Chapitre 4 : Symptômes - Partie 1

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Bonjour ! Après un peu plus d'un mois et demi de travail, voici enfin la suite de Tyrnformen :D Merci pour vos retours à chaque chapitre, vous êtes totalement adorable ! J'espère que ce nouveau chapitre vous plaira ! Comme d'habitude, n'hésitez pas à me faire part de vos critiques et retours, c'est très important pour progresser :D Bisouilles et à bientôt pour la suite !

Chapitre 4 : Symptômes

Partie 1

Deux jours s'étaient écoulés au palais d'Isendorn sans que la situation ne s'améliore au palais, bien au contraire. Accoudé à la fenêtre de sa chambre, Aranwë regardait la pluie tomber, le visage fermé, ce qui lui donnait un air plus adulte. Depuis l'altercation avec son père, il n'avait pas mis un pied en dehors de sa chambre, préférant l'isolement. Alveas avait bien tenté de le faire sortir de force mais son précepteur n'avait reçu qu'une porte claquée en réponse à sa demande d'aller étudier. Le prince avait appris par la suite que le vieux mage avait hurlé au scandale dans tout le château. Malgré cette agitation qui l'avait brièvement fait sourire, le jeune homme se murait toujours dans un silence immature et refusait tout contact avec le monde extérieur.


La porte grinça, le sortant de ses pensées et s'ouvrit sur Marie-Rose. La vieille femme hésita un court moment avant de s'avancer vers lui, inquiète. Elle posa une main douce sur l'épaule de l'enfant qu'elle avait élevé et chercha quelques secondes son regard. Le prince ne bougea pas, se contentant d'un lourd soupir d'ennui.


« C'est mon père qui vous envoie ? lâcha t-il sèchement. Dites-lui que s'il veut me voir, il peut bouger son royal fessier de son trône et venir lui même. Je n'ai pas besoin de nounou, je ne suis plus un enfant.

- Aranwë, ne manquez pas de respect au roi, répondit-elle fermement. Vous êtes son fils mais aussi un de ses sujets. Votre comportement n'arrange pas la situation. Ce vieil homme fait tout ce qu'il peut pour subvenir à vos besoins depuis la mort de votre mère, la moindre des politesses serait de vous ouvrir à ce qu'il a à vous dire. Et je ne suis pas ici sous ses ordres. Je suis ici parce que le garçon que j'ai élevé ne va pas bien depuis quelques jours et que j'aimerais lui remonter le moral. »


Elle s'assit sur le lit à ses côtés, sans lui demander la permission. Le jeune homme fixa un moment l’échafaud vide en contrebas, puis il se tourna vers sa nourrice. Le regard de la vieille dame était rempli de bienveillance. Il se sentit immédiatement coupable de lui avoir adressé la parole aussi sèchement.


« Désolé... Je ne voulais pas être agressif.

- Je le sais bien, lui dit-elle dans un sourire, en posant une main douce sur sa joue. Allez-vous me dire ce qui ne va pas ? »


Le prince repoussa ses cheveux désordonnés en arrière et ramena ses genoux sous son menton. La vérité était qu'il en voulait à plusieurs personnes : à son père pour ses propos, à lui-même pour sa naïveté, à cette femme qui lui avait vendu cette potion, à lui-même pour avoir cru stupidement qu'elle allait vraiment changer sa vie. Il fallait qu'il se rende à l'évidence : le monde réel n'avait rien à voir avec ses fantasmes de vie idéalisée. Cette vieille dame optimiste était la seule à croire réellement en lui et il ne s'en rendait compte que maintenant.


« Pourquoi continuez-vous de m'encourager ? lui demanda t-il, d'une voix faible. Mon père pense que je suis un incompétent, le conseil l'approuve, mon précepteur pense que je suis un idiot... Mais vous... Vous continuez d'être là pour moi, pourquoi ?

