Sael

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— Tu as bien pris tes affaires ? demanda Wyndt en se garant devant le lycée de Brook Dinas où Sael avait l’habitude de se rendre. 

Les autres élèves affluaient autour du 4x4 comme le courant d'un fleuve avant de s’engouffrer entre les portes du bâtiment. 

— J'ai des teisen radell et un crayon, répliqua l'adolescent en brandissant le sachet transparent que Wyndt avait rempli de petit gâteaux plats. 

Le garde-chasse leva les yeux au ciel, amusé ; Sael ne parvenait pas à savoir s’il réagissait de manière sincère ou s’il jouait. Après tout, sa remarque n’avait rien de drôle, rien d’intentionnellement drôle en tous cas.  

L’adolescent fit la moue, fronça les sourcils en remarquant que cela divertissait d’autant plus le garde-chasse, et tourna la tête vers la fenêtre. Toutes ces personnes au-dehors. Seule la fine barrière des vitres pour l'en protéger. 

Wyndt prétendait les avoir installées pour ne pas effrayer les animaux ; mais Wyndt était un menteur. 

Un des garçons que Sael n'appréciait pas, Owen, passa devant le capot, jetant à la voiture un regard interrogateur. Tout le monde savait que c'était le 4x4 du garde-chasse ; il n'y en avait qu'un dans la région. 

Sael s'enfonça davantage dans son siège. Il ne lui seyait point de sortir présentement.  

Devant leur véhicule, une jeune fille s’extirpait en maugréant de la voiture qui venait de se garer, visiblement très irritée par les attentions de sa mère. 

Mais je n'ai pas ce lien, songea Sael. Cette relation qui implique la nécessité d’établir une séparation, une frontière, entre le parent et l'enfant, entre soi-même et l’autre, pour affirmer l’existence de ses besoins uniques et donc pouvoir en prendre soin.  

Identifiable à ses semblables mais jamais assimilé, car jamais identique.  

L'adolescent jeta un regard au garde-chasse, aux boucles brunes qui dansaient autour de son visage à la mâchoire carrée, mal rasée, à ces yeux clairs aux cils magnifiques qui lui faisait un regard de biche. (Ou de girafe, mais c'est moins poétique.) 

Sael songea à sa mère. 

À sa peau brune, ses cheveux noir de geais, à son regard empli de larmes.  

Je n’ai pas besoin de prouver que je suis unique et qu’il va falloir composer avec mes différences. 

La fille s’en alla en claquant la portière. Il lui était probablement difficile d’affirmer son individualité face à sa mère, peut-être parce que cette dernière ne parvenait pas à accepter que cet être humain cesse de lui ressembler. 

À faire son deuil de l’enfant rêvé, de l’enfant imaginaire, en se confrontant à la personne réelle.  

Je n’aurai jamais ce problème.  

Doit-on également faire son deuil du parent idéal ?  

Sael songea à sa mère.  

Puis imagina que Wyndt était vraiment son père. Comment se sépareraient-ils, si c’était le cas ?  

Un bref signe de la main, peut-être. Un simple hochement de tête.  

Par habitude.  

Sael aurait peut-être le droit de prendre le bus seul.  

Il s’agissait cependant d’un homme qui avait préparé des gâteaux spécifiquement pour que Sael n’ait pas faim durant sa journée. Un type qui achetait des peluches en prévision du jour où quelqu’un voudrait jouer avec et qui dormait avec une pile d’essais critiques sur la meilleure façon d’élever un enfant près de son lit. 

Quelqu’un qui s’était rempli la tête avec des théories sur le monde de la parentalité, alors qu’il n’y a pas de parents. Juste des humains qui aident d’autres humains à ne pas mourir trop vite. Moins de sages adultes que de vieux enfants.  

Sael s’imagina jaillir de la voiture, en claquer la portière avec irritation. J’ai besoin de comprendre qui je suis, j’ai besoin d’apprendre à prendre soin de moi, et tu me gonfles avec tes recommandations. 

— Passe une bonne journée, dit le menteur. 

Sael marmonna un remerciement, tira sur la poignée pour sortir ; une voiture électrique jaillit à côté du véhicule, bien trop vite dans cette rue bondée. Sael sursauta car Wyndt l’avait retenu par le bras, par réflexe, l’air sincèrement effrayé à la perspective que l’adolescent passe sous les roues du chauffard.  

