Près des chutes

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Wyndt ne s'attendait pas à ce que Sael soit un bon marcheur, et ses attentes ne furent pas déçues. Mais il ne s'attendait pas non plus à ce que l'adolescent s'arrête devant chaque nouvel arbre —et quand ce n'était pas les branches qui l'immobilisaient sur place avec des yeux ronds comme des soucoupes, c'était un champignon, ou une feuille, ou un petit cailloux stupidement posé au milieu du chemin comme un barrage de douane.  

« On vous laissait sortir souvent à l'Institut ? » demanda-t-il en écartant une branche.   

L'adolescent sursauta si violemment qu'iel manqua de se prendre un arbre. « Quoi ? »  

Wyndt haussa un sourcil et répéta plus doucement : « Je demandais si vous sortiez souvent à l'Institut. »  

« Pas vraiment, non », répondit Sael en se frottant le côté du nez, l'air stupéfait de se retrouver dans une pinède. Une brise tiède souffla entre les branches, et son regard se fixa sur une feuille.  

Une chenille vert et or rayée de blanc et noir, un corps boudiné comme un rôti dodu et de petits yeux ronds dans un visage en bille. Des pattes minuscules telles des bottines jaunes qui attirent la feuille vers ses mandibules sombres dont la peau est tendue comme celle d'une plante grasse... Elles tranchent tels des sabres des arc-de-cercle parfaits, soigneusement découpés dans la feuille translucide que l'insecte soulève avec une force immense pour sa petite taille. L'ombre de la chenille est vert sombre sous la feuille, où les nervures bleues à l'ombre et blanches à la lumière glissent comme les bras minces et ramifiés d'un fleuve. 

Le soleil au travers passe comme dans un voile, révélant en son cœur une multitude de points comme des taches de son, ou comme autant d'étoiles.    

 « Ce n'est plus très loin », fit remarquer Wyndt.    

Sael sursauta de nouveau, la phrase comme un cri lae tirant hors de sa rêverie, l'arrachant à sa contemplation en laissant derrière elle comme une déchirure. Iel se frotta la poitrine pour en chasser cette sensation désagréable.    

Il y avait tant de choses autour d'ellui ; la forêt faisait mal.    

Des bruits, les oiseaux qui pépiaient, un froissement sous les feuilles en bas près de son pied ; le mouvement d'une branche, des herbes frémissantes, le soleil jouant en tâches rondes sur les bosquets.  

Un écureuil au loin, flèche brune de poils sombres et roux qui court sur le sol, ralentit sa fuite mais augmente ses bonds à l'approche d'un arbre, s'agrippe au tronc d'un saut, s'élance ensuite vers les cimes comme une pierre ricochant contre l'écorce brune.    

Sael buta contre une branche morte et s'étala au sol.    

Iel sembla absolument ébahi de s'y retrouver, et le temps que Wyndt fasse demi-tour l'adolescent n'avait pas vraiment repris ses esprits.     

La morsure de la terre qui pique comme un nid de fourmis sur sa paume, sur son genoux et son menton. La forme improbable des feuilles tombées, sèches sous sa main dans les aiguilles de pins ; l'odeur de la résine, sa sensation collante sur le côté de la peau, un grumeau de miel translucide mais dur. Caresse tiède contre son épaule : une autre chaleur et une main délicate qui prend la sienne engluée d'humus et d'épines ; la corne d'une peau épaisse sur le côté de ses doigts à l'ongle cassé liseré de terre, un écho lointain comme une voix ;   

Sael se redressa, encore hébété mais assez revenu à ses sens pour repousser Wyndt avec agacement. « C’est bon, je suis juste tombé, ça va. » 

Iel avisa cependant une autre nouveauté derrière le garde-chasse et, Wyndt, suivant son regard, remarqua la pierre dressée.  