- Parce que votre mère était comme vous. Toujours à poser des questions, à s'intéresser à ce qui ne la concernait pas. Elle a sauvé plus d'une de ces créatures en prouvant à la dernière minute qu'ils étaient innocents. Elle aussi s'est fait beaucoup sermonnée par votre père. Sur son lit de mort, elle m'a demandé de continuer à vous élever comme elle aurait voulu le faire. Elle refusait de vous inculquer cette haine de l'inconnu qui abrite votre père depuis qu'il a accédé au trône. Elle lui a longtemps tenu tête pour ces raisons. Et elle a gagné. Vous lui ressemblez beaucoup.

- Et mon père l'écoutait ?

- Bien sûr. Il ne pouvait rien lui refuser. Depuis son départ, il est devenu plus dur. Il m'a confié avoir refusé de pleurer à son décès pour ne pas vous rendre triste et pourtant, tous les jours, il s'inquiète pour vous. Il ne cherche qu'à vous protéger, il la voit à travers vous. Et cela lui fait mal. Cela ne fait que quatre années mon garçon, même s'il ne le montre pas, la douleur est encore vive et il en souffre tous les jours. Vous ne devriez pas être aussi dur avec lui. Tout comme vous apprenez à devenir roi, lui apprend tous les jours à devenir un bon père. »


Ses propos firent réfléchir Aranwë. Il savait que son père avait eu du mal à faire son deuil par les nombreuses rumeurs parcourant le château. Il ignorait en revanche que cela l'affectait toujours. Égoïstement, il pensait que la raison pour laquelle son père n'avait pas réagi à sa détresse pendant cette période était qu'il considérait la mort de sa mère comme sa faute. Ce que le jeune prince avait accepté au fond de lui comme vrai.


Ce jour-là, sa mère avait insisté pour sortir dans les jardins malgré la réunion militaire qui s'y tenait. L'adolescent qu'il était l'avait suivi, par simple envie de partager un moment privilégié avec elle. Alors qu'ils marchaient tranquillement dans un silence serein, elle avait soudainement été prise d'une violente toux. Les secondes passaient et cette dernière ne faisait que s'aggraver. Désemparé, Aranwë l'avait fait s'asseoir et était parti en courant chercher son père, occupé avec des généraux un peu plus loin. Le temps qu'il revienne, elle était couchée sur le banc, le regard exorbité et les mains sur la gorge, cherchant vainement de l'air. Les médecins avaient conclu qu'il s'agissait d'un empoisonnement, méthode malheureusement très utilisée pour se débarrasser d'éléments encombrants dans la noblesse. Traumatisé par cette disparition soudaine, l'adolescent s'était muré dans un long silence, persuadé dans un premier temps que le décès de celle qu'il considérait jusqu'à lors la femme de sa vie se trouvait être sa faute. Il avait attendu longtemps, dans l'espoir que son père le console, lui dise que tout irait bien. Jamais il n'était venu. C'était lui qui avait fait le premier pas, incapable de supporter plus longtemps l'ignorance de son géniteur. Même si les rapports qu'ils entretenaient tous deux aujourd'hui semblaient cordiaux, Aranwë ne lui avait jamais réellement pardonné son agissement.


Le jeune prince resta le regard dans le vague pendant quelques secondes, nostalgique. Penser à sa mère ne réglerait aucun de ses problèmes actuels. Comme il aurait aimé qu'elle soit toujours en vie. Tout aurait été beaucoup plus simple. Il se leva et posa une main sur son manteau. Marie-Rose, curieuse, le dévisagea un moment en silence avant de prendre la parole.


« Mon garçon, vous n'allez tout de même pas sortir maintenant ? Vous allez attraper la mort !

- Je dois rendre visite à ma mère.

- Je ne pense pas que cela soit une bonne idée dans votre état.

