Chapitre 56

6 minutes de lecture

    Docteur ! Chez nous quand on prononçait ce mot c'était avec une grande déférence. Jamais je ne me suis senti capable de mériter cette déférence. De toute ma vie je n'ai pu m'habituer à habiter ce titre, d'autant que je n'en possédais pas le look. Combien de fois ne me suis-je pas retourné dans un magasin, quand on me saluait par un sonore et trébuchant « Bonjour docteur ! », en cherchant où se trouvait le docteur en question.

Combien de fois, lors d'une première rencontre en équipe chez des partenaires, notre hôte nous demandait :

- Votre médecin n'a donc pas pu venir ?

- Ben si... c'est moi... je suis là.

- Oh pardon !


Combien de fois, des parents que je voyais pour la centième fois manifestaient leur surprise, en me voyant rédiger une ordonnance ou un certificat ; « Ah bon ! Vous êtes vraiment un docteur ! ». Ils me considéraient en tant que psychiatre d'enfants mais pas en tant que docteur.


Combien de fois, des jeunes internes, savamment instrumentalisés et formatés par la faculté de Médecine, m'ont reproché ma séduction avec les usagers, mes familiarités avec les collègues et les collaborateurs, mon emploi excessif du tutoiement réciproque. Ils ne supportaient pas, alors que je n'étais plus tout jeune, d'entendre les mômes m'interpeller par mon prénom. En matière de respect des valeurs humaines, d'acquisition des compétences, il est vrai que je me souciais comme de ma première chemise, de la lettre et de la forme, seuls l'esprit et le fond m'intéressaient. Pour obtenir la reconnaissance de la majorité des familles, l'estime de la plupart de mes pairs, et une réputation de bon clinicien, je ne voyais pas l'intérêt d'y mettre les formes. Avec l'âge, j'ai dû cependant moduler mes convictions sur ce point, vers un peu plus de souplesse.


Et puis, la psychiatrie est une discipline, sinon marginale, du moins singulière, qui ne s'inclut pas facilement dans un corps constitué, bien que faisant partie intégrale du corps médical. Conscient de cette place à part, je déclarais à qui voulait l'entendre « je ne suis pas médecin, je suis psychiatre. »


Mais pour mes proches cette boutade ne tenait pas la route. Dès mon arrivée à Seglas, ils ont même réussi à me convaincre d'effectuer un remplacement pour mon vieil ami Baptiste. Originaire de ma région, d'un milieu modeste, son diplôme en poche, il apprenait son métier chez un vieux généraliste libéral, avant de devenir médecin pour la Mine. Durant nos études, il me reconduisait souvent le WE dans ma famille, car il possédait déjà une voiture, une 2cv évidemment. C'était un vrai médecin, lui. D'un tempérament calme, arrangeant et pacifique, empathique, dévoué et de surcroît efficace, il s'occupera par la suite de mes parents pendant des décennies, pour leur plus grand bonheur.


Comment pouvais-je lui refuser ce service. Il m'avait dit que ce ne serait que pour une journée et demie, qu'il n'y aurait pas grand-chose à faire. Que je ne n'aie fait que des piqûres intraveineuses et intra-artérielles, que je n'y connaisse rien en matière de grippe, d'angine et surtout d’examen du nourrisson, ne semblait pas lui poser problème. « Tu feras ce que tu pourras... je reprendrai les choses puisque je serai de retour le lendemain après-midi. ». Cela ne me rassurait pas du tout. J'ai résisté autant que j'ai pu. Mes proches m'ont sorti un argument supplémentaire : « ce serait pour toi le moyen de surmonter ton appréhension, de gagner une victoire sur toi-même ». Il faut dire que les victoires sur moi-même, avec toutes les phobies que je me trimballais, il n'y en avait pas des meules. Finalement, j'ai fini par céder et je le regrette encore. Certes, je n'ai tué personne mais j'ai bien failli y laisser ma peau.