« C’est une Pierre-Parlez », expliqua-t-il. « On s'en sert pour communiquer avec la forêt. Enfin, la Sylve. » 

Sael lui jeta un regard sceptique avant de s'approcher précautionneusement du menhir qui lae surplombait d'une tête. Arêtes lissées par le temps, plaques de lichen jaune étoilé sur la pierre. Contrairement aux Pierres-qui-chantent cette dernière n'était percée que d'un seul trou parfaitement circulaire, large comme la main, cerclé d'une épaisse bordure lisse.   

Théoriquement l'ouverture aurait dû arriver près de sa bouche, mais l'installation n'était pas prévue pour les personnes de sa taille et tombait devant ses yeux.   

« Ça répond ? » demanda Sael en levant un sourcil sceptique.  

Wyndt fit la moue. La cupidité humaine...  

« Évidemment pas. » Le but n'est pas d'obtenir une réponse.   

« En même temps, j'imagine que la forêt a autre chose à faire », déclara Sael en faisant lentement le tour de la pierre pour mieux l'observer. « C’est quoi, une sorte d'autel alors ? Un moyen de chanter ses louanges ? » 

La garde-chasse parut surpris, sa bouche s'entre-ouvrant légèrement alors que son regard hésitait.   

« À une époque, on chantait devant. » 

« On faisait la fête, quoi. » Sael semblait désabusé. « Au moins c'est plus joyeux que de faire couler le sang. » 

Ayant finit d'en faire le tour, l'adolescent se repositionna face à la pierre. « Et on n'est pas obligé de parler à voix haute, si ? Les arbres n'articulent pas. » 

Wyndt croisa les bras et répondit à voix basse. « Traditionnellement, on essaie plutôt de transmettre une émotion. D'où la musique. » 

Un voile de tristesse obscurcit fugacement le regard de l'enfant toujours tourné vers le menhir. Puis Sael baissa les yeux.  

« Tu penses qu'on pourra parler avec les arbres, un jour ? » demanda la jeune personne en s'éloignant. « J’aimerais bien comprendre ce qu'iels se disent. Je ne sais pas si tu fais partie des personnes qui s'en rendent compte, mais iels font un boucan invraisemblable. » 

Wyndt sentit son estomac se nouer. Sael ne le regardait pas, occupé à observer les champignons accrochés au tronc mort d'un frêne, bavardant comme si le sujet n'avait aucune importance, probablement plus pour meubler leur silence que dans le but d'entamer une véritable discussion.  

« Qui d'autre s'en rend compte ? » demanda Wyndt d'un ton égal.  

Sael lui jeta un regard étonné, puis vaguement méfiant. « Sky. Mais Sky aime bien les animaux, aussi. Je ne suis pas certain qu'il fasse une différence. Moi, je préfère les arbres. » 

Wyndt hésita avant de répondre. « Moi aussi. » 

De méfiante, l'expression de Sael passa à carrément soupçonneuse. « Personne n'aime les plantes plus que les animaux. Les gens trouvent ça bizarre. » 

Le garde-chasse se mordillait la lèvre. Puis il sembla prendre une décision et se détourna brusquement, reprenant sa route. « Tu avais une sensitive, à l'Institut. » 

« Je l'ai confiée à Sky. » 

Wyndt laissa échapper un soupir. Il avait craint que la plante ne finisse au fond d'une poubelle.   

« Tu l'as choisie comment ? Un passage en magasin ? » 

Sael lui jeta un regard noir. « Tu as acheté Dolce en magasin, toi ? » 

Wyndt esquissa un sourire et jeta un regard à la chienne, qui dressa les oreilles d'un air interrogateur. « Je l'ai trouvée dans un carton devant les portes de mon école. J'habitais dans un bâtiment réservé aux étudiants à l'époque, j'ai eu du mal à convaincre la responsable de me la laisser. » 

Son expression s'assombrit. Il avait amené la chienne chez son père le temps de régler ce problème, une Dolce encore toute petite, malicieuse et vive, qui apprenait tout juste à aboyer.  

Aujourd'hui des poils blancs mouchetaient son museau alors qu'elle trottait laborieusement à leurs côtés vers cette même rive où elle avait manqué d'être noyée.  

