En Pleine Tempête

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Chaque fois qu’il se versait un verre, Wyndt pensait à son père. Au fait qu’avant d’intégrer la formation pour devenir AS, il buvait pratiquement tous les soirs. En vidant son verre il se demanda si Martha Koppel buvait elle aussi, son enfant sur les genoux, en songeant à ce qui l’attendait.

Il avait réchauffé une conserve et était allé s’asseoir sur son lit plutôt que d’appeler Sael. Des souvenirs surgissaient, sa douleur vive comme au premier jour, Babyrie dans le sang, sa mâchoire ouverte sur un sourire blanc.

Il fit l’effort de se tenir droit et de surveiller sa respiration, un, deux, la fleur rouge d’une tête, trois quatre, puis on expire, lentement, en comptant jusqu’à sept.

Se sentir plus calme ne signifiait pas se sentir mieux. Il lui semblait n’être plus qu’un sac de larmes prêtes à déborder, une poche fragile qu’une égratignure suffit à déchirer.

Sael n’était pas redescendu manger.

Il prit son assiette encore tiède, des couverts, et monta la lui apporter dans sa chambre.

L’enfant faisait semblant de dormir, allongé dans son lit en tournant le dos à la porte. Wyndt posa le plat sur sa table de chevet, hésitant à dire quelque chose.

Mais qu’aurait-il pu dire dans cet état ?

En se retournant pour partir il remarqua, sur l’étagère, la rangée des peluches d’Eleanor, immobiles et mortes dans le noir, un reflet blanc sur la bille de leurs yeux. Il en prit une, sa préférée, un oiseau multicolore qu’elle trainait partout avec elle lorsqu’elle venait ici.

Peut-être devrait-il quitter son travail, déménager à des kilomètres de là sur le continent, pour vivre plus près d’elle. Mais peut-être que la douleur nous suit partout où l’on se rend, nous colle à l’intérieur comme une seconde peau. Peut-être est-elle contagieuse.

Wyndt descendit se coucher sans toucher à sa propre assiette, la peluche serrée contre lui. Il lui semblait voir sa soeur debout devant le lit, petite comme lorsqu’elle avait douze ans, une moitié de son visage en sang. Une partie de sa chevelure s’était agglomérée contre le côté de sa tête, elle le regardait avec stupéfaction.

Puis elle tombait. Il se souvenait en détail de comment elle était tombée.

Il se roula en boule, le bras de chaque côté de sa tête comme pour la protéger, contre quoi, aujourd’hui ? La peur ? L’obscurité ?

Il se souvint de Tara à l’hôpital, toute petite dans l’immense blancheur de ce lit.

Le sac qu’on refermait au-dessus du visage noir de Babyrie.

Même Marie, il s’en souvenait très bien, même Marie avait voulu le protéger, insisté pour le garder dans son équipe lorsqu’elle avait été rétrogradée, envoyée au fin fond du monde pour des missions de second ordre.

Est-ce qu’il allait arriver quelque chose à Marie ? Est-ce que le destin avait décidé de s’en prendre également à elle, puisqu’elle le protégeait ?

Il s’efforça à respirer, à se dérouler dans son lit. Ce n’étaient que de mauvais rêves. Inspirer, compter jusqu’à quatre. Expirer.

Ses prochains ordres arriveraient bientôt, et il faudrait le dire à Sael. Lui demander de faire sa valise, de passer un dernier appel à son ami Sky.

Un long gémissement s’étira dans les airs et Dolce se leva avec peine en remuant la queue pour s’approcher de lui.

Dolce, c’était la seule qu’il avait pu sauver, celle qu’il avait tiré des eaux tumultueuses auxquelles son père l’avait condamnée. Elle lui léchait le visage aujourd’hui en émettant ces gémissements caractéristiques de la sympathie canine, s’arrêtant de temps en temps pour reprendre son souffle en haletant de fatigue.

Il se pencha hors du lit pour la prendre dans ses bras, caresser sa bonne vieille tête souriante à l’haleine douteuse, l’embrasser entre les yeux. Elle avait trop mal au dos pour grimper dans son lit, ce qui ne l’empêcha pas d’essayer, et Wyndt finit par l’aider à y monter.

