Chapitre 11

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   Dans cette ville, collège, lycée, LEP, CFA, étaient rassemblés dans les mêmes bâtiments. On entrait « au bahut » à onze ans, on en sortait au mieux à dix-huit ans, au pire à vingt-cinq. Mon entrée en seconde constituait néanmoins un passage. Celui du gamin au jeune homme. C'est à ce moment-là que je pris conscience de la réalité de la lutte des classes. Comme les effectifs des « classiques » avaient diminué depuis la sixième, pour n'être plus que vingt-quatre, on les a complétés en prenant les dix premiers des « modernes » par ordre alphabétique. En créant une seconde classico-moderne. Je me suis retrouvé avec les fils et filles de médecins, pharmaciens, gros commerçants, dirigeants des houillères, ingénieurs... Un autre monde. Certes, je ne roulais plus les « r » grâce à une prof d'anglais qui, d'emblée, nous collait à chaque cours dix minutes devant un magnétophone et nous demandait de répéter inlassablement « revoir Paris. » Elle n'a pas lâché le morceau :

- Jamais vous ne pourrez parler anglais avec cet horrible accent que vous avez !

Et nous :

- Euvoi Pa-i. »

- Non ! C'est pas ça.. allez encore !

- Levoil Pali. »

- Non... continuez !

- Oueuvoi-eu Paoui.

Deux années plus tard, nous possédions le plus bel accent anglais que l'on puisse imaginer aux fins fonds du charolais sous-développé. Mon prof de maths ne cessait pas de dire en s'adressant à moi : « Amours, délices et orgues...» je ne connaissais pas la règle, amours s'accorde bien avec délices, mais je ne voyais pas ce que les orgues venaient faire là-dedans. Par la suite, j'appris que c'étaient les trois seuls mots passés du féminin au masculin. Ouf ! Ça m'aurait embêté qu'on me dise : « vous êtes une amour ! ». L'homosexualité ne faisait pas partie de notre patrimoine culturel. Elle était réservée aux grands artistes, aux grands bourgeois des grandes villes, aux grands êtres non conventionnels. Pas pour nous. Adolescents nous pouvions à la rigueur tolérer les gouines mais sûrement pas les pédés. Au fait, je ne crois pas avoir jamais rencontré d'homosexuel avant de débarquer à Paris. Partout, nous affichions, développions, étalions, notre hétérosexualité, l'homosexualité étant marginalisée et l'autosexualité protégée par le non-dit.

Me voici alors, parlant comme un parisien, vêtu modestement et pas franchement à la mode, mais correctement, avec obligation du port de couvre-chef. Mes parents devaient craindre pour ma résistance cérébrale au chaud et au froid, normal avec tout ce qu'on « m'fourrait dans l'ciboulot ». D'abord c'était le béret basque. Une baguette de pain sous le bras et j'étais un super Dupont plus vrai que peinture. Une fois, je l'ai égaré et j'en ai récupéré un tout pareil aux objets perdus du bahut. Sauf que, le soir en entrant à la maison, ma mère, elle, ne le voyait pas tout pareil.

- C'est quoi c'que t'as sur la tête ?

- Ben... mon calot...

- Ton calot ! Te t'fous d'moi ! Un béret tout neuf ! Et çui là qu'est tout usé !

- Euh... ben... je l'ai paumé au collège !

- Ah ! Mais y'en a marre ! T'arrête pas de perdre tes affaires. L'autre jour t'es rentré avec un cartable qu'était même pas à toi !

- Euh... ben... j'fais pas exprès.

- Justement ! Te ferais bien de faire exprès d'faire attention ! Mais qu'est-ce que j'vons ben pouvoir faire de toi !
Suivait ensuite son chapelet de doléances, toutes mes inconséquences ressortaient sur le tapis, elle en voulait au bon Dieu de lui avoir donné un gars aussi farfelu, aussi peu fiable.


Puis ce furent les chapeaux, en feutre l'hiver, en paille l'été. En fin du parcours secondaire, je n'étais plus que le seul dans les rangs rassemblés comme des compagnies militaires, tous les matins avant les cours, à porter cette voyante décoration vestimentaire. Le surget, (surveillant-général), derrière la vitre de son poste d'observation, quand il me voyait m'exciter un peu trop, vociférait dans son micro : « L'homme au chapeau, dans mon bureau ! ». Son bureau et la cour des filles étaient mes lieux à éviter les plus fréquentés.


Quinze ans ! Les vacances d'été en Touraine chez un ami viticulteur, dans la région de Montlouis, que mon père avait connu au régiment, qui avait trois filles, dont Lydie, une de mes fiancées. Avec elle, on prenait le train pour aller se balader à Tours, j'amusais les voyageurs d'un compartiment entier en racontant quelques exploits de mes parents, en interpellant des gens. J'aurais pu envisager une carrière d'humoriste. On allait danser. Je commençais à devenir bon en ce domaine, et jaloux quand elle était dans les bras d'autres cavaliers. Elle était mignonne, douce, aimante. Ses baisers me laissaient dans la bouche une sensation de plénitude, de chaleur ouatée et enveloppante, un goût de miel de plantes exotiques. J'étais fasciné par sa poitrine, ferme et généreuse, qu'elle me laissait volontiers investir des yeux, des mains, des lèvres et des dents. Nous n'osions pas aller beaucoup plus loin, mais nous nous sommes vraiment aimés. Son père conduisait comme un fou, buvait comme un trou, et cette année-là nous eûmes un accident au retour d'un repas chez sa fille aînée. Un tonneau, la voiture sur le toit, mais nous réussîmes à en sortir. La mère de Lydie, seule blessée, avait des coupures assez importantes sur les cuisses. Nous nous sommes retrouvés à minuit et demi chez le médecin du coin. Il a recollé les plaies avec des agrafes, prescrit des antalgiques, examiné tout le monde. Dès mon retour, j'annonçais à mes parents que je serai médecin, ce qui suscita un débat avec mon paternel, chef de famille et tuteur homologué par le gouvernement.


- Médecin !?! Mais y'en n'a pas dans la famille...

- Et alors ?

- Mais on pourra pas t'aider... on ne l'a pas fait pour tes sœurs.

- La mine vous donne déjà de l'argent parce que je suis chaque année dans le premier tiers de ma classe... et je me débrouillerai... pour me faire payer mes études par la Mine ou par l'Armée.

- Mais tu crois que tu vas y arriver ? Si t'as le brevet, te pourrais passer les concours pour l’École Normale, la Poste, la SNCF... tous les frais s'raient pris en charge et même que t'aurais un revenu.

- C'est pas la peine d'aller au collège, d'être dans les bons élèves si on ne va pas jusqu'au bac, et c'est pas la peine d'avoir le bac si on ne va pas à la Fac...

- Peut-être... mais c'est pas un peu orgueilleux comme projet ?

- Peut-être... mais je veux essayer...

Et enfin, l'argument massue, auquel je ne m'attendais pas :

- Mais si t'y arrives, te vas nous renier !

- Pff... n'importe quoi !

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