Sael se frottait les doigts l'un contre l'autre, sans doute un signe de nervosité, peut-être d'hésitation. « L’une des laborantines fait du jardinage, à l'Institut. Je lui ai demandé si je pouvais avoir une sensitive, et elle m'a dit que oui. » 

Iel hésita un instant, puis décida de passer sous silence la batterie de tests qu'iel avait dû subir en échange.   

Wyndt ne répondit pas, mal-à-l'aise. Dolce comptait pour lui, tout comme la sensitive comptait pour Sael. Ce n'était pas des sujets superficiels, dénués d'investissement émotionnel, qu'ils pouvaient aborder sans conséquences.   

Ce n'est que temporaire.  

Il frissonna pour se débarrasser de cette impression désagréable.  

Ce n'est que temporaire.  

« Tu l'as choisie comment ? » demanda Wyndt en s'efforçant de rester léger.  

L'enfant haussa les épaules. « Je me suis dit que c'est plus facile pour un humain de se lier à une plante qui réagit. On est assez limité, question empathie, même quand on aime les plantes. Je ne voulais pas prendre le risque de me lasser. Après tout, elle n'a rien demandé la pauvre, et une fois en pot, elle est totalement à ma merci, non ? » 

Wyndt se sentit soudain nauséeux, avala sa salive en faisant une grimace. Sael restait distant, son ton monocorde et presque dédaigneux. Pourtant la logique de son raisonnement impliquait une longue réflexion, donc la sincérité.  

Wyndt n'avait jamais rencontré personne qui partage ce point de vue.   

Tara n'aimait pas plus les végétaux que les bêtes, probablement effrayée par tout ce qui semblait vulnérable à l'humain. Ses amis s'attendrissaient devant les petits animaux en tondant leur pelouse, s'offraient des bouquets de fleurs sans arrière-pensées et décoraient leur maison de plantes en pot comme de vulgaires bibelots.   

C'est temporaire, Wyndt !  

L'adolescent parut embarrassé par son silence et croisa les bras, pensant sans doute que le garde-chasse jugeait ses propos idiots.   

Le gamin aux cheveux teints en noirs, avec son œil clair qui tremblait, constamment, un peu plus rapide maintenant que la gêne accentuait les battements de son cœur. Wyndt s'attarda un instant à l'observer, son nez légèrement arqué et les épais sourcils trop noirs, directement reliés à une courte rangée de cils par une paupière simple... une bouche pleine, généralement contrariée, une silhouette androgyne, plutôt menue. Sael tenait plus de sa mère que du peuple dont était issue la lignée prétendument protégée par la déesse Volovelle.  

Et même tanné par le soleil et son œil enchâssé dans le pli d'une paupière, l'enfant n'aurait pas du tout ressemblé à Wyndt.  

Aucun air de famille.  

Et puis, mon bon Wyndt, c'est irrévocablement temporaire.  

Le garde-chasse hâta le pas sans prévenir, ce qui sembla également surprendre Dolce. Sael serra ses bras croisés contre son corps et n'accéléra que légèrement, un peu inquiet de voir le visage d'habitude affable de l'homme se durcir brusquement. Iel préférait rester en arrière, histoire d'avoir un peu d'avance s'il fallait se mettre à courir.   

Wyndt se retourna d'un coup, faisant visiblement un effort pour faire bonne figure malgré ce qui le contrariait. « On est presque arrivé. J'aimerais que tu fasses attention près de la rivière ; le courant est trompeur. » 

Sael ne répondit pas et ne s'approcha pas davantage, méfiant ; mais iel fit tout de même un signe de la tête.  

Le chemin débouchait sur une plage de galets entre de grosses pierres, et le courant rapide de la rivière verte.    

D'ici, on pouvait admirer le rideau des secondes chutes, moins impressionnantes mais plus esthétiques.  