Parce que cela aurait été tragique pour la science ? 

Wyndt n’était pas généticien.  

— Heureusement que c’est resté bloqué ; je ne l’ai pas entendue venir ! 

Sourire soulagé de l’homme aux yeux de girafe.  

Tragique pourquoi, alors ? Sael n’était même pas un enfant. À peine un ersatz, car son corps était jeune. Peut-être que le garde-chasse ne s’en était pas rendu compte.  

Sael tira de nouveau sur la poignée, qui s’enclencha parfaitement. « Salut. »  

— Appelle-moi si tu as un problème. 

— Si l'école prend feu, j'aurai sûrement mieux à faire.  

Wyndt sourit et c’était énervant, toute cette bienveillance.  

« À ce soir. » 

« À ce soir » parce que « je t’attends », ou peut-être même « j’ai envie de te voir ».  

Parce que c’est naturel de revenir chaque jour au même endroit, de s’y sentir accueilli et en sécurité. De se dire, au terme d’une mauvaise journée, qu’on sera tranquille quand on sera rentré.  

Qu’il existe un endroit où panser ses blessures.  

Sael s’éloigna sans répondre.  


— On t’a déjà dit que tu ressembles à une fille ? 

— On t’a déjà dit que tu ressembles à rien ? 

Owen n’avait pas de répartie sur le bout de la langue, et se contenta de dépasser Sael en ricanant. L’adolescent prit soin de s’asseoir aussi loin de lui que possible.  

La professeure n’était pas encore arrivée mais Sael ouvrit un cahier pour y griffonner des notes. Sky assistait à un autre cours ; c’était le moment idéal pour avancer sur ses nouvelles. Et puis cela permettrait à son ami d’avoir quelque chose à lire s’il se retrouvait de nouveau alité.  

Le bas de son ventre se contractait comme si quelqu’un s’était amusé à le tordre sur lui-même tel un torchon. Sael se trémoussa sur son siège, cherchant vainement une position qui lui permettrait d’atténuer la douleur.  

Le cours ne l’aida pas davantage ; non seulement la professeure radotait, mais Sael avait déjà lu la majorité de son livre et, suivant l’esprit aventureux de Sky, s’était hasardé dans les essais plus complets de la bibliothèque. Ils en avaient d’ailleurs conclu qu'on leur résumait tant l'Histoire qu'elle en était fausse, raison pour laquelle Sael travaillait désormais à son propre recueil historique.  

Après tout, qui était mieux placé pour parler des Protégées ?  

La professeure désigna une affiche reproduisant « La Mort d'Asphodèle », célèbre peinture à l’huile représentant l'assassinat politique d'une aristocrate opposée à cette même organisation de meurtrières qui avait commandité sa mort.  

La première communauté entièrement composée de femmes. Peut-être avait-elle inspiré l'organisation volovienne selon le même modèle ? Rien n'évolue en milieu fermé. 

Sur le mur d’en face, un autre poster invitait à « Protéger notre Terre ». Elle s’accompagnait d’une représentation stylisée de jonquille, symbole de l’association, et d’un écusson Sylve. L'affiche représentait une nuée d’oiseaux blancs à la tête poudrée d’ocre survolant Y Bass, ce rocher perdu au large de l’île. On avait artificiellement ajouté un Fou de Bassan au premier plan pour aider les néophytes à identifier les volatiles. Des lignes sombres, comme peintes à l'encre de Chine, couraient le long de son bec bleuté pour venir entourer un regard gris poinçonné de noir.  

Sael trouvait cette image dérangeante. 

La douleur finit par se calmer, mais Sael décida tout de même d’aller passer la pause aux toilettes. Se souvenant qu’on y trouverait une poubelle, la jeune personne attrapa le sachet de gâteaux que lui avait préparé Wyndt. 

L'adolescent constata avec soulagement que les toilettes étaient vides. Avisant une poubelle, Sael s’apprêtait à jeter le paquet lorsqu’une petite part de sa conscience lui murmura que tout de même, ce serait du gâchis.  

Mieux valait poser le sachet sur la planche à laquelle était intégré le lavabo et se donner un moment pour réfléchir. L’indécis se lava soigneusement les mains avant d’entrer dans l’un des deux compartiments fermés et fut soulagé de constater que ses douleurs n’étaient pas accompagnées d’autres inconvénients.  

Est-ce que Wyndt était au courant pour ça aussi ?  

