous laisse quartier libre chez moi. Peut-être en apprendrez-vous davantage sur mon peuple, les fiers centaures, et les autres créatures qui logent en ces lieux. Je pense que vous apprécierez leurs histoires. Tous ici en ont une.”


D’un signe de tête, Eorwain ordonna au chef de la garde de le détacher. Les centaures se dispersèrent ensuite et le laissèrent seul. Le vieux centaure le salua d’un signe de tête et regagna son “bureau”. Aranwë, perdu, regarda autour de lui. Une nuée de questions envahissait son esprit, bien sûr, mais ce soudain abandon le déstabilisa. De toute sa vie, les moments où on lui avait laissé le choix de prendre des décisions par lui-même étaient rares. Resté debout au milieu du sentier, il capta soudain les regards des créatures aux alentours et décida de se mettre en mouvement.

Ses pas le guidèrent de nouveau vers le centre du camp. Des elfes y étendaient leurs marchandises sur des couvertures colorées. Curieux, le prince prit quelques instants pour contempler les fruits et légumes étranges qui les recouvraient, sans toutefois oser demander de quoi il s’agissait. Une musique douce flottait dans l’air, elle provenait des violons et flûtes d’un groupe de créatures humaines à la couleur de peau inhabituelle. D’autres encore montaient la garde, le visage et les bras couverts d’écailles d’un rouge sombre. Un instant, Aranwë hésita à les aborder, mais il remarqua rapidement que la forme de leurs écailles, rugueuses et pointues aux extrémités, n’avaient rien à voir avec les siennes ou celles que pouvaient arborer la mercenaire qui l’avait poussé jusqu’ici. Toutes ces créatures lui étaient étrangères. Il avait l’impression d’être entré dans un autre monde où tout était à la fois similaire et différent.


“Toi apportera malheur.”


Surpris, le prince se retourna pour dévisager une femme-cheval âgée. Ses longs cheveux blancs étaient perlés de fleurs sauvages et de la même couleur que sa robe équine. Ses deux yeux uniformément blancs étaient braqués sur le visage du jeune homme, qui réalisa après quelques secondes qu’elle ne pouvait voir. Il ne répondit pas, sur ses gardes. Quelque chose de profondément dérangeant émanait de la créature qui se contentait pourtant de le regarder sans un bruit.


“Que me voulez-vous ? Qui êtes-vous ? l’interrogea-t-il d’une voix inquiète.”


Elle dévoila au prince des dents jaunies et, plus inhabituel, taillées en pointe. La femme ouvrit la bouche, mais se ravisa aussitôt qu’un groupe de soldats passa entre eux. Le temps que les hommes-chevaux terminent de traverser, elle avait disparu. Un frisson désagréable remonta le long de son échine. Que venait-il de se passer ? Il se rapprocha à pas de loup de la position où elle était censé se trouver et inspecta le sol. Aucune trace visible de sabot, s’il écartait ceux nombreuses de la cavalerie. Il garda le silence et décida d’oublier cet événement pour l’instant. Après tout, le voyage éreintant avait peut-être eu raison de sa santé mentale.

Il releva fièrement la tête et ne se laissa pas abattre. Il devait trouver un endroit où passer la nuit et quelque chose pour calmer les appels désespérés de son estomac. Il avança à l’aveugle dans le camp et s’aventura près des rives du grand lac près duquel les tentes se dressaient. Ici encore, des elfes et des humains aux couleurs originales s’occupaient sans faire attention à lui. Quelques uns pêchaient, d’autres vidaient les seaux de poissons dans de grands bacs en bois dans lesquels des elfes toqués et leurs étranges assistants - des êtres translucides qui laissaient entrevoir une mécanique interne complexe - piochaient pour les cuire au-dessus d’un grand feu. Curieux, Aranwë resta quelques secondes à étudier les étranges créatures artificielles en se demandant si elles étaient construites à partir de magie ou de technologie.

Plusieurs regards méfiants l’encouragèrent à continuer sa route. Il s’avança vers les tentes et remarqua que des familles entières y logeaient. Il comprit après quelques fouilles qu’il avait atterri dans le “quartier résidentiel”. Il ne lui restait plus qu’à trouver des étrangers pour l’accueillir. Il essaya plusieurs tentes. Dans les premières, même s’il ne parvint pas à dialoguer avec les habitants, les grands gestes suffirent à lui apprendre qu’elles étaient pleines. Un elfe plus poli lui apprit que les logements incomplets se trouvaient plus au sud. Il pouvait les rejoindre en longeant les rives du lac. Il suivit scrupuleusement ses indications et arriva dans la zone des voyageurs, à en juger par le tas impressionnant de sacs que portaient la plupart des créatures qui s’y promenaient.