Ce n'étaient pas de longs voiles blancs mais des glaçages transparents sur le dos rond des pierres, formant des éventails d'eau froissée, des corolles liserées de blanc. Parfois à l'aube, ou lorsque le soleil se couchait, ses rayons tombant frappaient l'arête des pierres sous l'eau verte que la nuit semblait rendre opaque. Des taches d'or et de rose brillaient alors dans les cascatelles dentelées d'écume blanche, comme la roue d'une dizaine de paons allongés dans le fleuve, filtrant entre leurs plumes les rayons du soleil.   

Wyndt avait préféré laisser Sael dormir plutôt que de l'amener à ce spectacle, pas seulement par considération envers une personne en pleine croissance. 

Dolce remuait la queue en marchant sur les pierres, des boules de bardane hirsutes accrochées à ses poils. Wyndt vérifia qu'il n'y en avait pas près de ses oreilles puis la laissa trainailler sur la petite plage, renifler les plantes et gratter les quelques plaques de terre ayant survécu aux crues.    

« Je suppose que tu as déjà vu les grandes chutes », dit Wyndt en posant son sac à terre.   

Sael considérait les globes aqueux avec attention, puis sembla se décider pour une opinion.   

« Celles-là sont plus jolies. » 

Wyndt esquissa un sourire plus semblable à une grimace et, alors que l'adolescent allait fureter du côté de Dolce, casa son sac entre deux pierres pour enlever ses chaussures et aller tâter l'eau, qui comme d'habitude était glaciale.    

Il retroussa le bas de son pantalon pour faire quelques pas dans le courant, le froid lui coupant les jambes un moment avant que la sensation s'estompe au point que, en restant immobile, il ne sentait plus ses pieds. Un poisson argenté fila entre les fils blancs du courant.    

« Elle n'a pas l'air très chaude », commenta Sael en considérant ses mollets rougis avec méfiance.    

Dolce restait aussi loin de l'eau que possible.   

« En hiver, les rives sont gelées », répondit Wyndt. « Une fois, la glace a pris tout le fleuve en une nuit. Les cascades étaient magnifiques ; j'ai des photos, je te montrerai. » 

Sael fit la moue.    

Il faisait frais, tranquille. En temps normal Wyndt aurait paressé un peu au soleil avant de piquer une tête dans l'eau peu profonde et d'en ressortir vivifié. Il se contenta de s'asseoir près de son étendue en frottant vigoureusement ses jambes de sa serviette élimée.    

Dolce et Sael se fascinaient pour une bestiole par terre, la chienne battant l'air de sa queue rousse en retroussant légèrement les babines, les oreilles partiellement dressées, prête à aboyer sur la bête au moindre geste suspect. Sael, accroupi, se tenait aussi immobile que les pierres autour d'eux.   

Dans le ciel limpide s'étiraient des vapeurs de nuages.   

De temps en temps, des visiteurs se faisaient entendre en amont, s'éclaboussant certainement vu leurs éclats de rire ; il y avait une longue plage de fleuve plate et peu profonde entre les deux chutes, où les vacanciers aimaient à se baigner. En aval, où se trouvaient Wyndt et Sael, l'eau se montrait plus traître, plus profonde en général et surtout en particulier, dans les trous invisibles où le courant se cache.   

On avait installé au pied des chutes de grands panneaux préventifs bardés d'interdictions qui n'empêchaient pas un imprudent de se noyer de temps à autres.     

Vers midi, Wyndt sortit les tartines de pain brun qu'il avait passées au four le matin même pour y faire gratiner un mélange d'œuf et de fromage, collées deux par deux pour éviter d'en mettre partout. Comme cela ne rentrait absolument pas dans le cadre du régime alimentaire ordonné par l'Institut Mayer en lettres capitales sur papier photocopié, Wyndt y avait, pour bonne mesure, ajouté un restant de légumes mixtes. Sans peser chaque ingrédient. Même pas une fois.   

Ce qui ne sembla pas déranger Sael vu qu'iel se saisit de son repas pour le mâcher sans un mot, lentement, l'air plus absorbé par les mimiques de Dolce que par ce qui se passait autour d'ellui.   