Quand bien même, Sael s’était donné assez de mal pour le cacher à l’Institut, vu ce qu’ils lui avaient fait subir comme examens la première fois que c’était arrivé. La question devenait donc, est-ce que Wyndt le leur rapporterait s’il venait à le découvrir ? 

L’idée de se retrouver de nouveau entouré d'une poignée d'observateurs attentifs à une autre personne qui trifouillerait à l'intérieur de son corps maintenu sur le dos lui donnait des sueurs froides. Mais à l’Institut, Sael n’était jamais loin de cabinets propres, et pouvait compter sur une réserve infinie de papier toilette et de raisons de se mettre à découper des trous dans ses draps.  

Wyndt serait plutôt du genre à remonter patiemment le fil des causalités, ce qui lui donnait d’avance envie de casser quelque chose.  

Le problème, c’est que le problème était trop erratique et imprévisible pour que Sael soit toujours prêt à y faire face.  

L'adolescent sortit des cabinets en réfléchissant à une manière de s’y préparer et faillit se cogner à Owen.  

— C’est à toi ces merdes ? demanda le butor en agitant le sachet de gâteaux qu’il était en train d’examiner.  

Sael ne répondit pas et alla se laver les mains. Il était prévu de les jeter, de toutes manières.  

— Tu devrais pas laisser trainer tes ordures n’importe où, renchérit le garçon. Tu n’es pas chez toi, ici.  

Sael prit la peine de s’asperger le visage d’eau avant de laisser le liquide remplir une deuxième fois ses mains en coupe.  

Comme le petit oriental ne réagissait pas à ses provocations, Owen s’approcha en prenant une inspiration qui lui gonfla la poitrine.   

Sael jeta l’eau au creux de ses mains sur le haut de son pantalon.  

— Je ressemble à une fille, je ne suis pas d’ici et je pisse droit. Clairement, j’ai plus de chance que toi, déclara Sael en récupérant son sachet de gâteaux d’un geste vif alors que le garçon restait figé de sidération.  

Sael poussa la porte des toilettes pour sortir, remarqua que quelques personnes de leur classe passaient non loin pour retourner en cours et haussa le ton pour s’assurer qu’elles l’entendent bien : 

« Ne t’inquiète pas Owen. Ça arrive à tout le monde. » 



Sky l’attendait assit près de la fenêtre, son visage trop pâle au cœur des boucles brunes. Il sourit en remarquant son ami, puis lança un coup d’oeil interrogateur au paquet de gâteaux que Sael posait sur la table.  

— Oh, ça… ça vient de mon chien de garde, j’ai pas goûté. Tu en veux ? 

Sky secoua légèrement ses mèches brunes d’un air amusé, puis ouvrit le sachet pour prendre l’une des pâtisseries rondes, sorte de disque épais saupoudré de farine.  

Il mordit dedans sans hésiter et tourna de nouveau son regard vers la fenêtre. Sael fit la moue.  

Saisissant délicatement un teisen radell entre deux doigts, l’adolescent en préleva un morceau de la taille d’un ongle et fit la grimace en le voyant s’émietter sur la table.  

C’était farineux et fade.  

— Il cuisine bien, déclara Sky d’une voix douce en se tournant de nouveau vers Sael. Toujours au beau fixe avec ton monsieur mal rasé ? 

Sael fit la grimace, ce que Sky sembla trouver amusant. 

— Ça va. Et toi ? 

Son ami désigna ses nouveaux pansements.  

— Je ne t'ai pas trop manqué ? 

— J’en ai profité pour lire, répondit Sky en soulevant un roman pour lui montrer la couverture où évoluait un oiseau enflammé. 

— Ah ah, la rébellion s'embrase ! s'exclama Sael avec une joie un peu forcée. 

— Tu as pu avancer sur tes nouvelles ? 

Sael fit glisser vers lui son cahier de cours, où étaient inscrites ses notes de recherche.  

— C’est bien toi qui m’a dit que le principe même du secret c'est de pouvoir s'exposer en plein jour sans éveiller de soupçons ? 

— Dixit la personne qui se ballade avec un faux genre et les cheveux teints, murmura Sky en vérifiant que personne ne les entendait.  

Sael songea à Wyndt, l’ancien policier aux habits usés et aux jolis cils noirs vivant dans un refuge délabré dont les volets électriques s’étaient verrouillés automatiquement en se refermant la veille.  