Des elfes aux gilets de laine rouge aidaient une file de nouveaux arrivants à trouver un lieu d’habitation. Aranwë hésita, puis décida de la rejoindre. Il espérait simplement qu’ils parlaient sa langue. Il patienta le temps nécessaire, puis une elfe blonde aux cheveux tressés lui offrit un sourire bienveillant. Hypnotisé, Aranwë en eut le souffle coupé. Si l’on écartait l’uniforme de travail, elle était vêtue d’une longue robe bleue pâle qui mettait parfaitement en valeur ses yeux de la même couleur. Son visage, comme celui de beaucoup d’autres elfes, était barré d’un trait de peinture d’un bleu foncé, ancré dans sa peau. Elle tapota sur une petite pancarte de bois accrochée sur le gilet rouge, puis s’adressa à lui.


“Coipwipyi è Sicaaras. Tikuys muph uy duysv ?”


L’humain cligna plusieurs fois des yeux. Il posa une main sur sa poitrine et essaya maladroitement d’expliquer à l’aide de monosyllabes qu’il n’avait rien compris. Les yeux de son interlocutrice s’écarquillèrent avant qu’elle ne reprenne d’un ton plus léger :


“Toutes mes excuses, dit-elle avec un accent chantant. Nous avons peu l’habitude de votre langue dans les contrées sauvages. Je suis Miral. Mon métier est d’aider les arrivants de Sicaaras à prendre leurs marques. Êtes-vous ici pour un séjour court ou long ?

— Je suis là pour quelques jours, j’attends un ami.

— Je vois, suivez-moi s’il vous plaît.”


Aranwë lui emboîta le pas. Elle le conduisit dans une tente proche d’un grand feu de camp autour duquel plusieurs centaures, elfes et autres curiosités discutaient à voix basse. Miral ouvrit une tente et le conduit jusqu’à un des quatre lits, le seul vide. Elle s’inclina ensuite respectueusement et le laissa tranquille. Le prince posa ses maigres affaires et s’assit sur sa couchette de fortune. Il s’agissait d’un mélange dur de feuilles et de pailles. Une couverture rêche était soigneusement pliée près d’un oreiller de qualité rudimentaire, bien loin du confort dont il était habitué. Il devrait faire avec.

Il s’assit ensuite au bord du lit pour détailler ses “camarades” de chambre. Il y avait deux elfes, un adulte occupé à lire et une petite fille qui jouait silencieusement avec une dague, et un de ces humains verts étranges, qui le dévisageait les sourcils froncés, comme si son visage lui rappelait quelque chose. Il vit dans son regard que la connexion finit par se faire, bien trop rapidement à son goût.


“Vous êtes le prince Balrarion, pas vrai ? demanda-t-il à voix basse. Vous êtes bien loin de chez vous. Moi qui pensait que les monarques ne sortaient jamais de leur château doré, rit-il. C’est la meilleure nouvelle de la journée.

— Je m’appelle Aranwë. Je ne suis plus sûr de mériter de porter mon titre désormais.

— Pourquoi ? Les ordres vous ont aussi chassé d’Isendorn ? C’est à cause des écailles ?”


Aranwë tira légèrement la manche de sa chemise pour cacher les malfonctions de sa peau. Il se jura d’en prendre l’habitude. Ses écailles étaient trop visibles pour ne pas attirer l’attention. Il ne voulait pas de problème, encore plus si, comme le pensait le chef de ce camp, il était recherché par d’autres créatures reptiliennes comme Indrala. La simple pensée de son nom lui arracha un frisson d’angoisse. Que se passerait-il si elle le trouvait ? Que comptait-elle faire de lui ? L’utiliser contre son père ? Ou pire ?

Lazare saurait quoi faire. Une fois qu’il le rejoindrait, il pourrait enfin baisser sa garde et penser à autre chose. Il n’était pas certain de comprendre pourquoi ses futures retrouvailles avec lui l’excitaient tant, mais elles réchauffaient son cœur et donnaient à sa vie comme un objectif temporaire à atteindre.


“J’ai choisi de partir de moi-même, répondit-il finalement à son interlocuteur. Je ne voulais pas causer de problèmes. Quelque chose ne tourne pas très rond et je cherche à comprendre quoi.

— Je vois…

— Et vous ? Vous venez aussi d’Isendorn ?