Me voici donc parti, imbécile et orgueilleux que j'étais, à jouer les médecins, avant même de jouer les psychiatres. Au volant de ma berline ancestrale, le Vidal, une lampe de poche et une carte Michelin de la région, posés sur le siège passager, je n'en menais pas large, bien que décidé à sauver la face. La première matinée, au cabinet, je n'ai pas trop mal assuré. Un sandwich vite avalé en conduisant, je me suis lancé ensuite sur les routes de ma campagne, pour les visites de l'après-midi.

La première eut lieu dans une superbe villa, toute neuve, située dans mon village natal, à la sortie du bourg, un peu plus loin que le cimetière, en pleine cambrousse. Une dame de trente huit ans, possédant le maintien, l'assurance, et l'autorité des personnes aisées, me déclara tout de go qu'elle avait une angine. Une chance !... pas besoin de rechercher un diagnostic. J'examinai sa gorge.
- Oui... en effet... vos amygdales sont enflammées.

- On me les a enlevées il y a deux ans.
Aïe ! Grand moment de solitude... Je pâlis, me liquéfie et lui sors la plus stupide des réparties :

- Euh... il y a des brides qui peuvent repousser.
Elle ne répond pas.. je lui prescris de la tétracycline et me sauve comme un voleur, la queue basse et la tête entre les jambes. Je ne savais plus qui j'étais. Pas le docteur que je voulais faire semblant d'être, en tout cas.


Puis ce fut un jeune couple en crise. Le mari en état d'ivresse, s'apprêtait à tout casser et à passer ses nerfs sur son épouse. Là, j'étais dans mon élément, je me suis installé et on a discuté. L'impétrant s'est calmé, a accepté d'avaler un comprimé d'équanil que j'avais dans ma besace, et est parti se coucher. Sa femme m'a informé des circonstances particulières qui l'avaient conduit à une telle extrémité, tout-à-fait exceptionnelle, n'ayant jamais manifesté de violence à son égard, et m'a promis de me rappeler s'il s'agitait encore à son réveil. Ce qu'elle ne fit pas.


Ensuite je me suis rendu chez une mère qui avait trois enfants, dont un malade. Rien de bien grave. Elle profita de ma présence pour me proposer d'examiner tout le monde, elle, y compris. Sans récriminer, j'obtempérai, soucieux de rassurer cette personne qui pouvait être angoissée, et ne fis payer qu'une consultation. Le lendemain, mon ami me dit que je m'étais fait avoir.


D'autres visites se succédèrent, qui ne m'ont pas laissé de souvenirs précis.


La dernière se situait dans des collines lointaines, vers un coin perdu que la carte ne localisait que grossièrement, sous des averses de neige, aux alentours de vingt-deux heures. Dans une coquette petite maison isolée au milieu du bocage environnant, je fus reçu par un couple de vieillards charmants, plutôt en forme, pour qui il fallait juste renouveler les ordonnances. Je suis resté un bon moment chez eux, un moment bien agréable.


Vers vingt-trois heures trente je suis enfin rentré à la maison, vanné, sans avoir dîné, pas très fier de mes prestations, mais soulagé de n'avoir pas eu de gros pépin.

Le lendemain matin, je me suis retrouvé à huit heures au cabinet pour des consultations. L'horreur ! Des mères avec leur bébé à vacciner. Là, c'était au-dessus de mes forces. Drapé dans mon costume de médecin, qui m'allait comme un tablier à une vache, j'ai argué de l'absence d'analyse d'urine ou de je ne sais plus quelle autre défilade, toujours est-il que je n'ai piqué aucun bébé. Les clientes sont reparties, fort désappointées, mais je ne pouvais pas faire ça à des nouveaux nés.


L'après-midi, mon ami a repris le flambeau, il m'a téléphoné pour me remercier. Finalement je n'avais pas trop fait de dégâts, et respecté ce principe fondamental du serment d'Hippocrate : primum non nocere. Baptiste m'a néanmoins gentiment fait une allusion sur les vaccins, qu'il a repris dans la foulée.


