La goutte d'eau

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Durant sa routine d’exercices matinaux, Wyndt courut chercher son courrier. Après l’avoir lu il se sentit de très bonne humeur et décida d’apporter à Sael une tasse de chocolat chaud. Alors qu’il chantonnait à la cuisine, il songea qu’il serait bête de s’arrêter en si bonne route et lui prépara aussi une assiette d’oeufs brouillés avec des toasts.

Sael dormait toujours lorsque Wyndt arriva à l’étage, alors il posa le plateau sur sa table de chevet pour aller tirer les rideaux. L’adolescent se redressa lentement en se frottant les yeux alors que Wyndt mettait rapidement de l’ordre dans la salle d’eau.

« Tu as bien dormi ? »

Sael bailla largement. « Tu m’as apporté à manger ? Qu’est-ce qu’il y a, tu as cassée la table ? »

Wyndt sourit. « Je me suis dit que ça te ferait plaisir » dit-il en venant s’asseoir sur le lit alors que Sael baillait à nouveau. Iel ne faisait pas partie des personnes opérationnelles dès le réveil.

« Je n’ai jamais mangé dans un lit » dit-iel. « Je risque de salir, non ? »

« On peut redescendre, si tu préfères. »

Mais Sael, fidèle à son ensomeillement, venait déjà de saisir une tartine beurrée et de mordre dedans. « Tu as déjà mangé ? »

« J’ai même eu le temps de faire un peu d’exercice. »

« Ah oui, c’est vrai que tu es complètement fou » marmonna Sael en réprimant un nouveau bâillement. Iel mordit dans sa tartine puis fronça les sourcils. « Tu as l’air de bonne humeur, c’est louche. Qu’est-ce qui se passe ? »

« Il fait beau et tu n’as pas démoli absolument toutes mes chaises, il me semblait pas mal de fêter ça. »

Sael plissa les yeux, hésitant à le croire.

« Je te laisse finir, j’ai de la paperasse à faire. N’oublie pas de redescendre ton assiette et les couverts, d’accord ? »

Sael acquiesça et le regarda partir d’un air intrigué. Iel apporta ensuite son petit-déjeuner jusqu’au bureau pour continuer son repas devant l’ordinateur. Sky n’avait laissé aucun nouveau message sur le forum littéraire qu’ils fréquentaient mais s’était connecté la veille. Sael lui envoya un message privé avec les dernières nouvelles, lui révélant à mots couverts ce qu’il avait appris de Wyndt et qu’iel serait déménagé prochainement. Iel se rendit compte, en écrivant ces mots, qu’iel n’avait pas particulièrement envie de quitter Whitewaters. Après tout, qu’est-ce qui lui disait que sa mère voudrait de luiel ? Sael n’était pas pressé de l’apprendre. Iel alla cependant vérifier que le sac où iel rangeait des affaires en prévision de sa fuite était en ordre, par habitude. Détruire le logement de Wyndt lui avait au moins permis de trouver quelques billets supplémentaires.

Wyndt remettait en place un gros classeur vert lorsque Sael descendit. « On ne peut pas vraiment sortir se promener » dit le menteur. « Si tu veux tu peux lire un peu, et nous ferons à manger ensuite. »

« On pourrait aller chercher des câbles pour ton ordinateur. »

« J’ai demandé à ma collègue d’en acheter, elle fera ça dès que possible et viendra nous livrer avec de la nourriture. Mais nous ne devons pas quitter Whitewaters pour l’instant. »

Avec sa loupe Sael lisait à une vitesse raisonnable, bien que des gens comme Sky aient la frustrante habitude de terminer un roman quand luiel-même entamait laborieusement un huitième chapitre, raison pour laquelle Sael fit un peu la tête lorsque Wyndt vint s’asseoir sur le lit à côté de luiel avec son propre livre. D’autre part, Sael s’obstinait à lire des romans de fantasy alors que la plupart des auteurs affublaient leurs personnages de noms abracadabrants et usuellement illisibles ; dès le chapitre suivant, iel buta sur un mot. Iel se tortilla un moment sur place avant de se résigner à demander de l’aide à Wyndt.

