De longues journées

3 minutes de lecture

Mon travail à moi, il est très simple : je suis payée pour lire des livres.

Non, pas du tout, je suis standardiste chez un médecin généraliste, qui est également – à tout hasard – le maire de mon modeste village. Je passe donc la demi-journée à répondre au téléphone, encaisser les patients, faire le ménage, essayer de comprendre les noms qu'on refuse de m'épeler, obéir aux demandes tordues des patients et celles incompréhensibles du docteur.

Le reste du temps, ça dépend de ma motivation, mon humeur et ce que j'ai mangé le matin. En général, j'écris, je dessine, je joue à des jeux sur mon téléphone, j'esquive quelques responsabilités, je regarde dans le vide, je révise mon japonais, je mime les paroles des chansons qui passent à la radio, je baille et m'étire. Parfois, une âme charitable fait son apparition, et alors je peux converser en pronçant d'autres mots que « Ok », « Oui » et « Non ».

J'exagère, c'est vrai.

Le plus adorable, ce sont les gens qui me connaissent d'un lointain membre de la famille que je ne connais pas moi-même, ou les touristes anglophones qui complimentent mon accent et ma compréhension rapide.

C'est vrai que je passe le plus clair de mon temps à m'ennuyer sur ma grande chaise confortable, mais je ne vais pas m'en plaindre. J'ai déjà été serveuse par le passé, et c'était un vrai casse pied, littéralement. Au moins, là, je suis un peu comme chez moi.

J'ai même refait la décoration. Enfin, non. Derrière mon immense bureau et le bordel qu'il abrite, il y a deux gigantesques calendriers « périmés » mais avec des supers photos. Celles exposées n'étant pas à mon goût, j'ai juste changé le mois affiché. A part ça, je n'ai pas vraiment le luxe des initiatives. Je suis un peu la bonniche de mon patron. Mais attention, une gentille bonniche, et vachement bien traitée.

Son petit rituel quand il débarque le matin, c'est d'aller boire son café au bar d'à côté, et de ramener le journal, ou les journeaux. Parfois, certains patients me demandent gentiement s'ils peuvent voler des magazines, ou les embarquent discrètement. En âme charitâble que je suis, je réponds, comme toujours, « pas de soucis ».

Par contre, si je retrouve la garce qui a arraché tous les sudokus, ça va barder.

Il se passe toujours plein de petites situations marrantes, mais sur le coup. Elles ne valent pas vraiment la peine d'être racontées ici.

Déjà, c'est la panique dès que je dois aller aux toilettes ou sortir acheter un petit truc vite fait au commerce d'en face. Quand il faut ouvrir la barrière pour laisser passer les pompiers, je dois vider le tiroir complet pour trouver la télécommande. Dès que qu'un anglophone me demande de lui expliquer comment se rendre au cabinet, je bégaie sur tous les mots, alors que l'explication n'est ni longue ni compliquée. Par contre, quand les patients anglophones commencent à poser des questions auxquelles je ne sais même pas répondre en frnaçais, c'est le bug dans mon cerveau, et je finis souvent sur un « Euuh... » atrocement long.

Mais vous ais-je parlé du mystère du Rubik's cube ? A l'époque, alors que j'étais encore innocente et que j'appréciais les fraises tagada que m'offraient le docteur, il n'y en avait qu'un seul. Vous savez, celui qui est tout blanc avec un motif différent sur chaque face. Le but est de refaire le cube en réunissant les motifs identiques sur la même face, et dans le même sens. Bref. Depuis que j'y travaille, soit le premier juillet, il y en a un deuxième. Celui-ci est classique, avec les faces de couleurs, mais je suis certaine qu'il est hanté.

Je n'entre dans la pièce de consultations que si on m'appelle, si j'ai du ménage – ou autre tâches – à faire ou si le médecin est parti et que j'ai envie de danser. J'y fais donc quelques allers-retours par demi-journée, et à chaque fois que j'entre dans cette pièce, quelque chose change chez ce deuxième Rubik's cube.

Rien que ce matin par exemple : je suis entrée pour nettoyer une boîte pleine d'outils. Je me suis rincé les mains, j'ai jeté les gants, et je suis sortie pour retourner à mon bureau, derrière la porte d'entrée. A ce moment-là, il était entièrement fait. Quelques instants plus tard, un patient arrive au cabinet, et ressort de sa consultation une quizaine de minutes après. J'entre annoncer la prochaine mission du docteur, et je remarque que le cube est totalement défait, pas une pièce à la même place.

Pourtant, je doute que le patient ou le docteur s'amuse avec alors qu'ils discutent maladie, pas vrai ?

Il est sûrement hanté, c'est la seule solution.

Bref, je ne m'ennuie pas vraiment, au final.

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