Il passa une nuit agitée et se réveilla très tôt. Il décida de préparer à Sael un véritable petit-déjeuner mais de lae laisser dormir, et sortit presque aussitôt pour sa séance d’entrainement quotidienne. Depuis l’arrivée de Sael il ne pouvait pas s’éloigner du refuge, mais la clairière offrait assez d’espace et il avait besoin de se dépenser.

À vrai dire, il ne voulait pas lui faire face, et c’est pourquoi il ne s’inquiéta pas que les volets restent tous fermés jusqu’à midi passé.


Après quelques heures d’exercice cependant, Sael se glissa hors de la maison pour aller s’asseoir sur les marches du perron. Wyndt fit un geste pour lae saluer, encore mal-à-l’aise ; l’adolescent détourna le regard.

Wyndt fit la moue mais n’insista pas. Il se servit du T-shirt qu’il avait enlevé sur la fin de son entrainement pour essuyer la pellicule de sueur qui le recouvrait et passa à côté de Sael en lui ébouriffant les cheveux pour aller prendre une douche. C’était sans doute un peu maladroit, mais il ne savait pas comment exprimer ce qu’il ressentait sinon.

Il s’apprêtait à lui demander de rentrer parce qu’il ne pouvait pas lae laisser seul dehors lorsqu’une poignante odeur de javel qui lui prit les yeux et la gorge.

Au rez-de-chaussée, des flaques entières de ce produit avaient étés répandues sur le parquet. D’un coup d’oeil, il remarqua que le tissu de ses fauteuils avait été consciencieusement lacéré et que l’évier débordait.

Il n’eut pas le temps de demander des comptes : Sael, qui venait de confirmer d’une main que le 4x4 était bien fermé, s’en était éloigné pour lui jeter une pierre. Choc d'un cailloux qui s'éclate contre le métal.

Wyndt se retourna juste à temps pour voir Sael ramasser un autre projectile et la balancer contre la vitre de sa voiture, où elle rebondit en laissant une étoile blanche. Il se dirigea immédiatement vers luiel pour l'empêcher de lancer une autre pierre et bien évidemment, Sael recula.

« Je suis désolé pour hier soir. »

Sael hésita, puis jeta maladroitement son cailloux vers la voiture et fit quelques bonds de côté pour en ramasser un autre sans que Wyndt ne l'attrape —ce dernier étant trop rapide, iel se contenta de rester hors de portée.

« C’est tout ce que tu trouves à dire ? »

Iel tenta d'attraper une autre pierre mais dû faire à la place quelques pas de côté.

Wyndt avançait suffisamment pour lae garder sur le qui-vive, mais pas assez pour lae toucher —non que cela pose problème. Peut-être était-ce les vapeurs de Javel qu’il avait brièvement inhalé : Wyndt avait la bouche sèche.

Sael se mit à tousser, et Wyndt sentit une pointe d’inquiétude. « Combien de temps es-tu resté à l’intérieur ? »

« Pourquoi est-ce que tu ne me l’as pas dit ? Que tu étais Agent Spécial ? » rétorqua Sael en faisant un écart.

Un instant, le petit visage mouillé enfoui sous un bonnet de laine. L'instant suivant, l'intérieur rouge comme un pot de confiture. Le regard horrifié de monsieur Koppel.

Wyndt fit un pas de côté, posa le pied dans une flaque de sang —non, c'était un éclat de lumière sur le sol. Le ciel se couvrait, assombrissait le sol brun de la clairière.

« C’est madame Ward qui t’a dit de faire ça ? Parce qu’elle pensait que je serais plus facile à gérer, c’est ça ? »

Wyndt ne savait pas comment l’expliquer. Marie ne lui avait pas données d’instructions particulières ; c’est lui qui avait décidé de mettre en place cette mascarade. Elle lui faisait confiance quand il disait que ce serait plus facile, mais il ne lui avait pas dit pour qui.

Peut-être qu’elle ne voulait pas le savoir.