Iel avait passé des heures à lire sur un lit avec Sky, et son ami avait pris l’habitude de s’interrompre pour aider Sael à déchiffrer ; de manière surprenante, Wyndt n’hésita pas non plus. Par contre, il ajouta un commentaire.

« Fenghuang » lu-t-il en fronçant les sourcils. « J’ai déjà vu ce mot quelque part, je crois que c’est une des manières de désigner le Phoenix. »

« Un phoenix ou ‘le’ Phoenix ? »

« Le Phoenix. Celui qui chante. »

Sael plissa le nez. « Ça ne m’étonne pas. Ce roman recycle des tas de personnages de la légende du Dragon Endormi. On a déjà La Pensée et Laéto, il ne manquait plus que le Phoenix. Sauf que La Pensée est une aventurière plutôt que l’esprit du Dragon et Laéto un petit garçon avec un collier vert au lieu d’une boucle d’oreille. »

« Laisse-moi deviner : le Phoenix chante faux. »

Sael sourit. « Je n’en sait rien, elle vient d’arriver. »

« Ah, c’est une femme ! »

« Bah il y avait le choix, le Phoenix c’est une sorte de boule de feu à l’origine, non ? »

Wyndt sourit et laissa Sael retourner à sa lecture. Cependant l’enfant dû le déranger quelques minutes plus tard pour lire un nouveau terme assez compliqué. « Donc le Phoenix chante surtout fort » constata Wyndt en parcourant rapidement la page du regard, remarquant que l’héroïne y assassinait toute un village grâce à sa voix. Il voulu tourner la page et se souvint que Sael était en train de lire. « Ça te dérange que je lise en même temps ? Ça m’intrigue, cette histoire. »

La jeune personne fit la moue. « Tu vas t’ennuyer, je ne lis pas vite. »

Wyndt réfléchit un instant. « Sinon, je peux aussi le lire à voix haute ? » Il se rendit compte en parlant qu’il semblait peut-être condescendant. « Enfin, je peux aussi attendre que tu l’ai finis, hein. »

Sael le regarda un moment d’un air indéchiffrable. Puis il lui tendit le livre. « J’en suis là » dit-iel en pointant une phrase du doigt. « Pour l’instant La Pensée a quitté Fort Dragon et a vécu pas mal d’aventures. Puis elle a rencontré Laéto, qui est ici un sorcier qui devient plus puissant à chaque fois qu’il lance un sort, et ils viennent d’apprendre que Fenghuang est en train de ravager le pays. »

« Parce qu’elle chante fort ? »

« En fait, on ne le sait pas encore vraiment. Je suppose que c’est à cause d’une histoire d’amour qui s’est mal terminée, comme dans la légende. »

Wyndt attrapa un de ses oreillers pour le caler entre le mur et son dos et s’installa pour commencer sa lecture. Il avait souvent lu des contes à Eleanor lorsque ses parents, entendant profiter de leurs vacances, sortaient en ville, mais jamais de roman. Ce ne se révéla pas si différent, mises à part quelques phrases trop longues, voire interminables. L’intrigue avait privilégié une version moins connue de la légende selon laquelle le Phoenix chantait pour oublier qu’il était irrémédiablement séparé de sa famille, et se révéla passionnante.

Sael s’était enroulé dans une couverture et, au fur et à mesure de la lecture, s’était de plus en plus reposé contre lui. Iel engagea un débat houleux lorsque le personnage de Volovelle fut introduit sous le nom de Caprice, Sael soutenant qu’il s’agissait forcément d’une horrible traîtresse alors que, d’après la lecture que Wyndt en faisait, elle semblait surtout embarquée dans cette histoire par erreur. Ce fut une dispute passionnée mais très agréable.

« En tous cas, ce n’est pas mal écrit » déclara Wyndt en reposant le livre illustré un logo en forme de lune rouge. « Tu veux manger quoi ? Ça te dit du riz ? »

Sael fit la moue mais vint tout de même se planter à côté de lui pour le regarder cuisiner. Ce n’était pas la première fois qu’iel faisait ça, et Wyndt lui demanda une nouvelle fois un coup de main pour qu’iel n’ait pas à hésiter durant tout ce temps à proposer son aide. Leurs rapports restaient fragiles et Sael n’osaient pas lui témoigner trop de bienveillance de peur qu’elle soit interprétée comme un pardon.

