Prologue

6 minutes de lecture

 La pluie redoubla de force et un éclair zébra le ciel, illuminant la rue pavée bordée d’immeuble sur son passage. Moro Verseau regarda à travers son parapluie les épais nuages noirs, regrettant intérieurement d’avoir mis une jupe et des talons hauts sous son épais manteau noir. Le vent agitait ses cheveux bruns coupés en carré plongeant qui lui effleurait occasionnellement les joues. Elle se trouvait face à une porte en métal si abimée qu’elle tenait à peine sur ses gonds. Moro sorti son interface de poche de l’intérieur de son manteau et tapota doucement sur la surface vitrée. L'appareil s'alluma, éclairant son visage pale dans la nuit, faisant briller le vert de ses yeux. Lentement, un hologramme se dessina, laissant apparaitre l'image d'un bâtiment semblable à celui face à elle. Le numéro sept était écrit sur une plaque accrochée à la façade. Elle était arrivée.

 Elle observa les alentours, aussi loin qu'il lui était possible dans la pénombre. Le premier lampadaire se trouvait à plusieurs dizaines de mètres et la rue n'était qu'une succession de bâtiments délabrés. Elle pouvait apercevoir deux personnes à l'allure louche appuyés contre un mur sur la rue d’en face. Elles avaient l'air d'attendre quelque chose, ou quelqu'un. De là où elle était, Moro ne pouvait pas dire s'il s'agissait d'hommes ou de femmes, mais son intuition lui soufflait de ne pas trainer trop longtemps.

 Elle reporta son attention sur la porte à la peinture écaillée qui émit un crissement quand elle la poussa. A l’intérieur, le hall d’entrée était éclairé par une ampoule blanche chaude au bout d’un fil et sur le sol jonchaient tout un tas d'ordures. Sans attendre, Moro tourna directement sur sa droite et toqua trois coups secs à la porte de l'appartement.

 Après quelques secondes, la porte s'ouvrit, laissant apparaitre une femme.

 - Moro ! s'exclama-t-elle en la prenant dans ses bras. Moro se tendit à son contact.

 - Christianne...

 - Je t'en prie, entre. Je suis si contente de te revoir. Ça fait quoi, dix, quinze ans ?

 Moro ne répondit pas et pénétra dans une pièce qu’elle imaginait être la pièce principale. Au centre, était disposée une table ronde en bois avec son unique chaise. Sur la droite se trouvait un canapé, recouvert de ce qui semblait être une couverture, et à gauche un bout de plan de travail de cuisine encombré. La seule source de lumière venait d’une simple bougie posée sur la table.

 Moro détailla Christianne qui se tenait contre la porte fermée. Elle était plutôt jolie : pale, le visage fin, le nez droit. Ses longs cheveux bruns lui arrivaient jusqu’aux hanches, et une mèche lui cachait l’œil droit. L’autre était d’un bleu aussi foncé que le fond d’un océan. Moro remarqua ses ongles, rongés jusqu'au sang, et sous une robe noire qui semblait avoir vécue des jours meilleurs, elle affichait une maigreur alarmante. Elle semblait aussi très agitée.

 Moro pris appui dos à la chaise alors que Christianne faisait de même contre le plan de travail.

 - Je t’en prie, assieds-toi. Je suis désolée, je n'ai que de l'eau à t'offrir. Dis-moi, comment vas-tu ? et Ania ? Karine ?

 -Christianne... Je doute que tu m'ais contactée et fait venir après avoir disparue pendant dix-sept ans, pour me demander comment je vais. Viens-en au fait, s'il te plait. Je ne souhaite pas rester ici plus que nécessaire...

 -Oh, grande sœur, ne soit pas si tendue ! Je sais que tu m'en veux d'être partie, mais tu sais très bien que je n'avais pas le choix. Avec mes crises...

 -Et tu n'as rien trouvé de mieux que ce taudis dans la ville basse pour te cacher ? Non, après tout, c'est assez logique. Ici, personne ne serait venu te chercher. Même la police ne s'y aventure pas. Je répète : Que veux-tu ?

 Christianne resta un moment silencieuse, se triturant les doigts, avant de se diriger vers le fond de la pièce.

 -Viens, je dois te montrer quelque chose.

 Elle emmena Moro jusqu'à une porte fermée, au bout d'un couloir. Elle hésita quelques secondes avant de poser la main sur la poignée pour ouvrir. Derrière, Moro devina une chambre, mais il y faisait bien trop sombre pour y distinguer quoi que ce soit. Elle tenta d'actionner l'interrupteur qui ne réagit pas.

 - Il n'y a pas d'électricité ici ou quoi ? Demanda-t-elle en sortant son interface.

 Christianne se braqua d’un coup.

 - Pourquoi tu as emmené "ça" avec toi ? Et s’ils te localisaient et venaient jusqu'ici ?