« C’était ma décision. » Seule la vérité pourrait apaiser la colère justifiée de Sael, même si ce n’était pas toute la vérité. « Je sais que tu as un mauvais souvenir lié aux AS. Je ne voulais pas te replonger là-dedans. »

Wyndt comprit son erreur en voyant la grimace outrée de Sael. Il évita de justesse la pierre que l’adolescent lançait —l’air momentanément surpris d’avoir aussi bien visé.

« Alors pourquoi est-ce que Marie Moravec était là hier ? Et pourquoi est-ce que tu insistais, à dire que c’était des policières ? Je sais très bien que ce ne sont pas des policières ! » Iel ne trouvait pas de pierre là où iel se trouvait, et en désespoir de cause lui jeta un bout de bois. « Arrête de faire semblant que c’était pour mon bien. »

Madame Koppel qui lui enfonçait un bonnet sur la tête. « Voilà, et tu ne l’enlèves plus, maintenant ! Sinon, il faudra te raser le crâne ! » Elle avait dit cela sur le ton de la plaisanterie, mais iel savait que c’était sérieux.

« Il n’y en a pas un seul d’entre vous qui s’en préoccupe, de mon bien » ajouta Sael entre ses dents serrées.

Wyndt serra les poings. « D’accord. J’admets que j’ai eu tord. Je n’aurais pas dû te mentir. Mais je ne l’ai pas fait pour te faire du mal. »

« Tu as prétendu que tu étais une famille d’accueil ! »

Wyndt marcha dans une autre flaque de sang, lentement, en ignorant le liquide rouge qui avait éclaboussé son pantalon. Ce n'était que dans sa tête. La cime des arbres se balançait comme des bouquets de coquelicots.

« Ce n’était pas par rapport à toi. Tu sais… Les adultes aussi, ont du mal à parler de certaines choses. »

Sael l'évita de nouveau et parvint à ramasser une petite pierre. Les vapeurs de Javel avaient rougit ses yeux ; iels replia le coude autour de sa bouche pour tousser.

Wyndt lui aurait bien dit de se calmer, mais cela n'aurait servit à rien. D’ailleurs rester calme n'est pas toujours le meilleur des choix.

« Tu n’étais pas obligé de mentir. »

Dans un pot de gelée de fraise, des morceaux de myrtille. La terre semblait rouge autour de Sael. Les cheveux roux de Toomas par mèches dans la gelée. Monsieur Koppel qui hurle.

Monsieur Koppel qui lui montre un film où il y a des acteurs noirs, comme lui, et qui lui parle d’un pays qu’il n’a pas connu, un pays au soleil.

Ce jour là aussi il y avait une dame noire, et Sael s’était demandé si elle serait enterrée dans un pays du soleil. Le sourire blanc de ses dents, sur le côté.

Et Marie, Marie Moravec —iel avait bien retenu le nom— qui pleure sur son cadavre. La femme avec ses cheveux fins et blonds qui volent autour de son visage comme un petit soleil, les mains sur la poitrine de la dame noire au sourire blanc. La première fois que Sael voit un adulte qui pleure.

On peut grandir et continuer de ressentir le désespoir.

C’est la première fois que Sael voit quelqu’un aux yeux si bleus, ou en tous cas qu’iel s’en rappelle. Bleu est la couleur des larmes. On dirait que cette femme en uniforme vient de perdre tout ce qu’elle avait au monde.

Sael se dit qu’elle devait être inestimable, la femme qu’on enferme maintenant dans un sac, et qu’iel ne verrait jamais son véritable sourire. Personne ne pleure sur le corps de madame Koppel, ni de son mari, ni de Toomas. Mais la dame blonde sanglote de douleur et Sael se rend compte que cette femme là n’aurait pas dû mourir. Est-ce qu’elle venait d’un pays du soleil ? Est-ce qu’elle savait cuisiner aussi bien que monsieur Koppel, ou est-ce qu’au contraire elle ratait presque tous ses plats, comme sa femme ?

Iel l’a vu tirer sur la volovienne derrière luiel. Pas celle qui la visait, l’autre. Iel l’a vu sauver la vie de ce monsieur brun qui ouvre des yeux de hibou, l’air hébété, dans un coin.

Sael vient de rencontrer une héroïne et elle est morte devant ses yeux. Pourquoi est-ce que ce n’est pas son histoire que l’on raconte ? Mais la réponse est là aussi, devant luiel, dans le sang. Le corps des voloviennes éclaboussées de rouge.