Wyndt en était bien conscient ; pourtant son naturel reprit le dessus alors qu’il grattait d’une main distraite une excroissance de glace qui avait poussé à l’intérieur du réfrigérateur. L’attitude correcte dans ce contexte aurait été de la jeter dans l’évier, pas de la faire glisser entre le T-shirt et le dos d’une petite personne concentrée sur son dosage des grains de riz.

Sael sursauta si violemment qu’il envoya valser les céréales partout sur le plan de travail puis se contorsionna pour se frotter le dos.

« C’est… c’était une blague » déclara Wyndt d’un air dépité avant se saisir un torchon sec pour le lui tendre. « Je n’avais pas l’intention de te faire peur. »

Comme Sael ne semblait pas trouver ses mots et paraissait pratiquement paniqué, Wyndt prit sur lui de soulever l’arrière de son T-shirt pour essuyer le reste du glaçon. « Je suis désolé. »

Sael lui jeta un regard stupéfait. Puis iel alla ouvrir le robinet d’eau froide pour lui en jeter à la face. « C’est… à peu près le principe » répondit Wyndt en s’essuyant le visage. « Sauf que normalement, on n’est pas censé se sentir mal ensuite. »

« C’est toi qui a commencé » rappela Sael d’un ton accusateur.

« Je n’ai pas dit que c’était de ta faute. » Wyndt utilisa le torchon qu’il tenait pour finir de se sécher les cheveux. « Je n’ai pas pris en compte que tu ne connaissais peut-être pas les farces. »

Sael ne répondit rien mais plissa les yeux. « Je sais ce qu’est une farce. »

« Je n’ai pas pris en compte que tu n’aimais peut-être pas les farces. »

L’adolescent se mordilla la lèvre. Puis iel baissa les yeux. « J’ai… peut-être été un peu impulsif. »

Wyndt reposa le torchon humide et tendit une main vers le bras de Sael, attendit de lae voir remarquer son geste avant de le lui frotter gentiment. « Et moi un peu irréfléchi. J’ai agit un peu par automatisme : on passait notre temps à ce jeu avec ma soeur quand on était jeune. »

Sael sembla se détendre, mais croisa les bras. « Ce jeu ? »

« Dessiner des araignées sur le rouleau de papier toilette et des moustaches sur le visage de l’autre quand il s’était endormi, remplacer le sucre par du sel et mettre du piment à la place du poivre… des farces, quoi ! C’était pratiquement notre activité principale quand on était à la maison. » Il eut un petit sourire à ce souvenir. « Ça empirait parfois un peu vite… »

Sael se crispa en serra les bras autour de luiel-même. « Peut-être que je ne sais pas vraiment ce qu’est une farce. » Il se mordillait la lèvre en regardant par terre. « Je veux dire, je comprends la théorie, mais j’ai pas beaucoup de pratique. »

Wyndt passa doucement une main dans sa chevelure rêche. « Je suppose que c’est pareil pour moi et les enfants. »

« Je suis pas un enfant » répliqua Sael en étrécissant les yeux. Wyndt sourit.

« Ah très bien, monsie— cher adulte ! Et tu penses qu’un adulte pourrais me ramasser tous les grains de riz qu’iel a éparpillé partout parce qu’iel n’a absolument pas sursauté à cause d’un minuscule glaçon ? »

Sael fronça les sourcils avec une moue un peu vexée, mais s’attela à la tache sans protester. Ses cheveux le picotaient encore agréablement là où son gardien venait de passer la main.

Quelques moments plus tard, alors que Wyndt venait de poser une petite casserole de sauce sur le feu, il sentit glisser dans son dos la brûlure d’un glaçon.

Pris entre la surprise et le rire, il rattrapa le bout de glace et se retourna pour faire face à un Sael un peu tendu mais dans l’expectative. Pour éviter de répéter le précédent fiasco, Wyndt se contenta de tendre le bout de glace de manière à bien montrer ses intentions, et les yeux de Sael s’arrondirent comme des billes.