Il faisait si calme que Wyndt se décida soudain à se déshabiller pour se baigner quand même. Par considération envers l'adolescent il se résigna à tremper ses sous-vêtements en s'élançant dans le fleuve.    

De la berge, Sael finissait de mâchonner ses tartines en le regardant pensivement, réfléchissant sans doute à l'imbécilité humaine.    

Iel l'agaçait un peu à toujours tout prendre de haut, cellui-là.    

Parce qu'il était frigorifié et par conséquent d'humeur à bouger pour se réchauffer, Wyndt rejoignit la rive et souleva sans effort l'adolescent pour le hisser sur son épaule, lae tenant fermement par les jambes pour l'empêcher de tomber et rejoignit de nouveau le lit de la rivière.   

Sael s'agrippait à lui comme un chat hérissé sur un tronc d'arbre à la mer, couinant qu'iel était habillé et n'avait pas posé son téléphone.   

Cela mit Wyndt de meilleure humeur, ramenant à sa mémoire les beaux jours durant lesquels Tara et lui jouaient ensemble sur les berges. Il tourna sur lui-même en faisant mine de vouloir regarder Sael pour lui répondre, imprimant de fait sur l'adolescent un mouvement de toupie.    

« Je ne suis pas un sac à patates, abruti ! » lança Sael d'une voix étranglée en s'accrochant comme il pouvait à ses hanches pour éviter de toucher l'eau.   

« Qu'est-ce que tu dis ? » s'écria Wyndt en haussant la voix. « Les chutes font trop de bruit pour que j’entende ce qu'un sac à patates veut me dire ! » 

Après s'être accordé quelques minutes de ce divertissement, et parce que Dolce aboyait comme une perdue depuis la berge où elle était restée, Wyndt cessa de faire le mariole et ralentit ses mouvements pour stabiliser sa charge et regagner la rive. Il raffermit précautionneusement sa prise sur l'adolescent et avançait vers les arbres lorsque son talon dérapa sur un morceau de mousse au fond de l'eau.   

Il fut aussi vite immergé que de retour sur ses jambes et Sael, à côté de lui, trempé comme un chat mouillé, avait des airs pitoyables. L'adolescent fit presque immédiatement demi-tour vers la rive en ronchonnant, les bras écartés comme des baleines de parapluie ruisselantes d'eau.   

Sauf que, absorbé par sa déconfiture, Sael ne faisait pas attention où iel mettait les pieds.    

Wyndt lae rattrapa juste avant qu'iel ne s'avance trop près d'un trou dans l'eau et l'agrafa par la taille pour l'attirer à lui. « Ne passe pas par là. » 

Il désigna les pierres floues sous l'onde claire. « Ce n'est pas beaucoup plus profond, mais ça suffirait à ce que le courant t'attrape par les jambes et te tire avec lui jusqu'en bas de la rivière. Il ne faut pas se baigner sans guide par ici. » 

Sael, dégoûtant d'eau et claquant des dents, lui jeta un regard noir. « Je n'avais pas prévu de me baigner du tout » rappela-t-iel entre ses incisives.   

Wyndt fit la moue —une espèce de poisson de mousse bleu jaillit soudain devant eux. Il glissa un instant sur les vagues avant d'être happé et attiré avec elles sous l'eau puis recraché bien plus loin, où il poursuivit son voyage en tourbillonnant à la surface comme un petit bateau.   

C'était une tong.   

« Eh bien au moins je sais sur quoi j'ai glissé », commenta Wyndt alors que Sael, les bras croisés et grelottant de froid, s'extirpait de l'eau pour aller s'essorer sur la rive.    

Iel posa son téléphone trempé sur un rocher, enleva ses chaussures et s'ingénia à arroser la berge d'un véritable jus de chaussettes.    

Wyndt s'épongea rapidement puis lui posa sa serviette sur les cheveux. « Je vais te trouver quelque chose de sec. » 

Sael ne protesta pas, même s'iel fit la tête (pour ne pas changer) en constatant que Wyndt parlait des habits qu’il portait en arrivant.    