— Heureusement qu’on est à Hwaels, poursuivit Sky en tirant vers lui le cahier de Sael. Je ne sais pas si cette philosophie tiendrait bon autre part.  

— C’est à se demander pourquoi l'Institut Mayer a choisit cette île paumée pour installer son laboratoire d'études controversées, ironisa Sael en grossissant le trait. 

Sky sourit, fit tourner quelques pages pour estimer l’avancée des recherches de son ami. Le professeur commençait son cours, donc il ne reprit qu’en murmurant.  

— Je vois que tu bloques toujours sur cette histoire de neutre. 

Sael fit la moue. « Je ne peux pas parler des Protégées sans ça, et ne je sais pas comment créer "ça". C'est un vrai casse-tête. » 

— Tu as pensé à l’ajouter à la fin ? Avec une astérisque : *Cf. annexe 1?1

— Tu me prends pour une bille ? Bien sûr que j'y ai pensé. Mais cela me semble trop artificiel. Il faudrait que je trouve un moyen de le faire passer plus naturellement.  

Sky désigna une remarque que Sael avait soulignée trois fois. « Et je vois que ça se complique. » 

— Des histoires de genre. Je n'y comprends rien mais ça existe, qu'est-ce que tu veux. Donc je me retrouve à écrire au sujet de « Rasel », celle qui a rédigée le Premier Traité et, à la génération suivante, soit un chapitre plus loin, je parle de « Megh », celui qui a décidé d’associer ce culte à la lune. 

— C’était pas Ranya ?

— Non. Bref. Tout ce petit monde de « ils » et de « elles » n’est composé en fait que de Blanches-Têtes, vive l’ironie, et en plus j’aurais dédié un chapitre entier juste avant ces deux imbéciles à essayer de démontrer que l’invisibilisation des personnes intersexes a conduit à de nombreux meurtres et à encore plus de suicides. Grâce à Ranya Première, d’ailleurs. 

— Cellui qui… ? 

— Oui.

— Aouch. 

— Et puis, c'est frustrant. Je passe mon temps à me plaindre que je ne trouve personne comme moi dans les livres ; je me retrouve à devoir inventer un genre neutre pour le faire, et me voilà forcé de ne pas l’utiliser pendant au moins deux chapitres à cause de deux idiots qui, de leur vivant, n’ont rien compris à l’importance de la représentation des minorités dans l’Histoire.

— Au moins tu pourras signer « Sael, cellui qui râle tout le temps. »

— Merci de ton soutient. 

Sky eut un petit sourire. 

— « Sael se plaignait si souvent qu'iel entra dans l'Histoire sous le titre illustre de lae Protégée Scrogneugneu. » Je vois déjà les gros titres. 

— « Sky, son ami d'enfance, périt tragiquement d'un accident volontaire en s’étranglant avec un teisen radell. »

— « Ravagé de douleur, Sael décida de brûler vifs toustes celces— c'est bien ça que tu as écrit ? C’est pas clair— toustes celces qui n'arrivaient pas à prononcer ces deux mots pleins de "s" à la suite avec  une dextre célérité. » 

— Pour qui sont ces six sinueuses scies, ma sirupeuse sybille ?

— Sirupeuse ?

Sael tira la langue en fronçant le nez et plissant les yeux pour imiter un serpent. Un serpent, eut-il été présent, se serait certainement offensé de cette piètre représentation. Mais un Sky, qui assistait bien à la scène, trouva surtout que cela lui faisait soudain deux joues presque rondes et un sourire d’enfant, comme un portrait de la personne qu’iel aurait pu être. 

La grimace de Sael lui fermait les yeux ; Sky laissa l’inquiétude passer sur son visage. Que se passerait-il si cette mise en famille d’accueil cachait autre chose ? 

Sael était né plus d’une année après lui et si, à l’Institut, tout le monde le traitait comme l’adolescent insupportable dont iel jouait le rôle, ce n’était qu’un enfant sans repère, avec l’amitié de Sky pour tout bagage et, comble d’ironie, avec cette même personne pour modèle de stabilité. 

Comme on dit, mieux vaut ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier.

— Je suis content que ça se passe bien avec le garde-chasse. J’avais peur qu’il s’en sorte plus mal. C'est difficile de faire face à un adulte qui... 