 Moro se tourna vers Christianne, surprise. Elle faisait des allers-retours dans le couloir, marmonnant des choses incompréhensibles d’un air paniquée.

 - Enfin, Christianne, tu n'as rien à craindre, nous sommes toutes les deux déclarées je te rappelle.

 - Moi peut-être, mais pas elle ! cria presque Christianne, en désignant l'intérieur de la chambre.

 Moro reporta son intention dans la direction que lui montrait sa sœur, mais même en plissant les yeux, elle n’y vit rien de plus qu’auparavant. Elle tapota sur sa tablette et plusieurs lucioles lumineuses s'élevèrent en éclairant légèrement la pièce. En plein milieu de la chambre, qui était à pleine plus grande qu’un cagibi, se trouvait un berceau. Moro s'approcha doucement et regarda à l'intérieur. Un bébé y dormait paisiblement, enroulé dans un linge blanc.

 - C'est la tienne ? demanda Moro, avec un mouvement de tête vers l'enfant et Christianne se contenta d’acquiescer. Qui est le père ?

 Aucune réponse. Christianne était au bord d'une de ses crises, Moro pouvait le sentir. Ses mouvements devenaient brusques et sa respiration erratique.

 Elle devait accélérer.

 - Ce n'est pas grave, reprit-elle calmement. Tu sais très bien qu’on doit la déclarer pour qu’elle soit en ordre.

 Christianne s'approcha du berceau.

 - Moro… Regarde de plus près.

 Moro obéit. Elle amena une luciole au-dessus du berceau et avec un examen plus approfondit, elle remarqua, parmi ses innombrables mèches brunes, une mèche entièrement verte. Alors qu'elle comprenait ce que cela impliquait, une sueur froide lui glissa le long du dos.

 - Voilà pourquoi je ne peux pas la déclarer. Dit Christianne en caressant doucement les cheveux de sa fille. S'ils la découvrent, Névaeh seule sait ce qu'ils lui feront...

 - Christianne... Tu sais comme moi que cet enfant ne peut pas rester ici...

 - Elle s'appelle Nathalie. Et je peux m'en occuper, tu sais ? Ils ne la trouveront jamais ici, comme ils ne m'ont jamais trouvée.

 - Tu sais que c'est impossible. Tu n'arrives même pas à te t'occuper de toi-même. Alors d’elle…. Surtout ici.

 Tandis que Christianne soutenait le regarde de Moro, cette dernière glissait discrètement une main sous Nathalie.

 Moro se laissa vingt secondes pour agir. Il fallait qu'elle parte avant le début de la crise, qui semblait imminente. Seule, elle aurait pu gérer, comme à l'époque, mais avec un bébé dans les bras, c'était trop dangereux. Dans ces moments-là, l’instinct animal de Christianne prenait le dessus. Peu importe qu'il y ait parent, sœur ou enfant en face, tous devenaient ennemis, tout autant qu'elle-même. Moro ne le savait que trop bien.

 -Je peux le faire, reprit Moro en resserrant sa prise. Je peux m'occuper d'elle, la mettre en sécurité.

 Quinze secondes.

 -Tu ne peux pas me l'enlever, c'est ma fille !

 Dix.

 -Tu pourrais venir avec nous, rester près d'elle.

 Non, elle ne le pourrait pas. Sa présence se ferait qu’aggraver une situation déjà complexe.

 Cinq.

 -Je t'interdit de me la prendre !

 Zéro.

 A l'instant où Moro tirait pour amener le corps de Nathalie dans ses bras, Christianne renversa le berceau. Moro balaya l'air de la main, éteignant les lucioles pour les plonger dans le noir. Aussi vite qu’il lui était possible, elle suivit la lueur jusqu’au salon, pour rejoindre la sortie. Derrière, elle pouvait entendre le fracas des objets brisés et les hurlements de rage de sa sœur, auxquels s’ajoutaient les pleurs de l'enfant serré contre elle.

 Une fois dehors, elle se mis à courir, cassant un de ses talons. Les deux personnes qu'elle avait vu en arrivant la hélèrent, mais elle n'y preta aucune intention. Elle retrouva sa voiture quelques rues plus haut et y installa Nathalie côté passager avant de monter. D’une main tremblante, elle lança le mode de conduite autonome pour rentrer chez elle.

 La rage de Christianne résonnait encore dans ses oreilles.

 - Merde ! Cria-t-elle en frappant son volant.

 De tous les descendants de Névaeh, il fallait que ça tombe sur la fille de sa folle de sœur. Le pire choix possible. Elle regarda Nathalie, sa mèche verte visible parmi ses cheveux bruns, et se demanda comment elle allait pouvoir cacher quelque chose d'aussi gros.

Annotations

Recommandations

Vous aimez lire Karandja ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0