« Ils sont propres de ce matin », soupira Wyndt en lae voyant faire la grimace.    

Et une fois et demi trop grands pour Sael.    

Frigorifiée, la jeune personne se déshabilla sans pudeur, entassant ses vêtements mouillés sur une pierre ; le point blanc de cicatrices brillait sur sa peau entre les gouttes d'eau. Wyndt lui passa son sweat trop long pour lui permettre d’enlever son pantalon plus discrètement ; Sael enroula la serviette autour de ses hanches pour lui couper toute possibilité de jeter un œil sous les jupes de l'Histoire.   

Wyndt enfila son propre jean, beaucoup trop large pour Sael, qui resta en serviette au milieu de la rive, les pieds nus dans ses chaussures, les lèvres pâles et tremblantes.    

Iel semblait toujours d'aussi mauvaise humeur, ce que Wyndt choisit de prendre pour un bon signe.   

En cours de route, l'adolescent éternua une dizaine de fois et Wyndt mit immédiatement le chauffage en arrivant dans la voiture.    

Sael se roula en boule contre la fenêtre de son siège et continua de trembler en faisant la tête. Wyndt secoua dehors la vieille couverture qu'il utilisait pour protéger la banquette arrière des poils de chien et l'enroula dedans jusqu'à ce qu'on ne voie plus que le bout de son nez déjà fort rouge.    

Avant de démarrer, Wyndt hésita. Il se tourna vers le glaçon qui occupait le siège passager. « Je n'avais pas l'intention de te flanquer vraiment à la flotte », dit-il.    

Son téléphone sonna et Sael, qui tremblait toujours, tourna les yeux vers lui sans bouger la tête.   

« Allô ? »  

C'était l'Institut Mayer.   

« Non, Sael va bien ; c'est juste qu'on vient de faire tomber son téléphone. » 

Wyndt jeta un œil au gamin. « C’est madame Ward ; elle veut te parler. » 

Sael glissa une main hors de son cocon de laine en poils de chien. « Allô ? Non, c'est comme il l'a dit, je l'ai fait tomber. Oui, je sais, j'ai juste pas fait attention. Bah j'en sais rien, moi ; ramenez-en un autre, puisque vous y tenez tant que ça ! » 

Iel rendit, presque jeta, son téléphone à Wyndt, qui reprit l'appel avec une madame Ward passablement énervée. Pour éviter d'éternuer tant qu'elle était en ligne, Sael se pinçait le nez en grimaçant.   

« J’irai récupérer ton nouveau téléphone dans la semaine », déclara Wyndt en raccrochant. « Madame Ward n'était pas très heureuse. » 

Il fit une pause, hésita. « Merci de m'avoir laissé une autre chance. Je ne sais pas trop ce qu'il m'a pris de faire le mariole, ce n'était pas très malin. Je suis désolé. » 

Sael se replia un peu plus sur luiel-même en regardant par la vitre. Puis iel fit une petite grimace. « Tu sais, madame Ward, je ne l'ai jamais vue 'très heureuse'. Pourtant, ça fait six ans que je la connais. » 

Wyndt sentit un frisson lui parcourir le corps, mais pas parce qu'il était torse nu.   

Six ans.    

Il y avait six ans, pour la famille Koppel.    

Il jeta un regard à Sael, de plus en plus recroquevillé sur son siège.   

« Ils te traitent bien, à l'Institut ? » 

Sael fit la moue. « On mange équilibré, on fait de l'exercice, et ils testent sur nous des méthodes d'éducation somme toute très calmes. Je n'ai pas vraiment à me plaindre. » 

Iel hésita avant de poursuivre. « Disons que c'est fatiguant de devoir passer des examens tout le temps. Je ne dis pas que j'ai une vie horrible, mais je me passerais bien des interrogatoires et des visites médicales chaque fois qu'il se passe quelque chose dans ma vie. » 

Wyndt remarqua qu'en parlant iel se tordait les doigts.   

