Chapitre 63

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 Trouver les mots justes, dans un souci de franchise et d'honnêteté, parler de ma relation à l'enfance en général et aux enfants en particulier, voilà qui me demande un effort considérable, tant mon esprit est assombri par la honte et la peur du ridicule. Parce que je suis resté gamin bien au-delà des limites prévues par les experts en bonnes pratiques éducatives. Si je parvins à donner quelque peu le change à l'école, au collège et au lycée, ce ne fut pas le cas à la maison. Où, jusqu'à un âge fort avancé, j'ai sucé mon pouce, tripatouillé le col de mes chemises et... dormi avec ma nénette, que l'on nommerait aujourd'hui « un doudou ».


Cet objet transitionnel de ma prime enfance était un petit ours brun en peluche, que je posais à mes côtés chaque soir en me couchant, avant d'adresser mes incantations à Dieu, de réciter un « notre père » et un « je vous salue Marie ». Avant de « faire ma pendule », ce remède magique contre l'insomnie, aussi efficace qu'un somnifère et dépourvu d'effets secondaires, un rituel indispensable à l'endormissement, qui consistait tout d'abord à enrouler ma tête dans les draps, puis à soumettre méthodiquement et frénétiquement mon corps à toute une série de mouvements pendulaires latéraux. Ce qui provoquait les grincements des ressorts du sommier et empêchait le reste de la famille de dormir.

Mon trouble obsessionnel compulsif n'était pas très bien vu de mes sœurs aînées qui, elles, dormaient paisiblement sans déranger personne. « M'an... j'ai mal dormi cette nuit, parce que le Jean-Paul a encore fait sa pendule. » Fort heureusement, les deux derniers membres de la fratrie possédaient également leur TOC au cours du sommeil. L'une avec son « raînon », sorte de ronron, « Heuhh » lancinant et bruyant, bouche close, et l'autre en envoyant régulièrement sa lampe de chevet au sol, ou en se cognant contre les bois de son lit. Quelle engeance !


Vers mes quatorze printemps, ma nénette continuait à me tenir compagnie. Elle avait subi les outrages du temps, il lui manquait pas mal de poils et une oreille. Un jour, ma petite sœur, qui trouvait vraiment stupide l'intérêt que son grand benêt de frère portait à cet objet moche et puant, le fit disparaître. En larmes, je l'ai harcelée pour qu'elle m'avoue ce qu'elle en avait fait. Elle finit par me dire qu'il croupissait dans le « p'tit crot », un trou assez profond d'eau stagnante plein de vase, sur le chemin broussailleux qui prolongeait notre demeure. Je fonçai le récupérer illico, le nettoyai au jet, le fis sécher au soleil et le remis dans mon lit.

Bien des années plus tard, lorsqu'elle vida le grenier familial, suite au décès de notre mère, elle me téléphona :
- Tu ne devineras jamais ce que j'ai retrouvé ?

- Ben... non...

- Ta nénette !

- Ouah ! Je l'avais un peu oubliée, celle-là.

- Heureusement !
Dans un éclat de rire mutuel, je raccrochai, le rouge aux joues en raison d'un retour d'émotion qui n'avait rien à voir avec un retour du refoulé.


Finalement mon côté infantile devait assez plaire à mon entourage, et notamment à mes parents. Il me conférait un prolongement de l'enfance plutôt naïf, amusant et touchant, comme s'il me resterait toujours bien assez de temps pour devenir adulte. Ma mère me disait souvent :


- Jean-Paul, t'es trop bon !... les femmes te perdront.


Pour les cadeaux de Noël, mon père acceptait, non sans hésiter à me le faire remarquer, de m'offrir en pleine adolescence, des jouets vendus pour des mômes de neuf ou dix ans.


En fait, en grandissant, je n'avais nul besoin d'observer l'enfance dans le monde extérieur, car elle figurait en bonne place en mon for intérieur. Comme les gamins, je communiquais plus volontiers avec les personnes très âgées et les animaux, mes chats, mon chien, les chevaux, les vaches, les oiseaux... qu'avec les humains adultes. Au fond de mon être attardé, j'ai conservé longtemps le gamin ludique et lubrique que j'étais dans mon enfance. Le gamin normal, en somme, bien que de nos jours on ait tendance à dénier toute forme de libido aux enfants.


Néanmoins, à dix-huit ans j'obtins mon diplôme de moniteur de colonies de vacances. La responsable des C.E.M.E.A (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active) qui organisait les stages et attribuait ce diplôme, apprécia mon rapport de stage. Elle fut à l'origine de ma collaboration future avec la revue VST (Vie Sociale et Traitements) créée par son Association.

Mon expérience se résuma à deux colonies d'un mois, en juillet 1968 et juillet 1969, au même endroit, mais pour la seconde en tant qu'assistant médical. Deux participations surtout consacrées à la drague sans grand succès et sans lendemain. C'est dire si une telle expérience, quasi nulle en réalité, ne put, en aucun cas, m'offrir une réelle compétence dans le domaine éducatif, ni me voir progresser un tant soit peu vers la maturité affective.


Malgré tout, les méthodes en matière d'éducation avaient évolué. Par exemple, il ne s'agissait plus de balancer des baffes aux colons, de leur imposer tous les jours des marches à n'en plus finir afin de les crever pour qu'ils dorment bien les nuits, et foutent la paix aux monos pendant leurs beuveries du cinquième repas, associées à des galipettes sexuellement endiablées. Il fallait respecter les rythmes biologiques des mômes, leur octroyer des moments de retour au calme, comprendre que plus on les fatiguerait et moins ils trouveraient le sommeil, qu'il valait mieux leur proposer une veillée par semaine. On exigeait des moniteurs un minimum de tenue et de retenue, ainsi que leur comptant de sommeil, afin qu'ils soient dispos le lendemain pour s'occuper des enfants.


Bref... à défaut de compétences, j'acquis au moins des connaissances élémentaires qui me furent bien utiles par la suite.


Mais c'est à l'âge de vingt-six ans, en découvrant le monde de la pathologie mentale infantile, que ma relation à l'enfance prendra une tout autre tournure. Le gamin en moi cédera petit à petit la place à l'adulte, la maturité s'opérera dans ma psyché. En liant étroitement entre eux les secteurs éducatif, pédagogique, et thérapeutique, je pus mieux appréhender rationnellement le développement psycho affectif et cognitif de l'enfant.


Indépendamment du fait que, physiquement, je faisais beaucoup plus jeune que mon âge réel, au point de devoir me coller des lunettes à verres neutres sur le nez, pour paraître moins juvénile et plus sérieux. Indépendamment du fait que mes jeunes patients m'ont toujours tutoyé et appelé par mon prénom. Indépendamment de ce merveilleux souvenir de fin de carrière, se rapportant à un entretien avec une adorable gamine de dix ans, soi-disant déficiente intellectuelle, placée dans un IME, avide d'apprentissages scolaires, fière de savoir lire et écrire, qui me demanda un jour, à brûle-pourpoint :


- Mais et toi... t'es dans quelle classe ?

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