« Mais c’est toi qui a commencé ! »

« Peut-être, mais il se trouve que si je t’attrape, il est bien possible que j’ai comme une envie de me venger. »

Sael hésita une seconde avant de partir au quart de tour, ce qui ne l’empêcha pas de trébucher contre une chaise et de se retrouver presque aussitôt avec un glaçon dans le dos qui lae fit gigoter comme un poisson hors de l’eau. « Cette fois je vais te mettre deux glaçons » protesta la jeune personne alors que Wyndt l’empêchait de retourner vers le réfrigérateur. Iel avait l’air de prendre cette nouvelle mission très au sérieux, et cela fit rire l’agent spécial de bon coeur.

« Non mais comment tu veux que j’y arrive si tu ne me lâche pas ? » râla l’adolescent en se tortillant alors que Wyndt lae retenait sans forcer.

« Peut-être que tu vas devoir te montrer plus malin que moi » suggéra Wyndt avec un sourire en lae serrant instinctivement plus près.

Tu vas devoir lae rendre.

Sael dû voir l’expression de tristesse qui venait de passer sur son visage car il cessa de se débattre et lui jeta un regard interrogateur.

Wyndt fronça les sourcils et lae relâcha.

« Sael… »

Il hésita. « Promets-moi de prendre soin de toi. »

Les mots avaient du mal à sortir.

Wyndt s’éloigna d’un pas pour lae prendre par les épaules. « Quand tu seras partie, je veux que tu te souviennes que tu as raison de ne pas te laisser marcher sur les pieds. Tes méthodes sont un peu drastiques, mais tu n’as pas à te laisser faire. » Il sentit son pouce faire de petits cercles rassurants contre le tissu du T-shirt. « Beaucoup de gens vont chercher à te convaincre de faire des choses dans leur intérêt personnel, mais personne n’a le droit de te faire du mal. »

Sael se mordilla la lèvre. « Ils vont venir me chercher, n’est-ce pas ? »

« Bientôt, même si je ne sais pas exactement quand. »

Iel hocha la tête. « Tu prendra soin de Sky, pour moi ? »

« Je ferai ce que je peux. »

Sael regardait par terre mais Wyndt vit clairement une ligne humide tracer son chemin en travers de sa joue. « Ce ne serait pas possible que tu viennes ? »

Avant que Wyndt n’ait pu réagir iel enchaîna : « Ce n’est pas grave. Oublie ça. Je sais très bien que ce n’est pas possible. »

Puis iel tourna les talons, remonta dans sa chambre et ne revint pas manger.

Will passa une bonne partie de l’après-midi à tourner en rond, à consulter le classeur vert et à se poser des questions. Finalement, il prit son téléphone et sortit dans l’air frais, face aux arbres. Il demanda conseil à la Sylve, et une brise fit frémir les feuilles.

C’était tout ce qu’on pouvait attendre de la forêt, un signe pour révéler la réponse que l’on portait en soi. Il dégaina son téléphone.

« Marie ? J’ai une faveur à te demander. »

Lorsque Sael finit par descendre, son sac et un livre à la main, la pièce était vide. Dolce dormait près du lit mais remua la queue à son approche. La seule nouveauté était un gros classeur vert jeté en vrac sur la table à côté d’enveloppes ouvertes.

Sael posa ses affaires sur le lit et alla chercher un restant de riz dans le frigidaire. Iel s’attabla près du classeur et avait déjà engouffré trois cuillerées lorsque son regard tomba sur l’étiquette « F.A. ».

Dolce vint quémander des caresses qu’iel accorda de bon coeur.

Les enveloppes viennent du JAC, un organisme qu’iel ne connaît pas ; le classeur sent la colle et le papier. Intrigué, Sael avale la moitié de son riz et attire le classeur vers luiel : il y a des dossiers de candidature d’adoption accompagnés de refus et une partie libellée « en attente » avec des lettres sans réponse. C’est difficile de lire sans sa loupe mais c’est écrit plus gros que dans son livre.