- Si vous le dites. »


Il enfila le vêtement et quitta précipitamment la pièce, sans se retourner malgré le soupir réprobateur de Marie-Rose derrière lui. Les couloirs vides du palais réverbéraient les pas du jeune prince sur les murs froids peuplés de vieux ancêtres écaillés. Son père chassait ce matin laissant à Aranwë une large plage horaire de répit. Ne pas le croiser dans les couloirs apparaissait comme une délivrance pour cette culpabilité qui l'animait depuis la fameuse altercation. Même s'il se le refusait, il souffrait de cet écart et priait pour qu'il s'achève à chacun des battements de son cœur. Mais qu'espérait-il ? Son géniteur se trouvait n'être qu'un lâche. L'état de son fils l’inquiétera quand il effectuera le premier pas, Aranwë le savait très bien.


Il tourna à la première intersection et gagna les grands escaliers menant à l'entrée principale du palais. Plusieurs gardes baissèrent respectueusement la tête à son passage, bien que tous semblaient nerveux et consternés. Le prince se rendait rarement seul à l'extérieur, les risques s'avéraient trop grands. Perdre un héritier était inenvisageable. Les deux hommes en armure gardant l'entrée se placèrent sur la route du prince, l'empêchant d'aller plus loin. Aranwë serra les dents.


« J'aimerais me rendre dans les jardins, j'estime n'avoir nul besoin de votre autorisation pour cela. Laissez-moi passer.

- Mon Seigneur, vous commettez une imprudence, répondit l'un d'eux. Vous êtes peu couvert et il pleut dehors. Le terrain est boueux et glissant. »


Le jeune homme se tourna vers celui qui avait osé prendre la parole. L'armure blanche qu'il arborait indiquait un rang élevé dans l'armée du roi. Cet accoutrement n'était réservé qu'aux anciens combattants de Mornepierre. Peu d'entre eux été revenus du front mais honneur et gloire leur avait été réservées à leur retour dans la capitale. A présent, ces vieux soldats entraînaient les bleus et obtenaient de nombreux avantages financiers. Ceux comptant encore parmi la Cour se comptaient aujourd'hui sur les doigts d'une main. Malgré le casque de fer recouvrant son visage, Aranwë le reconnut immédiatement.


« Messire Bruneaux, je vous prie de rester à votre place. Je suis votre supérieur hiérarchique et j'exige de pouvoir accéder aux jardins.

- Dans cas, répondit-il, résigné, je vous prie de me permettre de vous accompagner, votre Majesté. »


Une mésange zinzinula dans le lointain pendant que le prince faisait mine de réfléchir à cette proposition. Il se grandit pour paraître plus impressionnant et adopta une posture dédaigneuse.


« Je refuse votre proposition. »


Il repoussa le soldat du bout de la main et avança la tête haute. Le vieil homme serra les dents, Aranwë l'entendit ordonner à deux de ses hommes de le suivre discrètement. Il s'agissait d'une petite victoire incomplète mais qui le satisfaisait parfaitement. Il accéléra légèrement le pas et s'engagea sur un petit pont en pierre descendant vers le terrain fleuri qui composait les jardins du château d'Isendorn. Plusieurs ouvriers s'y activaient tous les jours pour s'occuper des nombreux rosiers de la défunte reine, qui se plaisait à les entretenir de son vivant. Aranwë trouvait qu'ils avaient perdu de leur splendeur depuis son décès. Peut-être, au fond, la vie lui paraissait moins innocente depuis son départ. La pluie pénétrait ses vêtements inadaptés, lui arrachant plusieurs frissons et grimaces au contact de l'eau sur sa peau.


Lentement, il s'approcha d'un gigantesque chêne au bois vieillissant et un peu terne, situé en plein centre d'un massif de rosiers. Les centaines d'années passées dans les jardins avaient sali son bois mais pas sa majesté. Élément curieux, une porte avait été découpée dans l'épais tronc. Seul le prince et le roi connaissaient l'existence de ce qui se trouvait derrière. Aranwë se crispa légèrement en s’apercevant que cette dernière était déjà ouverte. Cela ne pouvait signifier qu'une seule chose : son père était rentré plus tôt de la chasse et s'y trouvait.


