Chapitre 19

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   Qui dit grand Amour sous entend qu'il existe aussi un petit amour. Chez moi il y a en plus tous les intermédiaires possibles et imaginables entre grand et petit. C'est comme la douleur on devrait demander aux personnes de situer leur capacité à aimer sur une échelle de 1 à 10, avec la possibilité d'utiliser les décimales. Celui qui m'échut à ce moment là devait bien atteindre les 9,78. Elle s'appelait Anaëlle, c'était ma première « parigote », 17 ans, blonde, yeux bleus, grande, le haut du corps magnifiquement sculpté par un génie créateur, qui avait dû confier le bas à un collègue moins talentueux, les jambes étant un peu trop épaisses. Je fus le premier surpris de constater que sa légère imperfection physique ne me privât point de succomber à ses charmes. Je m'épris d'elle de manière inopinée et ravageuse, au mépris de mon entendement et de tout autre investissement, comme dans les romans d'amour courtois du Moyen-Âge.


Elle vivait à Créteil avec son père policier et sa mère au foyer. Lycéenne, elle était venue passer dix jours à la campagne chez des voisins et amis à nous, dont les enfants n'avaient pas dépassé le niveau du certificat d'études primaires. Comme j'étais plus âgé et plus instruit qu'Anaëlle, je fus chargé de la piloter et lui montrer les attraits de notre région. Ce que je fis avec un dévouement digne d'un bon samaritain. Je lui fis découvrir, au volant de la berline Peugeot 403, que mon père me prêtait volontiers, les pâturages, les bords de rivières où nous restions allongés dans les herbes avec le soleil pour témoin. Nous nous sommes aimés pour de bon, en respectant les limites de la bienséance et les contraintes de la répression sexuelle, la jouissance et la préoccupation d'autrui n'ayant pas encore eu le temps de se placer au-delà de la jouissance et de la préoccupation de soi. Nous découvrions en fait l'harmonie sacralisée entre l'affectivité et la sexualité totalement purifiées. Et cela pourrait, devrait, durer jusqu'au mariage.


Le clou du séjour, à jamais gravé dans ma mémoire, et probablement aussi dans la sienne, fut le baptême de l'air. Je fais grâce au lecteur de tout jeu de mots facile avec envoi en l'air et septième ciel, afin de maintenir l'ambiance de pureté qui régnait dans notre relation. Un grand Amour est forcément sanctifié. Donc, mon copain de classe, « le Ti-Staneck », venait d'obtenir le second degré de pilotage d'avions de tourisme, ce qui lui permettait d'emmener des passagers dans le Jodel mis à sa disposition par son aéro-club. Il nous offrit gracieusement un baptême de l'air, c'était avant le premier choc pétrolier. Anaëlle, oppressée lors des décrochages au-dessus des forêts, des collines, provoquant des trous d'air, lors des virages une peu serrés, heureusement les loopings nous furent épargnés, apprécia ses 45 minutes de vol où je pus voir mon père dans son jardin, des bois présentant des intersections de lignes droites parfaites vues du ciel, les chevalets des puits de mines et mille autres merveilles. Quelles sensations inoubliables nous avons partagées !


Au terme du séjour nous nous fîmes des adieux déchirants. Oui, adieux est le terme approprié car tous mes courriers sont restés sans réponse. J'appris plus tard que sa mère les avait subtilisés et jetés aux ordures. Je n'entendis plus jamais reparler de ma fiancée.


Quelque temps avant de me présenter au bureau des inscriptions de l'Université, en faculté des Sciences, pour obtenir le CPEM (Certificat Préparatoire aux Études Médicales), ont commencé les divergences d'opinions, et les sérieux désaccords, avec mes parents. Ma conscience politique, en pleine gestation, s'orientait idéologiquement de plus en plus vers les idées de gauche, voire vers les mouvements libertaires. Je contestais l'équipe gouvernementale placée sous la férule d'un général autocratique, qui maintenait au pouvoir certains collaborateurs du régime nazi, qui passait sous silence les exactions et tortures commises au cours de la guerre d'Algérie. Je colérais contre les propos xénophobes de mes parents, à peine caricaturés par Fernand Raynaud dans son sketch « le raciste ». Les cheveux trop longs, les tenues débraillées, les relations avec des communistes, brocarder les gaullistes, refuser l'emploi des mots nègres, bougnoules, chinetoques, ritals, polacks, déclenchaient d'interminables querelles. Qui se terminaient invariablement par : " te f'ras c'que te voudras quand t'auras 21 ans". Et, ironie du sort, j'eus 21 ans en mai 1968. Le schisme n'était pas loin. « Voilà que le garçon sage, bien pensant, propre en ordre, cultivé, notre fierté en tant que parents, s'apprête à accomplir une de nos pires craintes, nous renier. »


Il est vrai que je me désolidarisais de la communauté familiale. Je ne roulais plus les r, ne parlais plus patois qu'en de rares occasions. Je n'employais plus les sobriquets attribués aux gens du village. Mon père c'était « le Doré », ma mère « l’Espérance », mon oncle « le Magnien » et moi « le Toya ». Quel que fût le décalage, je n'en arrivais pas à « famille je vous hais » d'André Gide, ce qui n'arrivera jamais au demeurant, mais à « Famille je quitte la cellule dans laquelle tu m'enfermes depuis ma naissance.» Paradoxalement je ne me suis pas écarté de Dieu ni de l’Église. Ma foi, je la ressentais comme celle qu'avaient développée les premiers chrétiens juste après la mort de Jésus.


Et ce fut dans cet état chamboulé, désabusé, déraciné, vaguement mélancolique, que je quittai ce havre de plaies, où je ne serai plus obligé de faire mes devoirs dans la chambre des parents, où j'aurai ma piaule à moi, rien qu'à moi, dans la cité U d'une grande ville de province.

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