Il y a une troisième intercalaire derrière laquelle sont glissées quelques feuilles : un dossier et une réponse datée de la semaine précédente.

Le JAC, c’est le Centre d’Adoption du Jahana. La lettre, c’est une proposition de rencontre avec la petite Ajene, huit ans, fille de réfugiées politiques n’ayant pas fait long feu. Elle est minuscule, ses cheveux crépus font les bouclettes les plus adorables du monde, et ses petites dents blanches ressortent comme des perles dans sa jolie frimousse brune et noire. Elle aime les chevaux, les chiens, les petites voitures et voudrait devenir pilote de course. Information importante : elle est diabétique et a besoin d’un suivit régulier.

C’est une petite fille très banale, très gentille, qui a besoin de parents.

Et n’importe qui mériterait d’avoir Wyndt.

Sael n’a plus faim.

Iel relit quatre ou cinq fois la lettre, vérifie qu’elle date bien de la semaine dernière dans le calendrier. L’enveloppe indique qu’elle est sans doute arrivée aujourd’hui.

Lentement, Sael fait tourner toutes les pages à la recherche de son propre dossier, qui ne s’y trouve pas.

Iel en voudrait bien à Wyndt, mais ce serait hypocrite. Et puis, Sael est trop vieux pour avoir des parents. C’est même idiot d’en vouloir, à cet âge.

Peut-être que sa mère ne sera d’ailleurs pas heureuse de lae voir. Peut-être qu’elle a très bien refait sa vie sans luiel, sans tous les problèmes d’un enfant à qui les Etats attribuent un pouvoir politique.

Peut-être que c’est idiot d’essayer de la retrouver.

Sael laisse son assiette à demi mangée et va chercher son sac, couvre ses traces puis se coule dans l’encadrement de la porte du refuge.

Wyndt lui tourne le dos, plongé dans une discussion animée au téléphone durant laquelle il insiste « qu’il a bien conscience de ce que ça va lui coûter » et « que de toutes manières ils savaient tous les deux qu’il finirait par quitter cette équipe lorsqu’il avait décidé d’adopter ».

Alors Sael entoure Dolce de ses bras, l’embrasse une dernière fois de tout son coeur, puis se glisse discrètement entre les ombres.

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Sauver ou périr, telle est leur devise. Une devise appliquée à la lettre. Pour Michel, on ne devient pas pompier, on l'est déjà dès le berceau. Cet esprit de sacrifice est un don insufflé dès la naissance.
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A quoi pensait Michel dans la chaleur des flammes appelant de toutes ses forces que l'on vienne le sauver. Pour Michel, c'était plutôt être sauvé ou périr. Par chance, sa mère n'était pas loin.
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La vie de Christelle tourne autour de ses trois enfants depuis que son compagnon l'a abandonnée en pleine bataille. Le destin en aurait fait de même si elle ne l'avait pris en main comme on prend un taureau par les cornes pour l’empêcher de vous écrabouiller. Le destin prend parfois un malin plaisir à vous écrabouiller. Il choisit au hasard. Peu importe qu'il s'agisse d'un enfant ou d'un adulte. Le sort ne fait aucune différence, ne fait pas de sentiment. Le destin n'a pas de cœur, n'a pas d’âme. Le destin, c'est comme un banquier. Il frappe les yeux fermés sur les plus faibles. Il les ouvre quand il a accompli son méfait.
Souvent, le destin a ses complices réels ou supposés. Dès qu'un enfant souffre, il y a toujours un salaud qui rôde. Il suffit de le débusquer et de le mettre devant ses responsabilités.
On dit que le diable est dans les détails. Cette nuit là le détail avait l'apparence d'une chambre d'enfant situé au deuxième étage d'un immeuble qui venait d’être restauré selon les dires de la propriétaire. Oui, il venait d'être refait à neuf.
Il n'empêche qu'au beau milieu de la nuit, le feu s'est déclaré dans la chambre du petit Michel ,cinq ans.

Un problème électrique comme souvent.