Dans un soupir, il passa le pas de la porte et descendit de grosses marches en bois, pendant plusieurs minutes. Le secret de cet endroit mystérieux était profondément enfoui dans le sol. Plus il s'enfonçait dans les tréfonds de la terre, plus la température se réchauffait. Il finit par déboucher sur la pièce qu'il cherchait, la chemise collée à la peau par la sueur s'échappant de son frêle corps. D'un geste rapide, il retira son manteau et l'accrocha sur un clou posé à l'entrée, à côté de la cotte de mailles de son géniteur. La pièce baignait dans l'obscurité, seulement illuminée par quatre torches aux quatre coins de la salle. Leur lumière renvoyait une ambiance tamisée mettant en valeur un gigantesque socle de verre trônant fièrement au centre de la pièce. A l'intérieur, une femme, encore dans la fleur de l'âge, aux longs cheveux blonds, dormait paisiblement, les mains repliées en signe de prière sur sa poitrine, les yeux clos. Clothilde Balrarion avait été une très belle femme de son vivant qui avait attiré bien des regards sur elle. Mais sa fidélité n'avait été qu'à son mari, le roi, et ce jusqu'à la mort.


Ce dernier se trouvait actuellement à genoux devant le cercueil, les mains jointes, prononçant des versets dans une langue étrange, propre à l'église du soleil, l'ordre dominant de la capitale humaine. Sous les ordres du roi, le corps de la reine n'avait pas été brûlé comme c'était le cas depuis des générations, mais figé dans le temps par les prêtres de l'église éponyme. Elle était condamnée à ne jamais vieillir et à reposer dans ce cercueil pour l'éternité. Cette décision, Aranwë ne l'avait pas approuvée. D'après les religions primaires, pour que l'âme d'un défunt trouve le repos, son enveloppe charnelle devait être détruite. Bien que le prince n'était pas spécialement croyant, l'idée même que sa mère ne trouve jamais la paix le rendait fou. A chaque fois qu'il venait dans son tombeau, il ne pouvait s'empêcher d'être mal à l'aise, comme si l'ombre de sa génitrice planait sur l'endroit.


« Bonjour, fils. »


Aranwë baissa les yeux vers son père. Ses pupilles d'un bleu froid étaient tournées dans sa direction. Le prince s'inclina légèrement, en signe de respect, mais ne répondit pas à sa salutation, ce qui agaça visiblement son interlocuteur. La barbe noire d'Archibald Balrarion vibra de frustration. Le prince savait qu'il faisait des efforts pour trouver les mots et il patientait, espérant fébrilement qu'il parle et brise la glace les séparant. Ce serait bien la première fois que son père ferait un pas vers lui et non l'inverse. Le roi se leva, son fils ne quitta pas son regard. Debout, il le dépassait facilement de deux têtes. C'était un héritage héréditaire dont Aranwë n'avait pas bénéficié. Tous les hommes de sa famille étaient grands, contrairement à lui.


« Fils, écoute...

- J'écoute. »


La réponse sèche donnée par le jeune homme surprit le roi qui perdit ses mots. Il se gratta nerveusement l'arrière de la tête, ouvrant et fermant la bouche sans dire quoi que ce soit. Finalement, il replaça ses mains le long de son corps et reprit la parole.


« Ce n'est pas de ma faute, mais de la tienne. Si tu t'étais bien tenu au conseil, nous ne serions pas arrivés à de telles extrémités et ce nain serait peut-être toujours en vie. »


Le jeune homme serra les poings, défiant son père de continuer sur cette voie.


« Je... Enfin... balbutia t-il. Tu dois me comprendre ! J'ai une réputation à tenir et des décisions importantes à prendre. Quand tu seras à la tête de ce pays, tu les prendras toi aussi ! Je n'ai fait que mon devoir, tu ne peux pas comprendre... »


Aranwë poussa un long soupir fatigué et lui tourna le dos. Il réprima les larmes de rage menaçant de couler le long de ses joues. Archibald, gêné, ignorait ce qu'il avait fait de mal. Il se balançait stupidement d'une jambe sur l'autre, cherchant à décrypter l'attitude de sa progéniture. Néanmoins, il en était sûr, il avait encore fait raté une tentative de réconciliation. Le prince se retourna d'un coup, le visage rougi par la colère.


« Quand comprendras-tu que la politique n'est pas le centre de mon existence ?! Des excuses ! C'est tout ce que j'attendais ! hurla t-il, les traits tirés par la haine. Tu n'es même pas fichu de t'excuser ! Je ne veux pas te ressembler ! Je ne veux pas... Je ne veux pas savoir si ce que j'ai fait est bien ou mal devant tes précieux conseillers ! Ce n'est pas du roi dont j'ai besoin en ce moment mais de mon père ! Tu es incapable de voir plus loin que ta propre personne... »


Archibald ne sut quoi répondre. Il resta simplement debout, le regard posé sur son enfant, visiblement blessé dans son orgueil. Son visage restait désespérément fermé devant l'appel de détresse de son fils qui reprenait son calme, peu à peu.


« J'ai du travail, répondit-il rapidement après quelques secondes, en fuyant lâchement vers la sortie.

- C'est ça ! Va t-en ! Comme si tu savais faire autre chose ! cria son fils vers la sortie, une fois qu'il eut disparu de sa vue. »


Seul le silence lui répondit. Dans la colère, il donna un grand coup de pied dans le mur, qui s'effrita légèrement à son contact. La douleur que cet acte idiot engendra lui fit le plus grand bien et le ramena doucement à la réalité. Il se tourna vers le cercueil.


« Tu as vraiment de la chance d'être partie. Si tu voyais ce que Père est devenu, tu aurais honte. J'espère que de là où tu es, tu as aussi honte de lui que moi je souffre de son absence. »


Il se laissa tomber contre le cercueil, dans une soupir las. Il pouvait sentir la magie parcourir le verre dans son dos. Il plissa les yeux. Il ne l'avait jamais ressentie aussi fort. Habituellement, le réceptacle se contentait de vibrer sous ses mains. Cette fois-ci, il pouvait ressentir la moindre particule de magie et son trajet à l'intérieur de la boîte. Sans le vouloir, il eut l'impression que s'il se concentrait, il pouvait réunir cette magie dans un endroit précis du cercueil. Il sentit une vibration étrange, ses paupières se fermèrent. L'énergie se concentra sous ses mains qui se mirent à trembler violemment. Alors que toutes les torches s'éteignaient, il fut projeté en arrière de manière incontrôlée, dans un hurlement de douleur. Le souffle court, le prince se releva doucement et retourna la paume de ses mains vers son visage. Sa peau avait brûlé sur les points de contact qu'il avait eu avec le cercueil. Plus surprenant, sous ses yeux ébahis, la chair noircie se guérissait seule.


Il referma ses mains, choqué. Effrayé par ce phénomène anormal, il se releva, attrapa son manteau et quitta précipitamment la pièce pour remonter à la surface.

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Adrien de saint-Alban


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La ville de Neully sur seine a ses bourgeois et ses clochards. Le bourgeois qui jette et le clochard qui ramasse. Le bourgeois de Neuilly jette en fonction de son chéquier. Les poubelles jonchent le trottoir. Le bourgeois de Neuilly se débarasse de l'objet qui l'encombre. Le bourgeois de Neuilly n'a pas d'état d'âme. Quand il a décidé de se séparer d'un objet devenu encombrant et dont il ne veut plus en entendre parler, il s'en débarrasse comme d'un cadavre aux premières lueurs du jour, à l'abri des regards, comme ces gens sans âme qui abandonnent discrètement leur chien sur le bord des routes. Seule sa conscience est là pour le juger, mais il s'en fiche, le bourgeois de Neuilly, il est riche, le rupin de Neuilly. L'objet sitôt jeté, sitôt oublié. Son petit confort personnel avant tout autre considération.
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Personne ne prêtait attention au matelas. Une jeune femme la tête plongée dans son smartphone. Un type d'un certain âge qui trainait une valise à roulettes. Un jeune homme sur un segway passant sans même jeter un oeil compassionnel au matelas.

Soudain, parmi la foule de gens pressés et absents, je vis apparaître une silhouette un peu étrange. Une femme déguisée par nécessité se traînait, le regard vif et aux aguets. Elle avait un masque pour se protéger de la pollution, ou pour ne pas qu'on la reconnaisse. Elle avait un sac bourré de ne je sais quoi. Un sac à l'enseigne Tati. Tati ne pouvait avoir qu'une pauvre misérable comme ambassadrice. Peut-être une ancienne cliente qui a subi les aléas de la vie jusqu'à descendre aux enfers de la rue. Combien de clients de chez Tati se sont retrouvés à la rue? Un sac Vuitton l'aurait protégée des aléas stupides de la vie parisienne. Au lieu de passer son temps à ramasser ce dont le bourgeois de Neuilly ne veut plus, elle aurait embrassé la carrière de jeteuse.
Quand elle passa à coté du matelas, la femme en haillons fut intriguée, son regard se fixa sur cet objet encore intact qui n'avait rien à faire là. Le malheureux matelas étendu sur le trottoir, auquel seule une nécessiteuse semblait s'intéresser et auprès de laquelle il avait trouvé grâce. Et d'ailleurs, qui pouvait s'intéresser à un matelas jeté sur le trottoir sinon une clocharde? L'état du matelas laissait croire qu'il pouvait encore servir longtemps. Les autres passants passaient à coté, ou parfois l'enjambaient machinalement, la tête plongée dans leur smartphone. On pouvait facilement deviner à l'intérêt qu'ils portaient pour le matelas qu'ils avaient un toit. On devinait que leur souci premier n'était pas de dormir dans un matelas bien moelleux, c'était un luxe devenu banal pour le parisien mortel. Il ne veut en aucun cas se pencher sur ce matelas. Le prendre en considération. Le prendre en commisération. Non, le souci premier du passant de Neuilly est d'aller bosser pour payer son loyer et ne pas se retrouver à la rue comme cet infortuné matelas qui était là à entraver sa trajectoire. Le matelas est l'avenir de l'homme parisien. Ce matelas qui est en quelque sorte le négatif de leur vie. Le matelas et le parisien ont leur destin lié l'un à l'autre. Quand l'un a perdu pied, l'autre trébuche.

Pour le moment il fait mine de l'ignorer sachant que tôt ou tard son tour viendra .

Adrien de saint-Alban
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Karandja
Une nouvelle race intelligente a été découverte par les humains, leur permettant de mettre au monde des enfants capables de vivre des centaines d'années. Un siècle plus tard, chaque enfant né avec ces capacités doit être répertorié et utilisé soit pour des analyses, soit pour leurs capacités spéciales.
C'est dans ces conditions que va naitre Nathalie Verseau.
Elevée par ses deux tantes, elle n’a jamais été autorisée à sortir de chez elle. Mais à ses quatorze ans, elle se retrouve obligée d’aller dans une école où sont regroupés chaque membre de son espèce.
Elle va alors devoir évoluer dans un monde dont elle ne connait rien.
Roman futuriste.
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Défi
Charlie Jdan
Une souris se faufile dans la maison,
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Texte en réponse au défi "Héros malheureux" lancé par Felónwë
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