Chapitre 55

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      L'HP départemental abritait trois services mixtes, deux destinés aux patients adultes demeurant sur les secteurs Nord et Sud du département, répartis dans un pavillon ouvert et un pavillon "de chroniques". Le troisième, l'intersecteur de psychiatrie infanto-juvénile, accueillait en internat et en hospitalisation de jour, les enfants et adolescents jusqu'à seize ans, de tout le département. Le midi, nous nous retrouvions pour le déjeuner tous ensemble à l'internat. Le soir, chaque interne dînait chez lui, et généralement, quand je venais chercher mon repas, vers dix-neuf heures, toute la boustifaille avait été raflée. La solidarité n'est pas l'apanage des psys. Durant mes deux années dans cet établissement, mon dîner se résumait à deux œufs au plat et un fruit. J'ai bien dû faire quelques remarques à qui de droit sur le manque crucial de provisions, lesquelles demeurèrent sans effet. Cela m'importait peu, en vertu d'un estomac résistant à toute épreuve.


Lors des déjeuners, les discussions ne manquaient ni de sarcasmes ni de bonne humeur. Elles étaient surtout alimentées par les observations acerbes des anciens sur les dérives pathologiques des médecins-chefs, des surveillants et des infirmières. Ils leur taillaient, jour après jour, des costumes pas forcément bien assortis à leurs mesures. Avant même que nous, les nouveaux, ne prenions nos fonctions, ils nous affranchissaient sur ce que nous allions découvrir dans cet univers si particulier. Nous avions droit à des exposés détaillés de tous les fonctionnements, et surtout de tous les dysfonctionnements, qui animaient l'ensemble des services hospitaliers, sans oublier l'administration, bien entendu. Des exposés dans le genre :


- Le directeur, c'est un monsieur jovial et communiquant, mais il ne prend jamais la moindre décision. Il délègue tout à ses proches collaborateurs, en particulier à l'économe qui, lui, est aimable comme une porte de prison et qui décide de quasiment tout dans cet hôpital.


- Le docteur E., médecin-chef du secteur Nord adultes est un lyonnais de quarante ans, sympa, tranquille, peu disert, avec un humour pince sans rire, un sens de l’auto-dérision, qui valent le déplacement. Il raconte volontiers comment il s'est fait bouler, la première fois, au psychiatricat. (Je précise qu'en ces temps là l'assistanat n'existait pas en psychiatrie, on pouvait se présenter au concours de médecin-chef seulement avec le diplôme d'interne.) Donc, il se pointe devant un jury pour interroger une malade imposante et pas du tout impressionnée, qui lui avoue un emportement malencontreux lors d'échanges avec un ami, sa colère, et au final, la baffe qu'elle lui a administrée. Et notre brillant candidat de lui demander : « Ah bon ?... comment ça ? », « Ben comme ça ! » qu'elle lui a rétorqué en lui balançant une magistrale gifle à la figure, qui fit valdinguer ses lunettes à l'autre bout de la pièce. Conclusion du jury : « Vous repasserez une prochaine fois ». La seconde fut la bonne. Son équipe est assez solide, compétente et scrupuleuse. Le surveillant-chef est un ancien militaire pas si rigide qu'on pourrait le supposer, avec lequel on peut travailler. Mais le docteur E. ne supportera pas qu'un interne vienne foutre le bordel dans son organisation pépère. Il n'aime pas qu'on dérange son train train quotidien et son ordonnancement des choses.


- Le docteur P., médecin-chef du secteur Sud adultes, la quarantaine également, d'origine latine, style beau ténébreux, est assez dilettante, fumiste, fêtard et dragueur. Il s'appuie beaucoup sur les internes pour faire tourner son service. Mais il a un bon fond d'humanité et ne cherche pas à dominer son monde. Par contre son surveillant du pavillon d'entrées est un jeune blanc-bec qui vient tout juste de quitter son poste d'infirmier psy pour monter en grade. Il ne reconnaît aucune compétence, aucune autorité, aucun savoir, aux internes, convaincu qu'il en sait bien plus et qu'il est bien meilleur qu'eux. Il passe son temps à chercher à les démolir, en leur déversant son fiel sur un mode mielleux, faux jeton et typiquement pervers. Cependant, il se heurte à un réel contre-pouvoir en la personne de Simone, une infirmière hors normes, un petit génie de la psychothérapie, qui s'oppose aux médicaments et aux mesures coercitives, contre laquelle le pouvoir de nuisance de ce petit chef exécrable se trouve réduit à néant. Il suffit de travailler en symbiose avec elle pour pouvoir soigner correctement nos patients.


- Enfin, le docteur R., médecin-chef du service enfant, trente deux ans, brillant parisien débarqué dans notre province, est un cas tout-à-fait singulier. Il a été formé par les grand pontes pédo-psychiatres de la capitale, Ajuriaguerra, Diatkine, Misès, Lebovici... tous psychanalystes. Son service est à la pointe des progrès. Il a dans son équipe des infirmiers psy et des éducateurs spécialisés, un couple de surveillants, ramené de Paris, dont l'épouse est surveillante-cheffe. De plus, il enseigne à la faculté de médecine de proximité. Il est intelligent, éminemment sensible à l'humour, très cultivé, voire érudit, avec un petit côté Don Quichotte, prêt à pourfendre sans pitié tous ceux qui s'écartent de sa noble cause thérapeutique, quelle que soit leur position dans la hiérarchie de la Santé, de la Politique ou de l’Éducation Nationale. En général on choisit son service quand on n'est plus novice, quand on a déjà un peu de bouteille dans la pratique de l'internat. Il peut être odieux, froidement sadique, cinglant et castrateur si on a fait des conneries, et nous menacer des pires sanctions. Haddy, notre baraqué libanais qui, certes, n'avait rien à perdre, car il préparait son départ pour s'installer comme généraliste, a su faire taire ses menaces et incriminations déstabilisantes. Un jour qu'il prenait un savon, il coupa court au discours pour affirmer sans ambages, de sa voix de stentor, : « R. si tu continues, je te fous mon poing sur la gueule ! ». Dès lors leur relation devint des plus sereines.


- Signalons en outre qu'aucun des médecins-chefs n'est passé sur un divan et n'est psychanalyste. En revanche, certains infirmiers diplômés et expérimentés, ont connu cette expérience.

Voici, en gros, le contexte présenté par mes anciens collègues, forcément plus ou moins arrangé à leur sauce. Voici les souvenirs, engrangés dans ma mémoire un demi-siècle plus tard, sûrement sélectifs et remaniés pour constituer mon histoire, de leurs recommandations de bonnes pratiques en psychiatrie, quand j'inaugurai mon stage interné.


Le premier semestre se déroula dans le pavillon d'adultes, ouvert, du secteur Sud, dirigé par le docteur P. Justement, comme par un fait du hasard, le secteur où vivait toute ma famille et où j'avais passé la totalité de mon enfance et adolescence.

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