Le petit garçon dormait, se laissant bruler. Comme la grenouille de la parabole s'était laissé cuire dans la marmite. Michel s'est laissé brûler, tétanisé par ce qui se passait dans cette chambre. Un enfant ça reste un enfant.
Peu à peu une fumée noire, dense et âcre avait envahi l'espace, pénétrant par tous les interstices du meublé pour enfin alerter la mère qui dormait dans le canapé du salon. Une mère harassé par la fatigue sans doute, qui n'a rien vu venir et qui s'est glissée confiante dans les bras de Morphée, vaincue.
Les bombes au phosphore tombant sur Dresde et Cologne générant une chaleur atomique qui fit fondre le corps des enfants sur l'asphalte me vinrent à l'esprit. Que peut faire un enfant face aux flammes sinon se laisser mourir en criant maman? Oui, Michel criait:"maman , vient à mon secours!"
Guidé par son instinct maternel, la mère s'élança à corps perdu dans le couloir menant à la chambre, les bras tendus, heurtant les murs de cet interminable, de ce satané couloir,présageant le pire, la fumée âcre commençait à lui piquer les yeux et à lui ronger les poumons. Mais qu'importe, son fils brûlait sur son lit. Les draps, la couette étaient consumés. Le corps du garçon restait collé au sommier par le dos. Le lit superposé avait brûlé, ne laissait apparaitre que la structure en ferraille. La chaleur avait entamé la chair. Bien qu'il fit un noir d'encre elle distingua les bouts de peau qui se détachaient de ce corps devenu flasque et mou. Néanmoins, avec l’énergie d'une mère au désespoir, elle réussit à extirper ce petit corps de la fournaise, une fournaise qui était à l’œuvre. Tout fondait, les carreaux de la chambre claquaient, le plâtre du plafond cassait, laissant apparaître la brique rouge, une suie noirâtre tombait en goutte de chaleur sur le corps et sur la tête de la jeune femme, insensible devant l'effroi à la chaleur du carrelage qui lui brûlait les pieds.
Malgré le malheur et le désarroi qui s'abattaient d'un coup d'un seul, la jeune mère eut la force et la présence d'esprit de garder son petit d'homme par devers elle et ainsi l'arracher aux griffes de l'enfer. Non, cette chose lui paraissait impossible. Ce qui lui arrivait était du domaine de l'impensable. Une pareille catastrophe ne pouvait arriver. Un cauchemar dont elle se sortirait vainqueure et tout redeviendrait comme avant.
Ceux qui n'ont pas d'enfant ne peuvent comprendre.
Un pauvre gamin de cinq ans qui n'a pas ému ces monstres froids que sont les assureurs qui fleurtent avec des pratiques barbares. Qu'importe la vie d'un petit d'homme?
Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
L'établissement bancaire où Christelle avait souscrit une assurance sur les risques quotidiens lui avait opposé une fin de non-recevoir. Le banquier, un homme gros et gras au visage rond et joufflu, suant à grosses gouttes derrière un ventilateur qui brassait de l'air chaud, il parlait en fixant ses clients par dessus ses lunettes rondes, affirmant de manière péremptoire que la jeune femme ne possédait pas de contrat d'assurance, ce qui n'était pas la vérité aux dires de la jeune femme. Christelle était persuadé d'avoir conclu avec la banque une assurance qui la protégerait, elle et ses enfants des risques de l’existence. Mais comme chacun sait, les banquiers joufflus vous imposent un parapluie les jours de canicule et vous le reprennent quand il pleut des cordes.
Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
Adrien de saint-Alban
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Sonio

Albert et Léon
Les faux frères
Ont ils tord ou raison ?
10h - Avenue Jean Jaurès
Devant deux cafés express...
Bonjour Albert !
Comment vas tu Léon ?
Bien ça va , ça vient !
Trois fois rien
La routine
J'ai un nouveau chien
À cause de Micheline
Et toi Albert ?
Même refrain ?
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À portée de la main
Avec tes mots croisés
Tes lunettes dorées
Ta montre en plaqué
Ton costume croisé
Tes pompes en cro-cro
Tu en fait un peu trop !
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...
Mon pauvre Léon
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Des grandes tirades
Des escapades
Des rigolades ...
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Toi tu rêves encore ?
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-Écrit dans le cadre du défi "Grandeur et décadence"-
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