Chapitre 7

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   La puberté m'a traversé aussi vite que le TGV traverse la Bourgogne. Avant j'étais un « gnabot », haut comme trois pommes, blondinet aux reflets dorés, cheveux coupés très courts et dressés en brosse, bien proportionné, ni gros ni maigre, très blanc de peau réfractaire au bronzage, au yeux bleus couleur de la confiance, au regard chargé de tendresse, affectueux, rieur et vif, fragile et sensible, la larme exsudant toutes sortes de désarrois, mais un gamin plein d'entrain. J'ai porté les corsages de mes sœurs, ainsi que leur béret rose teint en noir, jusqu'à sept ans révolus, jusqu'à ce que ma tante, un soir où j'étais allé chercher notre bidon de lait quotidien, me dise : « Allant bon ! Te vas pas mett'e ces affaires de filles pu longtemps. T'es trop grand maint'nant. Aussitôt qu'te rentres chez toi, te vas me j'ter ce bonnet et ces chemisiers dans la chaudière ! » Ce que je fis séance tenante, au grand dam de ma mère qui, le lendemain matin, au rituel du café entre copines, passa un ratichon pas piqué des hannetons, à sa belle-sœur. Dès lors, je fus habillé en vrai garçon, mais sans avoir le droit de porter des pantalons avant ma communion solennelle.


Petit, je cumulais, tel le Gaston de la BD, gaffe sur gaffe. Certaines suscitaient le rire, d'autres la colère. Je ramenais de commissions des produits autres que ceux demandés, j'oubliais de transmettre des informations signalées urgentes, trop occupé à jouer au foot avec les copains de la nouvelle cité. J'égarais ou déchirais mes habits, paumais les objets qu'on me confiait, répétais tout ce qu'il ne fallait pas dire. Je me perdais dans les bois, provoquais les taureaux du voisin et faillis me faire écorner par l'un d'eux. Pour pallier ces inconséquences notoires, les grosses dames de ma famille, et du voisinage, me terrorisaient littéralement en me disant, haut et fort, que si je n'étais pas sage, « On va te fourrer dans nout' culotte ». Et le lundi suivant, jour de lessive, sur le chemin de l'école, quand je regardais anxieusement la taille des culottes en question, des pantys, en train de sécher sur les fils à linge, je me disais que la menace n'avait rien d'irréaliste, bien au contraire. J'avais la trouille de tout, du gendarme, des croquemitaines, du curé Braud qui tenait à coups de triques, disait-on, un orphelinat dans la région, du « patcher », qui venait, couvert de peaux de lapins, régulièrement acheter celles que nous conservions en attendant son passage. J'avais peur des histoires scabreuses de la Jeanne, notre voisine âgée, vantant par ailleurs ses hauts faits en broderie et en culture des fleurs, plus radine qu'Harpagon, qui habitait la petite maison au coin de la rue. Elle me lisait le soir la chèvre de Monsieur Seguin en appuyant sur le « houuh... » quand le loup commençait à s'intéresser à Blanquette, sans se préoccuper de mes transes ni de mes suppliques : « Nan ! Jeanne, dis pas ça ! » Et elle en rajoutait des tonnes, « Houuh... houuuh... houuuuh... ». Mais j'y retournais, les mômes c'est comme ça. J'avais peur du père Noël, de la « Mère-en-Gueule » ce monstre qui hantait les puits, dont le nôtre au fond du jardin, qui attirait les enfants penchés au-dessus des margelles, pour les avaler tout crus, d'où son nom.


La compensation, la défense contre ces peurs innombrables et insensées, je les puisais dans les longues, interminables, discussions que j'entretenais fréquemment avec mon père. Elles remettaient les idées en ordre dans ma tête. Il m'aidait à prendre conscience de la mesure des choses et des gens. Aucun sujet n'était censuré, il me livrait ses espoirs, ses doutes, ses déceptions, ses satisfactions dans tous les domaines philosophiques qui intéressent les enfants. Il me traitait, dans ces moments là, comme un égal, ne trouvait jamais mes questions, mes remarques, inappropriées ou impertinentes. L'amour, la mort, la sexualité, l'amitié, la confiance, la probité, la violence, le savoir, l'intelligence... autant de sujets qui alimentaient nos échanges au cours desquels je pouvais parler sans craindre de passer pour un illuminé. Mes relations avec les profs et autres adultes, les copains et les filles, y tenaient une place importante. Tantôt il les valorisait, tantôt il les dédramatisait sans les tourner en dérision. Le rapport à l'argent était également sur la sellette. Quand je lui ai raconté que j'avais échangé ma bonne amie avec mon copain Pierrot, contre du caoutchouc carré pour me fabriquer une fronde, il a trouvé que c'était un bon plan, et ajouté : « Le dimanche, avant qu'j'aille à la fête foraine, mon père me disait « tiens, v'la dix francs, amuse-toi bien, et reviens avec vingt. » La passion amoureuse était à ses yeux un luxe qu'il ne pouvait pas se permettre, de même que la recherche du plaisir sexuel, qu'il ne condamnait pas pour autant. Il comprenait les autres, les jugeait avec beaucoup de justesse et de perspicacité, sans se comparer à eux, sans les envier car il s'acceptait en tant qu'homme honnête, capable de se satisfaire des biens et du confort qu'il avait su acquérir, à la sueur de son front. Non sans souffrance, non sans avoir vécu la passion, non sans craindre pour le devenir de ses enfants, à qui il se vouait corps et âme.

Il était un homme exagérément anxieux. La fragilité de la vie, de sa famille nombreuse, de sa condition matérielle, le paniquait. Le moindre de nos bobos ou début de maladie le mettait dans tous ses états. Après avoir connu la guerre, il vécut à quarante-et-un ans, l'année de mes onze ans, une période particulièrement dramatique. Qui a commencé par une catastrophe à la Mine, un coup de grisou, une énorme boule de flammes envahissant les galeries à huit-cents mètres sous terre, brûlant tout sur son passage. Des feux limités et vite maîtrisés se voyaient assez fréquemment, mais ce matin là, alors qu'il ne travaillait pas, en entendant sonner le tocsin et les sirènes, il avait compris. Vingt de ses collègues y perdirent la vie. Ensuite son frère cadet mourut en quelques jours d'un delirium tremens. Puis son père d'une attaque cérébrale. Tout cela dans la même année. Il fut plongé dans un désarroi profond, remit en question ses certitudes et sa toute puissance, réalisa combien il était ardu d'affronter les réaménagements familiaux liés à ces pertes et de faire son deuil. Nos échanges ont probablement contribué à lui insuffler de nouvelles forces de vie et à limiter sérieusement sa consommation d'alcool.


Les discussions, que ma mère tentait d'interrompre quand elles s'éternisaient : « Allaient don vous coucher ! », se sont poursuivies durant toute mon adolescence.


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