Parce que ces personnes voulaient imposer leur propre histoire, un conte où les enfants aux cheveux blancs les prémunissent de la mort. Ce doit être plus facile de croire

« Des mensonges ! Des mensonges, c’est tout ce que j’ai eu de toi ! »

Wyndt fait la grimace, parce que c’est la vérité.

« Qu’est-ce que ça te coutait de me dire que tu étais Agent Spécial ? Que tu devais me garder jusqu’à ce qu’on m’emmène je ne sais où, comme d’habitude ? »

Des mensonges. Les adultes ne savent pas vivre dans le monde sans mentir. Ils n’arrivent pas à le regarder en face, alors ils inventent des fables.

Le menteur ouvre et ferme la bouche comme un poisson.

« À la place, tu me fais des gâteaux et tu m’emmènes en promenade ! Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Qu’est-ce qui ne va pas chez vous tous ? »

La pierre que lance Sael atteint Wyndt pile dans les côtes, à la grande surprise de l’adolescent. Iel vise si mal qu’iel ne sait même pas mal viser.

Wyndt baisse les yeux, lentement, porte une main à son ventre. Il aurait dû la ramener couverte de sang. Il aurait voulu la retrouver rouge, rouge vif, et voir Babirye lui lancer un regard. Elle l’aurait enguirlandé pour son manque de réactivité ensuite, pendant que Toomas pleurait la mort de ses parents.

Wyndt voit une goutte d’eau tomber. Probablement, il pleut.

Martha Koppel qui bondit vers la cambrioleuse proche.

Elle n'avait fait que son travail.

Jaillissant comme le sang qui vole vers le ciel.

Comme les flaques rouges dans lequel baignent les pieds de Wyndt.

Inspirer. Expirer.

« Ce n’est pas toujours si simple » dit Wyndt, même s’il n’est pas bien de sûr de ce à quoi il répond. Sael le regarde d’un air stupéfait. Comme s’il portait quelque chose d’improbable sur son visage.

De nouvelles gouttes tombent à ses pieds. Le ciel s’est couvert.

Il se sent soudain si fatigué, il décide de s’agenouiller, les genoux dans le sang. L'eau transparente qui goutte dans les flaques. Pendant une seconde, les faibles rayons du soleil se reflètent sur un vase de lapis-lazuli.

Pourquoi n’a-t-il pas plus résisté à Marie lorsqu’il lui a confié cette mission ? Si quelque chose arrive maintenant, il ne saura pas du tout quoi faire. Sael s’est rapproché, debout et plus grand que lui, une pierre à la main. Est-ce qu’iel va lui frapper la joue, lui ouvrir la mâchoire pour révéler ses dents ?

Wyndt s’en rend compte maintenant, il considérait Babirye comme sa grande soeur, comme Tara. Elle lui avait montré comment stabiliser son pistolet lorsqu’on tremble à cause de l’adrénaline, elle lui avait fait répéter des centaines de fois comment passer une porte quand une personne armée se trouve derrière. Elle le réprimandait lorsqu’il faisait une erreur qui pouvait mettre sa vie en danger.

Et comme Tara, elle l’avait protégé.

Qu’est-ce qu’il t’a pris, Babirye ? Il se sentait presque en colère.

Maintenant Sael était devant lui, debout comme un juge. Iel ne s'était pas teint les cheveux depuis la veille ; une légère démarcation blanche venait poindre à la racine, et la brise qui avait amené les nuages les agitaient comme une onde.

C'était un accident. La voix de son psychiatre en écho de mémoire.

« C’est de ma faute. »

La voix de Wyndt tremble ; il a du mal à parler, et le vent dissimule le visage de Sael. Entre les traits noirs de sa chevelure, il aperçoit parfois ses yeux brillants comme de l’argent.

Tout est rouge.

C'était un réflexe physiologique aux conséquences malheureuses, il dit.

« Je n'aurais pas dû appuyer sur la détente. J'aurais dû rester calme. J'ai été entrainé pour ça. »

Rouge, rouge, rouge. Comme l'intérieur d'un crâne ouvert.

