Chapitre 16

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   Mon père n'a jamais voulu nous parler de la guerre de 39-45. Par contre il nous a souvent relaté ses péripéties pendant son service militaire en 1937. Il fut incorporé dans le 18ème régiment du génie de transmissions à Nancy, où il s'était révélé particulièrement habile à décoder et envoyer des messages en morse. Dont il nous livrait quelques échantillons, genre « ti-ti-ti-taa-taa-taa-ti-ti-ti », en nous racontant les exploits de ses inoubliables « copains de régiment ». Quelques uns, appartenant à la haute bourgeoisie, s'étaient amusés de voir débarquer cette gueule noire de sa cambrousse, qui roulait les r et parlait patois :


- Tu ne connais pas la tour Eiffel, toi ?

- Nan ! Et toi te connais la mère Teugnat d'la Vernat ?

- Non !

- Et ben te vois, t'en connais pas pus qu'moi !

C'est ainsi qu'il sympathisa avec les fils d'un marchand de graines international, d'un mathématicien et d'un juriste parisiens célèbres, d'un PDG d'une entreprise d'électricité de Lyon cotée en bourse, d'un gros commerçant de produits alimentaires breton, mais aussi avec un petit vigneron tourangeau, un anarchiste loueur de chalets en haute Savoie, un petit vendeur de chaussures en banlieue parisienne, et avec le curé d'un village touristique de notre région. Tous ces gens-là ont décidé de se rencontrer une fois par an pour un déjeuner festif, avec femmes et enfants, tantôt chez l'un tantôt chez l'autre. Dans ce cadre, nous avons notamment visité, encadrés par une escorte de motards en tenue d'apparat, l'école nationale de commissaires et officiers de Police, à Saint-Cyr-au-Mont-d'Or. Les rencontres ont duré pendant plus de vingt années. Des amitiés plus étroites se sont prolongées avec les enfants du vigneron et de l'anarchiste alpin. Au cours de ces ripailles conviviales, joyeuses, bien arrosées, on s'interrogeait sur notre avenir, à nous les jeunes de la future génération. Les amis influents de mon père s'enflammaient, le rabrouaient vertement, dès qu'il leur expliquait qu'il ne pourrait pas me payer des études de médecine. Je ne perdais pas une miette de leur argumentation : « Ne sois pas idiot ! Ton fils a raté le bac à 18 ans, la belle affaire ! Il l'aura l'an prochain. Chez nous ils ne sont pas rares à l'avoir à 21 ans et même plus. Il pourrait être médecin à 26 ans, c'est jeune. Ne le décourage surtout pas. Tu seras bientôt retraité et à la Fac il touchera la bourse d’État à plein régime, il sera logé par le CROUS. C'est jouable, fais pas le con ! »


Cette injonction positive, associée à une surenchère de la part de mes professeurs, et plus spécialement de mon prof de maths, m'a décidé à accepter le redoublement. Paradoxalement ou non, l'échec mal vécu sur le coup, m'a mûri. Le lycée restait mon lieu de socialisation privilégié. J'appartenais aux anciens. Avec un pote aussi fumiste et redoublant que moi, le Jean Kernal, fils d'un ingénieur de la Mine, nous avons fondé « le club des anciens matheux » et animé les cours de récréation en folklore estudiantin. La nourriture de l'établissement était succulente, nous nous arrangions pour être dans les derniers à faire la queue pour déjeuner, afin d'aller compléter le réfectoire des filles, toujours en manque d'effectifs. Nous profitions de la bonne chère et de la compagnie agréable de ces demoiselles, et le Jean liquidait, à lui seul, le quart de litre de vin disposé sur la table. Ce qui lui stimulait la réflexion et la créativité pour les cours de philo qui suivaient, où nous nous lancions des défis du style inclure des mots farfelus dans une disserte ou dans une question à poser au prof. Lequel nous tenait en très haute estime et nous citait en exemple, nous les matheux, pour secouer la léthargie de sa classe de philo. Nous étions par ailleurs en compétition pour occuper la dernière place aux compositions d'histoire-géo. Je triomphais invariablement sur les trois trimestres, avec un 6 sur 20, en supportant courageusement les remarques de notre prof : « Mais enfin ! Amour, je ne comprends pas, vous étiez premier quand je vous ai eu dans ma classe de 5 ème ! » Alors, je baissais faussement honteusement la tête.


Quelle insouciance ! Quelle inconséquence ! J'ai évité de justesse le passage en conseil de discipline, après avoir reçu deux avertissements attribués pour comportement incorrect en cours de... philosophie. Le surget me sermonnait plus souvent qu'à mon tour, en me brandissant la honte d'un second échec au bac : "Comme tu es parti là, mon lascar, tu risques bien de te ramasser une autre gamelle à ton examen."


Mais je connus aussi des moments de jouissance phénoménale pour un élève. Notamment cet épisode où je devais, à la demande du prof de maths, reprendre la réciproque de l'équation de l'hyperbole rapportée à ses asymptotes. Je me suis aperçu que ce qu'il nous avait présenté l'année précédente ne collait pas. Disons que la réciproque avait été bâclée. Il m'a fallu plusieurs nuits pour trouver la logique permettant de résoudre cette énigme mathématique. Mon copain, qui avait confirmé l'erreur, me demandait chaque jour où j'en étais et se moquait de moi « Tu n'y arriveras pas ! » Finalement j'y suis arrivé. Au début de ma présentation, le prof a commencé à tiquer, m'a demandé de préciser un ou deux points qui s'écartaient de la version habituelle, je lui ai répondu en démontrant l'incohérence et en développant comment la corriger. Il prit alors sur son bureau une feuille et son stylo, s'installa au fond de la classe et se mit à recopier scrupuleusement ce que j'inscrivais au tableau. À la fin de ma prestation, il m'a félicité. Il avait une telle aura, d'abord parce qu'il était beau au point que toutes les filles étaient folles de lui, ensuite parce qu'il était reconnu comme une sommité par les établissements de hautes études, qui acceptaient d'emblée les candidats qu'il recommandait. Son parcours n'était pas banal puisqu'il n'avait pas d'autre formation que celle d'instituteur, son affectation en tant que prof de lycée n'ayant jamais été remise en question par l’Éducation Nationale. Donc, non seulement je me sentais fier d'avoir pu apporter quelque chose à ce personnage mythique, mais plus encore, ensuite quand il me dit qu'il émettrait un avis favorable si je souhaitais m'inscrire, en maths sup, au lycée du Parc à Lyon. Pour compléter ce portrait, je ne m'étendrais pas sur son talon d'Achille, sa collègue et épouse du prof de gym, qui lui valait de traverser la cour du lycée, certains lundis matins, avec les yeux au beurre noir.

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