Au grand jamais, je n'ai considéré avoir réalisé une victoire sur moi-même. Ce n'était pas non plus une défaite, du moins dans le registre pécuniaire, mais la confirmation que j'avais fait le bon choix en m'orientant vers la psychiatrie.


Le plus pénible et douloureux pour moi, ce fut de réaliser, dans l'après coup, combien je m'étais laissé manipuler par l'orgueil et le paraître. Je n'avais pas été foutu d'avouer à ces patients ma totale inexpérience dans cette pratique médicale. Ils l'auraient sûrement compris et accepté. Si victoire il y eut, c'est peut-être uniquement d'avoir pu tirer un riche enseignement de cette magnifique leçon d'humilité.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

jesuispasunerockstar
La semaine est passée très vite. Dans quelques heures, je joue mon premier concert en public avec Sin et les garçons. Je suis complètement excitée et persuadée que nous allons assurer. J’ai suivi le conseil de Sin, j’ai laissé languir Matthew toute la semaine de la même manière que lui me fait languir depuis la rentrée. Maintenant que je le sais attiré par mon charme, j’échange avec lui des regards appuyés, des sourires, des compliments, mais ne le pousse pas plus loin. D’un autre côté, vu que je ne suis jamais seule avec lui, ça limite les opportunités. J’aimerais retrouver un moment de connivence comme celui en duo que nous avons eu dans le garage de Sindy samedi dernier. Ce soir, c’est possible. Pendant le show, je vais époustoufler Matthew avec mon violon. Et après le concert, je m’arrangerai pour me trouver dans un endroit calme seule avec lui et l’embrasser. Pour cette raison également, je suis excitée. En plus, ce soir, Sindy me présente enfin son copain dont elle est si amoureuse. Je la sens impatiente et enthousiaste, elle aussi. Et pas uniquement par le concert. La soirée promet d’être bonne pour toutes les deux. Sin m’a demandé de la rejoindre devant sa salle de classe a
1679
2006
1490
471
Lara Simmon
Léna débarque aux États-Unis en espérant changer de vie. Elle a été acceptée dans la célèbre université d'Harvard et a l'intention d'en profiter. Nathan, son nouveau voisin, lui fait alors une proposition qu'elle ne peut refuser. Grâce à lui, le rêve américain est à portée de main ! ... Mais c'était sans compter sur Brett, le colocataire de Nathan. Quoi que Léna fasse, il se trouve toujours sur son chemin. Pour le meilleur et pour le pire.

New Romance avec deux points de vue.
15
0
17
40
thalina4
- Je suis un paradoxe ambulant, rétorqua Daisy.

- J’avais remarqué. Le jour où tu as parlé de Coco Chanel et de Sun Zu dans un même sujet, j’ai été bluffé. Encore plus en remarquant que ta playlist va d’Ariana Grande à Metallica en passant par Aerosmith, répondit Matt.

- Comme le disait en effet cette grande dame que je respecte tant, Coco Chanel : « pour être irremplaçable, il faut être différente » ajouta-t-elle.

- Ça tu l’es, ma belle. Et c’est cela qui fait ton charme.


Etudiante en droit et fashionista dans l'âme, Daisy Nod, vingt-ans est une bourgeoise au tempérament bien trempé des beaux quartiers de Manhattan.

Issue de parents très conservateurs et un brin snob, ses relations sont conflictuelles avec ses derniers qui peinent à ce qu’elle se conforme au moule de la petite fille parfaite.

Quand elle rencontre Matt Keller, la pop star internationale aux multiples conquêtes, elle ne s’attendait pas à cette collision amoureuse ni au tourbillon dans lequel il allait la transporter. Leur attraction est immédiate. Leur amour rapide. Peut-être même un peu trop.

Mais leur idylle ne sera pas de tout repos.
57
67
243
43

Vous aimez lire Jean-Paul Issemick ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0