Sky hésita. « C’est difficile de faire face à un adulte. » 

Sael revit Wyndt en train de se faire détremper le visage par la grande langue de Dolce, grimaçant à cause de son haleine, et haussa les épaules.

— J’ai rencontré pire.  

Iel attrapa son crayon et reprit son cahier à Sky pour faire mine de prendre des notes. « Tu penses qu’ils veulent me déménager ? » 

Sky baissa les yeux. « Même si ton garde du corps n’est vraiment qu'un bras-cassé sans histoire qui voulait vraiment t'ad... chez qui tu pourrais rester, il faudrait que tu t’en ailles avant ta majorité. » 

Avant que l'Institut ne trouve un moyen d'en faire un résident permanent.  

Sael se mit à faire rouler son crayon entre ses doigts nerveusement. 

— Je ne veux pas te laisser en plan.  

— Je ne suis pas en état de partir.  

Sael fronça les sourcils et détourna la tête pour que Sky ne puisse rien y lire.  

On n'a vraiment pas de chance. 

De l’autre côté de la pièce, Owen lui fit signe qu’il allait lui faire regretter ses frasques de tout à l’heure. Comme si un adolescent à la musculature développé faisant deux têtes de plus que Sael pouvait effrayer quelqu’un qu’on torturait régulièrement sur les tables d’observations. 

Un silence passa. Des oiseaux pépiaient sur les branches près de la fenêtre. 

— J’ai quelque chose pour toi, murmura Sky lors du brouhaha occasionné par un changement de livre de cours.  

Il fouilla dans son sac pour en sortir ledit livre ainsi qu’une poche de perfusion, scotchée au sommet et alourdie de pièces, dont un gros billet étranger. « J’ai réussi à alléger un grand ponte de ses trop lourds deniers. Vu qu’il n’était que de passage, je me suis permis d’être généreux. » 

Sael jeta un regard autour d’eux avant de faire glisser la poche vers lui. « Il y a presque de quoi s’acheter une bonne crème solaire là-dedans ! » 

— Ça coûte si cher ?  

— Tu devrais faire plus attention quand tu sors.  

— Et il te manque combien ? demanda Sky en lançant à son tour un regard inquiet à la ronde. 

Sael fronça le nez. « J’ai presque assez pour le billet, mais j’aimerais avoir un peu de côté lorsque je serais là bas… disons que je pourrais m’en tirer si je pars maintenant, mais je n’aurais rien pour survivre sur place. » 

« Il parait que les prix sont plus bas. » 

« Tout est cher quand tu es pauvre » répondit Sael. « Merci beaucoup. Je t’enverrai une carte postale dès que je l’aurais retrouvée. » 

Sky sourit. « Je ne suis pas contre, mais fais-la écrire chez les pélicans par une gerbille rose, histoire de brouiller les pistes. » 

Sael n’était pas d’humeur à rire.  

« J’ai préparé mon trajet sur les ordinateurs de l’école. Le voyage est long, et j’ai fait de mon mieux pour ne pas laisser de traces. Je ne sais pas si j’aurais la possibilité de te prévenir. » 

« Je sais. » 

La lèvre inférieure de Sael se mit à trembler. « Mais je ne vais pas partir tout de suite. » 

« Tu devrais. Ton garde-chasse a forcément un peu d’argent de côté ; si tu réussis à le trouver, tu peux être parti dans la semaine. Avant que qui que ce soit ne se mette en tête de te remettre en cage. » 

Sael se mordit la lèvre. 

« Je ne pense pas que l’Institut ait décidé de te confier à quelqu’un d’autre sans raison » poursuivit doucement Sky. 

Sael fit glisser la poche de perfusion dans son propre sac.  

Sky eu un petit sourire. « Si un jour je vais mieux, je viendrai te voir là-bas. » 

Sael tenta une expression joyeuse, qui se tordit en grimace. 

