Parleur ou chronique d'un rêve enclavé - Yal Ayerdhal

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Bon, après mes dernières rétrospectives un peu denses, j’ai choisi de vous parler un peu plus simplement aujourd’hui d’un auteur qui m’a beaucoup touché vers mes 19 ans lorsque je l’ai rencontré. Il s’appelle Yal Ayerdhal, c’était l’un des plus grands auteurs de l’imaginaire français et il est tristement méconnu, il est mort en 2015 dans la continuité de morts de grand auteurs de pop culture qui m’ont beaucoup marqué comme Adams en 2002 ou Pratchett en 2016. Alors aujourd’hui, je vais vous parler de Parleur ou les chroniques d’un rêve enclavé.

Résumé :
"On ne bâtit rien sur le désespoir, fors la haine, mais avec la colère et l'usure des souffrances qui se répètent, avec la faim et la peur du lendemain, avec nos seuls coudes serrés pour nous tenir chaud, et nos larmes en écho, et nos rires enfuis, un jour, avec juste ça, entre hommes et femmes, nous n'aurons plus besoin que d'un rêve pour nous éveiller."
 Ce rêve, c'est Parleur, marcheur venu de nulle part, qui va l'apporter aux gueux et aux roturiers de la Colline, une année où l'hiver, la dîme et la disette se conjuguent pour les condamner à choisir entre la mort et la révolte.
 Histoire d'une utopie impossible, rêve d'une autarcie fouriériste où se reconstruirait un monde préservé, humain et libre, ce roman inclassable et brillant utilise le merveilleux pour mieux mettre en question le réel. Ayerdhal, avec son goût pour la subversion des modèles, a réussi là un magnifique récit d'aventure et de révolte qui détourne les éléments du roman de quête pour leur donner une profondeur nouvelle. Dans un nouveau format, une réédition qui lui rend justice.

 Plantons le décor, nous sommes en 2012, à Besançon, près de la gare d’eau, je laisse mon sac tomber sur les bords du Doubs et m’affale sur un banc face à la rivière, protégé par l’ombre de la citadelle. C’est le dernier été que je passe avec mon premier amour. Je sors ce livre que j’avais acheté pour son nom poétique et le besoin pressant, viscéral de découvrir un nouvel auteur. Dans la chaleur poisseuse de l’été comtois, ma petite-amie de l’époque se blottis contre moi et me demande de lire. Alors, j’ouvre la première page et entonne d’une voix un peu faible, encore si peu habitué à son propre son, à la langue si incertaine sous le poids des mots. Mais au fil des phrases estropiées par mes lèvres souffreteuses, je trouve mon souffle, bien plus insufflé par le texte en lui-même que par mon talent. Le livre m’habite et les pages disparaissent à mesure que le soleil s’échappe sous l’horizon.  Je suis complétement happé dans l’histoire et je ne me rends pas compte que ma gorge s’assèche et que parler m’est de plus en plus douloureux, le texte me sort de la réalité par sa poésie, ses personnages et son propos.
 On suit ainsi Vini sur la Colline, Vini qui est traumatisé de la mort de son frère, lui qui avait des idées trop grandes pour lui, ces idées dangereuses qui changent un homme, qui travestissent une âme. Et un étranger est sur les lieux, le Parleur. On assiste alors à la lente valse des mots dans un monde de violence où on ne voit partout que la pauvreté et la misère. Et dans cet univers de douleur, on hésite mais on essaie de forger une utopie, une enclave loin du monde où la misère se mutualise et semble un peu moins difficile à vivre tous ensemble. Et dans la confrontation des egos, ce livre ne transmet pas une histoire militante comme je l’ai craint à un moment mais la fresque d’un univers atypique où le rêve prend vie sous les efforts conjoints des habitants qui se coalisent pour vivre ensemble. Et par son manque de militantisme, le livre nous transporte aux frontière de l’espoir, il distille en nous cette question immobile : Et si ? Et si la solidarité, la fraternité et l’humanité étaient aussi fort que ça ? Et si un autre monde était possible ? On vit et on meurt avec les personnages, c’est le cantique des affranchis, de ceux qui se lèvent pour une idée quand bien même la chance de réussite semble dérisoire.
 C’est un grand livre, pas un de ceux qui marquera l’histoire et consacrerons l’auteur comme une pierre angulaire, majeure dans la transition entre les deux siècles, mais je retrouve dans sa plume si élégante un peu de la république des lettres du début du dernier siècle. Et cette encre marquera par contre l’âme du lecteur qui, s’il arrive à se prendre dans le flot lent de la narration, en ressortira un peu changée, un peu grisée par cette ode à l’humain, une ode non feinte, une réflexion poussée et fantasque mais splendide. Vous retrouverez dans cet œuvre les pensées qui m’ont toujours parlé, des références au stoïcisme, à l’humanisme, et à la volonté de changer les choses, et de croire, toujours en notre capacité à nous mobiliser contre le mal.
 Je cesse ici ma plaidoirie, en vous laissant sur quelques phrases du livre. Parce qu’il fait partie de ces auteurs inconnus qui ont offert au monde une autre vision, un autre espoir et que c’est finalement un peu trop rare.

 Si le monde ne te convient pas, tu n’as qu’à le changer.

***

 C'était l'année où le prince adouba son aîné, l'année où il lui confia la ville pendant qu'il guerroyait pour son Roi sur d'autres rivages. Jamais les mères n’avaient pleuré autant d'enfants, jamais les épouses n'avaient perdu autant de maris, jamais n'avaient-elles autant été souillées.
Sale année.

****

 Ce que vous appelez « l’expression des particularités et des qualités » est la définition du luxe. C’est ce qu’on s’offre sans nécessité, simplement parce qu’on en a le moyen. Si ce moyen consiste à générer des écus, cela signifie qu’il n’y a plus égalité dans l’expression des qualités, et ce déséquilibre engendre à son tour l’inégalité dans l’expression des particularités. Au bout du compte, en prétendant épanouir la différence, vous recréez un système de privilèges qui en favorisera certaines et en pénalisera d’autres.

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 La réalité, c’est que nous partageons le même monde, mais qu’ils l’ont scindé en deux parts formidablement inégales. Ils sont tout-puissants, c’est vrai, pourtant nous les intéressons... et pas qu’un peu ! Leurs écus, leurs châteaux, leurs bateaux, leurs armées, leurs beaux vêtements, leurs beuveries, leurs ripailles, ils nous doivent tout ! Jusqu’au plaisir que certains prennent à nous maltraiter. Tout ce qu’ils possèdent et tout ce qu’ils font provient de notre sueur. Même ce qu’ils ressentent, car leurs émotions seraient bien différentes s’ils devaient connaître ne serait-ce qu’un dixième de nos préoccupations.
 Voilà pourquoi nous ne sommes pas impuissants.


***

— Combattre ne se fait pas forcément par les armes, Qatam, et la mort n’est jamais une victoire.
— Après saint Qatam, voici saint Karel, railla le trappeur.
Je l’aurais volontiers giflé, mais la gifle n’aurait pas atteint sa destination et il m’aurait remerciée de lui donner raison. Parleur usa d’un autre argument :
— Ce n’était pas de Karel. Même lorsqu’il maniait les évidences, Karel était beaucoup plus élégant que moi, beaucoup plus retors aussi. Par exemple, dans une situation comme la nôtre, il aurait écrit : La violence est la seule légitimité de ceux qui bafouent la justice. Le juste,lui, n’a besoin d’aucune excuse pour faire valoir le droit…

***

 Je crois que si nous nous mêlions tous de ce qui ne nous regarde pas, dit Parleur, le monde entier finirait par nous concerner.

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 C’est à l’Homme seul qu’il revient d’assurer l’égalité entre les Hommes et il ne doit pas le faire en offrant les mêmes chances à chacun, mais en veillant à ce que tous jouissent des mêmes avantages, jusqu’au plus malchanceux.

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 Si le peuple avait une mémoire, il lui faudrait l’écouter. Alors il n’y aurait plus ni princes, ni nobles, ni bourgeois, ni dogmes. Il n’y aurait plus que le peuple et il se gouvernerait lui-même.

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 Rien n’était normal. C’était comme si nous bâtissions un royaume – un royaume sans roi – dans une contrée inconnue, alors que nous habitions cette contrée depuis toujours. Tout ce que nous faisions de plus ordinaire était extraordinaire.

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 Tuer un assassin, Vini, c’est le devenir soi-même. Que tu le fasses parce que tu aimes ça, parce que ça te rapporte ou parce que tu as faim ne change rien à l’acte lui-même. Celui qui est mort est mort, et les vivants n’auront que le meurtre pour exemple, ou pour solution.

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 On ne bâtit rien sur le désespoir, fors la haine, mais avec la colère et l’usure des souffrances qui se répètent, avec la faim et la peur du lendemain, avec nos seuls coudes serrés pour nous tenir chaud, et nos larmes en écho, et nos rires enfuis, un jour, avec juste ça, entre hommes et femmes, nous n’aurons plus besoin que d’un rêve pour nous éveiller

*** 

 Karel écrivait : Le Dogme est une hiérarchie qui entend ordonner le monde à sa convenance, sous prétexte que l’individu n’en est qu’une infime partie. Il s’est arrogé l’expression du Tout pour en dominer chaque élément. Alors il octroie les mérites et les blâmes, ainsi qu’un roi distribue les privilèges et les punitions. Alors il dicte ce qu’il convient pour chacun sans qu’il revienne à tous la même part. Il flatte les puissants afin de croître dans leur ombre. Il rassure les faibles afin qu’ils s’en tiennent à leur impuissance. Il endort les déshérités afin qu’ils endurent leurs souffrances dans l’humilité. Le Dogme est une machine à conserver le monde en l’état.
 Qui, à part les puissants, peut s’en contenter ?

***

 Je mourrai jeune parce que je dis aujourd'hui ce que le monde découvrira demain. Si l'on y réfléchit, ce n'est pas pire qu'atteindre l'âge des vieillard avec la certitude que le monde ne changera pas, mais c'est rageant

J'espère que ce retour vous aura donner envie de le lire

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