Chapitre 12

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   L'essentiel de mon art se trouvait dans bavard et rigolard. Je me marrais en permanence. Mes réparties, mes vannes, mes jeux de mots, faisaient rire mes camarades, et parfois même, mes professeurs, quand ils n'étaient pas trop mal disposés. Sinon je finissais le cours chez le surget, accompagné par le responsable de classe. Disons en passant que ce rôle envié et proche du Pouvoir, j'ai réussi à le gagner en terminale, élu dès le premier tour à la majorité absolue des votants qui savaient compter sur ma solidarité pour ne pas noter leurs absences sur la feuille de présences, leur éviter des sanctions, les protéger. Leur joie fut de courte durée car on me révoqua au bout d'un mois pour me remplacer par le pire lèche-cul, faux-cul et trou du cul du bahut. Mimile, le prof de français, me détestait ouvertement. Dommage car c'était un des meilleurs enseignants de la région. Je n'avais jamais la moyenne à ses compositions. Quand mon bavardage et mes bons mots l’insupportaient, il s'arrêtait net de parler, et ça durait. Le silence plombait l'ambiance. Il levait la tête en la tournant vers le tableau noir, fermait les yeux, ouvrait grand la bouche en une horrible grimace, se passait l'index lentement de haut en bas sur le coin de la lèvre, du nez jusqu'au menton, sans prononcer un mot. Puis d'un seul coup, soit en colère en haussant la voix : « Bonamant ! Allez immédiatement chez le surveillant général ! », soit en visant à m'humilier : « sortir un bon mot une fois, ça peut être drôle, deux fois ça fait lourd, mais trois ça signe la déficience intellectuelle ! » ou encore, disposé lui aussi à l'humour : « euh... on dit que l'amour est aveugle, mais certains amants ne sont pas toujours muets ! ».

Le paradoxe, c'était mon souhait d'entrer dans ses bonnes grâces. Je l'admirais, ses cours étaient géniaux, captivants, jamais ennuyeux, souvent distrayants. Je faisais des efforts pourtant mais ça tombait toujours à côté. Par exemple, au devoir ayant comme sujet « décrivez le personnage de roman que vous avez trouvé le plus cocasse. » je débutais ma copie, tout fier de moi par « le personnage de roman que j'ai trouvé le plus cocasse est Cocardasse. » il m'a mis en rouge dans la marge : « Soyons sérieux ! ». Il animait un groupe de théâtre, je m'y suis inscrit, il ne pouvait pas me refuser. Ce fut un fiasco. J'étais nul, mais archi-nul en tant qu'acteur et je devais jouer Octave, dans « les fourberies de Scapin », déclarer ma flamme à une nana que je ne pouvais pas sacquer, une petite bourge suffisante et péteuse qui devait en avoir pas moins à ma charge. Évidemment l'amour ne sonnait pas très juste. Mais en fin de compte, le spectacle remporta un réel succès. Je quittais ensuite le "groupe théâtre" du bahut, plutôt fragilisé sur le plan du narcissisme. Pour terminer mon histoire d'amour avec Mimile, mon dernier prof de français, pour l'ultime dissertation qu'il nous a imposée, libellée « La province et Paris dans le Rouge et le Noir », je lui remis dix feuilles doubles, quarante pages sans fautes, écrites de ma plus belle plume plaquée or. Il m'attribua un 14 sur 20 mais elle méritait bien plus, et ne me cita que de manière allusive dans ses commentaires « Ce sujet a par ailleurs été abondamment développé. » J'ai compris par la suite que plus rancunier qu'un professeur, tu meurs !


Cette expérience, la seule aussi humiliante pour moi dans mes 25 années de scolarité, n'a nullement gâché mon addiction à l'humour. J'adorais les chansonniers, Bobby Lapointe, Desproges, Brassens et son copain Réné Fallet, « l'automne à Pékin » de Boris Vian, les humoristes, les gags téléphoniques de Francis Blanche, « les Duraton » et « ça va bouillir » à la radio, les films comiques, les blagues entre potaches et tout ce qui me portait à rire. Du léger au lourd. Du fin au gras. Du chaste au paillard. Du tout au tout. Je me serais fait damner pour un mauvais calembour. Lorsque je me trouvais à court d'inspiration, je déclarais à mon auditoire, bon public : « Pardonnez-moi si je cale en bourdes. » Drôlatique, assurément.


Richard Naudat devint mon ami inséparable. Il habitait dans mon village, à un kilomètre de notre maison. Je ne le fréquentais pas auparavant. Nos familles n'étaient pas proches non plus. Il avait fait tout son cursus avec les « classiques », ne prenait pas le transport scolaire, son père employé dans une grosse pharmacie de la ville l'accompagnant au bahut. Bien que réservé, timide, peu disert, autoritaire et froid au premier abord, nous nous sommes très bien entendus. Jamais il ne venait chez nous, c'est moi qui me rendais chez lui. Il envoyait constamment bouler sa mère, qui me trouvait, comparativement, charmant et très sociable.

Probablement parce qu'il ressemblait physiquement à Jacques Brel, en plus beau, c'était son chanteur préféré. Le mien était Georges Brassens, avec qui je n'avais pas même de faux airs. Nos débats en matière de musique furent mouvementés, argumentés, denses et parfois houleux. Nous partageâmes la même seconde, qui fut pour moi une descente aux enfers. Il avait acquis, ainsi que la plupart de ses camarades de classique, un rythme de travail d'une efficacité et d'une rapidité dingues. Moi, je me contentais de faire les exercices et de survoler les leçons que les profs demandaient, eux se coltinaient tout ce qu'il y avait dans les bouquins. Je ne savais pas apprendre comme cela, je ne pouvais pas suivre leur rythme, sauf en maths, seule matière où les fainéants et les fumistes peuvent réussir. Le comble c'est qu'ils allaient, en plus, au cinéma, organisaient des boums, pratiquaient des sports de compétition et réussissaient partout. Richard, fils d'un employé modeste, inscrit au top 5 des classements scolaires, s'était fait accepter par la classe dirigeante, et avait su intégrer son mode d'emploi pour rester aux commandes. Pas moi. Il m'embarquait dans des soirées, sorties, surprises-parties, et autres festivités, les week-ends juste avant les compositions, en me disant que ça ne servait à rien de réviser au dernier moment. Forcément, il était à jour, lui. Mais je succombais à la tentation, trop hédoniste et peu soucieux de lui avouer que mes connaissances se forgeaient seulement à ces moments-là. Du coup, j'ai terminé ma seconde dans le milieu du tableau, grâce au très fort coefficient accordé aux mathématiques.

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