Dans le ciel pâle flottent des morceaux de cerveau blanc.

Inspirer, expirer.

« Si je n'avais pas été là, ils seraient encore vivants. »

Les yeux de Sael sont très clairs à l'intérieur mais gris sombre tout autour de l'iris, comme l'ombre d'une goutte d'eau. On dirait que la Sylve s’est levée dans le vent pour venir l’écouter. De l’eau, de l’ombre et la couleur de la lune. L’immobilité des arbres.

C'est pas de votre faute, répète son psychiatre.

Il lui semble distinguer son reflet dans la mare rouge où il est agenouillé.

« Si je n'avais pas été là, personne ne serait mort. On n'aurait jamais dû envoyer une personne aussi inexpérimentée là-bas. »

C'est parce qu'il était bon qu'on l'avait choisit. Comme une punition. Notre petit voyou qui sort major de promo !

Un coup de tonnerre résonne, empli le ciel d’un vacarme qui s’étire.

« J’ai tiré et je suis tombé. La balle est partie toute seule. Droit dans la petite tête de Toomas. Le pauvre môme, il n’avait rien fait. »

Le tintement de la pluie se fait soudain entendre, léger et clair, puis un crépitement.

« Je n’arrive toujours pas à comprendre. Ce n’est pas normal. Pourquoi est-ce que ça s’est passé comme ça ? Ils n’avaient rien fait. Ils n’auraient pas dû mourir. »

Il ressent soudain un contact contre sa joue, un peu rêche. Sael a tiré sa manche pour la tenir du bout de ses doigts repliés ; avec, iel essuie le visage de Wyndt, une joue après l'autre.

Le vent souffle au sommet des arbres. Wyndt sent une grosse goutte de pluie s’écraser sur son épaule. Le contact du tissu contre les poils courts de sa barbe les tire un peu par endroit. Il prend le poignet de Sael machinalement, frêle et chaud au creux de sa main comme le cœur d'un oiseau qui palpite.

D'autres gouttes frappent le sol à côté d'eux.

« On va se faire tremper » dit Sael.

Hors du couvert des arbres la pluie tombe drue et bleue, bleue, comme la couleur des larmes.

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Défi
Adrien de saint-Alban


Sauver ou périr, telle est leur devise. Une devise appliquée à la lettre. Pour Michel, on ne devient pas pompier, on l'est déjà dès le berceau. Cet esprit de sacrifice est un don insufflé dès la naissance.
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C'était la cruelle alternative, l'insupportable dilemme qui se présentait à Christelle. Allait elle perdre son fils? Elle avait bravé les flammes comme elle avait plusieurs fois bravé le destin. Le destin qui s'était maintes fois acharné sur son fils. Mais toujours là. Toujours présente à la minute même où il fallait qu'elle soit là.
La vie de Christelle tourne autour de ses trois enfants depuis que son compagnon l'a abandonnée en pleine bataille. Le destin en aurait fait de même si elle ne l'avait pris en main comme on prend un taureau par les cornes pour l’empêcher de vous écrabouiller. Le destin prend parfois un malin plaisir à vous écrabouiller. Il choisit au hasard. Peu importe qu'il s'agisse d'un enfant ou d'un adulte. Le sort ne fait aucune différence, ne fait pas de sentiment. Le destin n'a pas de cœur, n'a pas d’âme. Le destin, c'est comme un banquier. Il frappe les yeux fermés sur les plus faibles. Il les ouvre quand il a accompli son méfait.
Souvent, le destin a ses complices réels ou supposés. Dès qu'un enfant souffre, il y a toujours un salaud qui rôde. Il suffit de le débusquer et de le mettre devant ses responsabilités.
On dit que le diable est dans les détails. Cette nuit là le détail avait l'apparence d'une chambre d'enfant situé au deuxième étage d'un immeuble qui venait d’être restauré selon les dires de la propriétaire. Oui, il venait d'être refait à neuf.
Il n'empêche qu'au beau milieu de la nuit, le feu s'est déclaré dans la chambre du petit Michel ,cinq ans.

Un problème électrique comme souvent.