« En attendant, je te passerai le bonjour de ma mère ! »  


1 *Cf. annexe 1

Annotations

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Défi
Adrien de saint-Alban


Sauver ou périr, telle est leur devise. Une devise appliquée à la lettre. Pour Michel, on ne devient pas pompier, on l'est déjà dès le berceau. Cet esprit de sacrifice est un don insufflé dès la naissance.
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A quoi pense un soldat du feu lorsqu'il est en face de l'enfer, au milieu d'une fournaise?
A quoi pensait Michel dans la chaleur des flammes appelant de toutes ses forces que l'on vienne le sauver. Pour Michel, c'était plutôt être sauvé ou périr. Par chance, sa mère n'était pas loin.
On a tous devant les yeux ces images des tours jumelles, des corps tombant dans le vide que même un photographe a réussi à figer pour l'éternité. On imagine ces corps que personne n'est venu secourir. Des banquiers... qui sait? Ces corps deux fois abandonnés. Devant la tragique verticalité qui allait les engloutir, les mains encore odorantes des derniers dollars. Ont-ils crié maman ?
C'était la cruelle alternative, l'insupportable dilemme qui se présentait à Christelle. Allait elle perdre son fils? Elle avait bravé les flammes comme elle avait plusieurs fois bravé le destin. Le destin qui s'était maintes fois acharné sur son fils. Mais toujours là. Toujours présente à la minute même où il fallait qu'elle soit là.
La vie de Christelle tourne autour de ses trois enfants depuis que son compagnon l'a abandonnée en pleine bataille. Le destin en aurait fait de même si elle ne l'avait pris en main comme on prend un taureau par les cornes pour l’empêcher de vous écrabouiller. Le destin prend parfois un malin plaisir à vous écrabouiller. Il choisit au hasard. Peu importe qu'il s'agisse d'un enfant ou d'un adulte. Le sort ne fait aucune différence, ne fait pas de sentiment. Le destin n'a pas de cœur, n'a pas d’âme. Le destin, c'est comme un banquier. Il frappe les yeux fermés sur les plus faibles. Il les ouvre quand il a accompli son méfait.
Souvent, le destin a ses complices réels ou supposés. Dès qu'un enfant souffre, il y a toujours un salaud qui rôde. Il suffit de le débusquer et de le mettre devant ses responsabilités.
On dit que le diable est dans les détails. Cette nuit là le détail avait l'apparence d'une chambre d'enfant situé au deuxième étage d'un immeuble qui venait d’être restauré selon les dires de la propriétaire. Oui, il venait d'être refait à neuf.
Il n'empêche qu'au beau milieu de la nuit, le feu s'est déclaré dans la chambre du petit Michel ,cinq ans.

Un problème électrique comme souvent.

Le petit garçon dormait, se laissant bruler. Comme la grenouille de la parabole s'était laissé cuire dans la marmite. Michel s'est laissé brûler, tétanisé par ce qui se passait dans cette chambre. Un enfant ça reste un enfant.
Peu à peu une fumée noire, dense et âcre avait envahi l'espace, pénétrant par tous les interstices du meublé pour enfin alerter la mère qui dormait dans le canapé du salon. Une mère harassé par la fatigue sans doute, qui n'a rien vu venir et qui s'est glissée confiante dans les bras de Morphée, vaincue.
Les bombes au phosphore tombant sur Dresde et Cologne générant une chaleur atomique qui fit fondre le corps des enfants sur l'asphalte me vinrent à l'esprit. Que peut faire un enfant face aux flammes sinon se laisser mourir en criant maman? Oui, Michel criait:"maman , vient à mon secours!"
Guidé par son instinct maternel, la mère s'élança à corps perdu dans le couloir menant à la chambre, les bras tendus, heurtant les murs de cet interminable, de ce satané couloir,présageant le pire, la fumée âcre commençait à lui piquer les yeux et à lui ronger les poumons. Mais qu'importe, son fils brûlait sur son lit. Les draps, la couette étaient consumés. Le corps du garçon restait collé au sommier par le dos. Le lit superposé avait brûlé, ne laissait apparaitre que la structure en ferraille. La chaleur avait entamé la chair. Bien qu'il fit un noir d'encre elle distingua les bouts de peau qui se détachaient de ce corps devenu flasque et mou. Néanmoins, avec l’énergie d'une mère au désespoir, elle réussit à extirper ce petit corps de la fournaise, une fournaise qui était à l’œuvre. Tout fondait, les carreaux de la chambre claquaient, le plâtre du plafond cassait, laissant apparaître la brique rouge, une suie noirâtre tombait en goutte de chaleur sur le corps et sur la tête de la jeune femme, insensible devant l'effroi à la chaleur du carrelage qui lui brûlait les pieds.
Malgré le malheur et le désarroi qui s'abattaient d'un coup d'un seul, la jeune mère eut la force et la présence d'esprit de garder son petit d'homme par devers elle et ainsi l'arracher aux griffes de l'enfer. