Chapitre 45

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   Avant d'entrer dans le vif des opérations, jetons un dernier coup d’œil sur le paysage. Tout le personnel infirmier se montra accueillant et chaleureux à mon égard. Les jeunes diplômées de fraîche date, séduites par les méthodes de soins modernes et plus humaines, secondant les médecins auprès des patientes en hospitalisation libre. Les anciennes, en place depuis des lustres, souvent non diplômées, entourées d'un contingent de bonne sœurs portant la tenue réglementaire imposée par leur Ordre religieux, attachées au suivi des « chroniques », regrettant que les docteurs n'investissent pas assez, à leurs yeux, ces pensionnaires des pavillons fermés, dont les besoins en soins palliatifs se faisaient plus souvent ressentir que les besoins en soins curatifs.

Sensible au sentiment d'abandon de ces personnels, je me suis efforcé, dans les institutions où j'ai travaillé par la suite, de ne pas négliger les malades « irrécupérables », laissés alors beaucoup trop à la charge d'infirmiers, plus compétents et dévoués qu'on ne l'a parfois prétendu, mais usés par leur contact étroit avec la défaillance psychologique.


- Mon cher Jean-Paul, avant que tu n'assistes à mon entretien avec Madame L. qui a accepté bien volontiers ta présence, je vais te donner quelques précisions sur notre fonctionnement au sein de ce service. Ici, nous ne portons pas la blouse blanche, nous travaillons en tenues civiles, nous n'avons pas de stéthoscope autour du cou. Nous ne tutoyons pas les malades, même très âgées et démentes, nous les désignons par leur nom et non par leur maladie. Nous ne leur demandons pas de se déshabiller. La Psychiatrie connaît actuellement une véritable révolution. Les camisoles de force sont supprimées. Les traitements intolérables sont abandonnés. Cependant, il existe dans cet HP des malades qui ont subi une lobotomie. Et qui ne sont pas très beaux à voir. Connais-tu la lobotomie ?


- Euh... pas vraiment.


- C'est une horreur, inventée par un psychiatre portugais, E. Moniz, en 1935 sur une malade mélancolique âgée de 63 ans. Il a même reçu pour ça le prix Nobel de médecine en 1949. Ça consiste à creuser un trou dans le crâne, à y introduire un leucotome, une sorte de fin et long scalpel, et de couper les fibres nerveuses sous le lobe frontal, pour le séparer du reste du cerveau, d'où son nom de lobotomie. Heureusement aujourd'hui cette pratique est interdite en France. Tu as une idée, je pense des traitements infâmes qu'on réservait jadis aux femmes hystériques...


- Oui un peu... je sais qu'on les considérait comme des sorcières, des possédées du diable, qu'on les brûlait...


- En effet, cette névrose a beaucoup de liens avec des troubles de la sexualité, la manipulation, la simulation, la séduction-répulsion, le masochisme... elle suscite énormément d'agressivité et de sadisme autour d'elle, y compris chez les médecins chargés de la guérir. Dans certains hôpitaux, on utilise encore la faradisation ou galvanisation ; autrement dit, comme on suppose que ces femmes simulent leur paralysie, on leur balance des impulsions électriques de plus en plus fortes à l'aide d'électrodes fixées sur leurs jambes, ou ailleurs.


- Je dois t'avouer que cette pathologie me fascine. Il me semble que c'est grâce à elle que Sigmund Freud a pu inventer la psychanalyse.


- C'est bien possible, effectivement. C'est un fait que la psychanalyse prend de plus en plus de place dans nos projets thérapeutiques. Associée aux découvertes de nouveaux médicaments, qu'il ne faut pas employer comme « camisole chimique », nous obtenons des progrès inespérés et dans certains cas, spectaculaires. Nous avons pu proscrire l'électro-choc, bien qu'il soit toujours en vigueur, et reconnu comme efficace dans les dépressions particulièrement sévères. Je trouve cette pratique archaïque et barbare.


- Mais là, je vois plutôt une évolution favorable de la science, comme dans bien d'autres domaines, mais pas la révolution...


- Attends ! J'y viens. D'abord on a détaché la psychiatrie de la neurologie, on en a fait une discipline médicale autonome et indépendante. Et je pense que c'est une bonne chose. Ensuite, on a contesté les pinaillages nosologiques qui collent des étiquettes sur les malades et les enferment dans des schémas de plus en plus emberlificotés. On comprend mieux, grâce aux découvertes en sciences humaines, le fonctionnement de l'appareil psychique. En fait, nous les médecins, nous mangeons à tous les râteliers, pourvu que nos patients s'améliorent. Nous sommes ouverts à de multiples approches de la maladie mentale. Aux neuro-sciences, à la génétique qui sont en plein essor. Aux théories comportementales, comme le behaviorisme ou « conditionnement opérant », qui se développe en Amérique du Nord. Aux « théories de la communication » de l'école de Palo Alto, fondée par Grégory Bateson, qui sont à l'origine de la thérapie familiale systémique, où le sujet est vu comme l'élément d'un système familial à considérer dans son ensemble, car sa maladie se serait installée pour préserver l'équilibre de tout ce système. Au « courant anti-psychiatrique » en Angleterre, sous l'impulsion de Laing et Cooper, en Italie dirigé par Basaglia, qui postule que c'est la société qui serait malade, qu'il convient de la soigner, et par conséquent il faut libérer les « psychiatrisés » de leur enfermement et les sortir des « asiles ». Au mouvement de « psychothérapie institutionnelle », sous la houlette de Jean Oury, Bonnafé, Tosquelles, Le Guillant... selon lesquels on ne peut pas soigner des individus dans une institution malade ; on doit s'attaquer aux dysfonctionnements, corriger les distorsions de communication, régler les conflits de personnes, afin de créer une dynamique institutionnelle cohérente, saine et vivante. Enfin, à « l'ethnopsychiatrie » avec Collomb à Dakar, Devereux et Laplantine en France, qui intègrent les facteurs ethniques dans leurs protocoles psycho-thérapeutiques. Et j'en oublie sûrement...


- Holà ! Attends un peu que j'aie le temps d'intégrer tout ça.


- OK ! Pas de problème ! D'autant que les partisans de ces méthodes et théories ont formé des chapelles qui se querellent de temps à autre, dans des débats enflammés et polémiques. Mais c'est néanmoins enrichissant et dynamique. Et je t'ai juste présenté les bases de notre Art, qui a, en plus, des accointances avec l'Histoire, la Sociologie, la Philosophie, la Phénoménologie, la Linguistique...


- Mais toi, tu appartiens à une chapelle ?


- Non ! À aucune. Je me refuse de suivre un dogme, je grappille à droite et à gauche, je garde ce qui vient renforcer mon action thérapeutique et j'abandonne ce qui ne donne pas le résultat escompté. Je me suis construit une éthique de liberté et d'autonomie, que je tiens à respecter absolument. Bon ! Si nous allions voir maintenant madame L. ?


- OK ! C'est parti !

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