Le petit garçon dormait, se laissant bruler. Comme la grenouille de la parabole s'était laissé cuire dans la marmite. Michel s'est laissé brûler, tétanisé par ce qui se passait dans cette chambre. Un enfant ça reste un enfant.
Peu à peu une fumée noire, dense et âcre avait envahi l'espace, pénétrant par tous les interstices du meublé pour enfin alerter la mère qui dormait dans le canapé du salon. Une mère harassé par la fatigue sans doute, qui n'a rien vu venir et qui s'est glissée confiante dans les bras de Morphée, vaincue.
Les bombes au phosphore tombant sur Dresde et Cologne générant une chaleur atomique qui fit fondre le corps des enfants sur l'asphalte me vinrent à l'esprit. Que peut faire un enfant face aux flammes sinon se laisser mourir en criant maman? Oui, Michel criait:"maman , vient à mon secours!"
Guidé par son instinct maternel, la mère s'élança à corps perdu dans le couloir menant à la chambre, les bras tendus, heurtant les murs de cet interminable, de ce satané couloir,présageant le pire, la fumée âcre commençait à lui piquer les yeux et à lui ronger les poumons. Mais qu'importe, son fils brûlait sur son lit. Les draps, la couette étaient consumés. Le corps du garçon restait collé au sommier par le dos. Le lit superposé avait brûlé, ne laissait apparaitre que la structure en ferraille. La chaleur avait entamé la chair. Bien qu'il fit un noir d'encre elle distingua les bouts de peau qui se détachaient de ce corps devenu flasque et mou. Néanmoins, avec l’énergie d'une mère au désespoir, elle réussit à extirper ce petit corps de la fournaise, une fournaise qui était à l’œuvre. Tout fondait, les carreaux de la chambre claquaient, le plâtre du plafond cassait, laissant apparaître la brique rouge, une suie noirâtre tombait en goutte de chaleur sur le corps et sur la tête de la jeune femme, insensible devant l'effroi à la chaleur du carrelage qui lui brûlait les pieds.
Malgré le malheur et le désarroi qui s'abattaient d'un coup d'un seul, la jeune mère eut la force et la présence d'esprit de garder son petit d'homme par devers elle et ainsi l'arracher aux griffes de l'enfer. Non, cette chose lui paraissait impossible. Ce qui lui arrivait était du domaine de l'impensable. Une pareille catastrophe ne pouvait arriver. Un cauchemar dont elle se sortirait vainqueure et tout redeviendrait comme avant.
Ceux qui n'ont pas d'enfant ne peuvent comprendre.
Un pauvre gamin de cinq ans qui n'a pas ému ces monstres froids que sont les assureurs qui fleurtent avec des pratiques barbares. Qu'importe la vie d'un petit d'homme?
Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
L'établissement bancaire où Christelle avait souscrit une assurance sur les risques quotidiens lui avait opposé une fin de non-recevoir. Le banquier, un homme gros et gras au visage rond et joufflu, suant à grosses gouttes derrière un ventilateur qui brassait de l'air chaud, il parlait en fixant ses clients par dessus ses lunettes rondes, affirmant de manière péremptoire que la jeune femme ne possédait pas de contrat d'assurance, ce qui n'était pas la vérité aux dires de la jeune femme. Christelle était persuadé d'avoir conclu avec la banque une assurance qui la protégerait, elle et ses enfants des risques de l’existence. Mais comme chacun sait, les banquiers joufflus vous imposent un parapluie les jours de canicule et vous le reprennent quand il pleut des cordes.
Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
Adrien de saint-Alban
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Albert et Léon
Les faux frères
Ont ils tord ou raison ?
10h - Avenue Jean Jaurès
Devant deux cafés express...
Bonjour Albert !
Comment vas tu Léon ?
Bien ça va , ça vient !
Trois fois rien
La routine
J'ai un nouveau chien
À cause de Micheline
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Même refrain ?
Toujours avec le petit Robert
À portée de la main
Avec tes mots croisés
Tes lunettes dorées
Ta montre en plaqué
Ton costume croisé
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Tu en fait un peu trop !
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Toi tu rêves encore ?
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Travailleuses
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-Écrit dans le cadre du défi "Grandeur et décadence"-
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