« Je sais qu'il y a beaucoup de monde qui aimerait être à ma place, et que j'ai plutôt de la chance, vu ce qu'on fait aux gens comme moi ; mais… »   

Iel se tue, mais continua de se triturer les mains. « On peut rentrer ? J'ai froid. » 

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Ceux qui n'ont pas d'enfant ne peuvent comprendre.
Un pauvre gamin de cinq ans qui n'a pas ému ces monstres froids que sont les assureurs qui fleurtent avec des pratiques barbares. Qu'importe la vie d'un petit d'homme?
Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
L'établissement bancaire où Christelle avait souscrit une assurance sur les risques quotidiens lui avait opposé une fin de non-recevoir. Le banquier, un homme gros et gras au visage rond et joufflu, suant à grosses gouttes derrière un ventilateur qui brassait de l'air chaud, il parlait en fixant ses clients par dessus ses lunettes rondes, affirmant de manière péremptoire que la jeune femme ne possédait pas de contrat d'assurance, ce qui n'était pas la vérité aux dires de la jeune femme. Christelle était persuadé d'avoir conclu avec la banque une assurance qui la protégerait, elle et ses enfants des risques de l’existence. Mais comme chacun sait, les banquiers joufflus vous imposent un parapluie les jours de canicule et vous le reprennent quand il pleut des cordes.
Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
Adrien de saint-Alban
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Sonio

Albert et Léon
Les faux frères
Ont ils tord ou raison ?
10h - Avenue Jean Jaurès
Devant deux cafés express...
Bonjour Albert !
Comment vas tu Léon ?
Bien ça va , ça vient !
Trois fois rien
La routine
J'ai un nouveau chien
À cause de Micheline
Et toi Albert ?
Même refrain ?
Toujours avec le petit Robert
À portée de la main
Avec tes mots croisés
Tes lunettes dorées
Ta montre en plaqué
Ton costume croisé
Tes pompes en cro-cro
Tu en fait un peu trop !
Tu cherches à m'épater ?
...
Mon pauvre Léon
Depuis 68 tu rêves encore de faire la Révolution !
Tu n'as pas encore compris ?
Appris ?
Réfléchit ?
À quoi cela a servi ?
Même en lisant l'Huma
La société ne changera pas !
Finit le temps des barricades
Des grandes tirades
Des escapades
Des rigolades ...
Les pavés du boulevard saint Michel
La philo avec Murielle
Les riches ont des lingots d'or
Toi tu rêves encore ?
Tu sais :'
La lutte des classes
Travailleuses
Travailleurs
Les grands discours
Du grand soir
Du bon soir
On en à fait le tour
La révolution d'octobre
Le communisme
L'idéologie du Marxisme
Le mur de Berlin
Tintin !
On à donné
Mais Albert , ton capitalisme
Hé !
Manque pas de réalisme
Il écrase les petits en leur laissant des
Miettes...
La grosse part du gâteau
Chapeau !
C'est pas mieux
Mon vieux !
Dring ! le téléphone
Sonne ...
Excuse moi
Il à pas de quoi...
Je te dépose quelque part ?
Avec ma jaguar
Heu ! oui
Avenue Foch , chez la comtesse
Ma maîtresse .





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Défi
Ranne Madsen
Quinze minutes.
Une entreprise originale, un lieu de paix et de sérénité, une porte ouverte à plus de sécurité et de stabilité pour toutes ces femmes au métier si dévoyé.
Quinze minutes.
Un recueil de témoignages, les voix de celles et ceux qui ont vu ce rêve fleurir puis flétrir. Un récit sans narrateur, ou plutôt avec une multitude de narratrices et narrateurs. Une histoire qui aurait pu finir bien.
Quinze minutes.
L'histoire du quart d'heure de gloire et du quart d'heure de chute qui a bouleversé la vie de dizaines de personnes. Et détruit la vie d'une d'entre elles.

-Écrit dans le cadre du défi "Grandeur et décadence"-
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