— Oui-da. Je m’appelle Anatole de Vigendis. J’étais marchand là bas. Un matin, je réparais le toit de ma boutique après une tempête, je suis tombé et je me suis brisé la nuque. Le lendemain, je me suis réveillé et j’étais comme ça, dit-il en levant les bras. Ma femme m’a jeté dehors et m’a dénoncé à l’Eglise du Soleil, en disant que j’avais été possédé ou je ne sais quoi. Je me suis enfui, j’ai suivi une caravane d’artistes pendant quelques temps, et l’un d’eux m’a parlé de Sicaaras, un refuge pour les erreurs de la nature. Des elfes m’ont trouvé en route alors qu’une saloperie de manticore essayait de me manger. Et me voilà.”


Aranwë haussa un sourcil surpris.


“Vous êtes revenu à la vie ? Comment ?

— Oui-da, c’est ce que m’a expliqué le chaman. Apparemment, je serai un demi-élémentaire. Ce sont comme… des dieux, ou quelque chose comme ça. A leur mort, ils choisissent de sauver un mortel et de le ramener à la vie avec des pouvoirs. Il faut croire que c’est tombé sur moi. Je ne suis pas vraiment versé dans la mythologie, ma vie est déjà assez catastrophique pour que je m’y penche. Je savais que j’aurais dû devenir barde, personne ne m’aurait jamais emmerdé.”


Le prince rit au langage cru utilisé par son nouveau camarade. Cela lui arracha un sourire. Anatole se leva et lui tendit la main.


“Puisqu’on est entre monstres ratés, ça vous dit de partager une gnôle autour du feu ? Je vais vous présenter aux autres.”


Le jeune homme hésita quelques instants, puis finit par prendre sa main. La Cour l’avait élevé de telle sorte à ce qu’il ne crée aucune amitié avec des gens de plus basse classe que lui. Mais maintenant, dans la brousse, c’était bien d’un ami et d’une main tendue dont il avait besoin. Peu importait les conventions.


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Adrien de saint-Alban


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La ville de Neully sur seine a ses bourgeois et ses clochards. Le bourgeois qui jette et le clochard qui ramasse. Le bourgeois de Neuilly jette en fonction de son chéquier. Les poubelles jonchent le trottoir. Le bourgeois de Neuilly se débarasse de l'objet qui l'encombre. Le bourgeois de Neuilly n'a pas d'état d'âme. Quand il a décidé de se séparer d'un objet devenu encombrant et dont il ne veut plus en entendre parler, il s'en débarrasse comme d'un cadavre aux premières lueurs du jour, à l'abri des regards, comme ces gens sans âme qui abandonnent discrètement leur chien sur le bord des routes. Seule sa conscience est là pour le juger, mais il s'en fiche, le bourgeois de Neuilly, il est riche, le rupin de Neuilly. L'objet sitôt jeté, sitôt oublié. Son petit confort personnel avant tout autre considération.
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Aujourd'hui un matelas n'a plus trouvé grâce chez un bourgeois. Il s'est retrouvé à la rue. Il était là, gisant sur le trottoir, jeté là par ceux dont il a accompagné l'intimité et partagé les secrets pendant des années, déchu brutalement après avoir rempli ses états de service, après avoir soulagé un corps fatigué, celui d'une femme ou celui d'un homme, ou peut-être les deux à la fois, fonctionnaire de l'amour et témoin malgré lui de secrets d'alcôve dont la carrière s'achève, désormais immondice. L'ingratitude de l'être humain est sans limite. Personne n'en voulait. Il était là étendu sur le trottoir attendant qu'une âme charitable lui redonne une considération, lui rende son statut perdu .
Les passants continuaient de passer. Les blancs se mêlaient aux noirs. Parfois quelques asiatiques donnaient de Paris son aspect cosmopolite et international.
Personne ne prêtait attention au matelas. Une jeune femme la tête plongée dans son smartphone. Un type d'un certain âge qui trainait une valise à roulettes. Un jeune homme sur un segway passant sans même jeter un oeil compassionnel au matelas.

Soudain, parmi la foule de gens pressés et absents, je vis apparaître une silhouette un peu étrange. Une femme déguisée par nécessité se traînait, le regard vif et aux aguets. Elle avait un masque pour se protéger de la pollution, ou pour ne pas qu'on la reconnaisse. Elle avait un sac bourré de ne je sais quoi. Un sac à l'enseigne Tati. Tati ne pouvait avoir qu'une pauvre misérable comme ambassadrice. Peut-être une ancienne cliente qui a subi les aléas de la vie jusqu'à descendre aux enfers de la rue. Combien de clients de chez Tati se sont retrouvés à la rue? Un sac Vuitton l'aurait protégée des aléas stupides de la vie parisienne. Au lieu de passer son temps à ramasser ce dont le bourgeois de Neuilly ne veut plus, elle aurait embrassé la carrière de jeteuse.
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Pour le moment il fait mine de l'ignorer sachant que tôt ou tard son tour viendra .

Adrien de saint-Alban
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Karandja
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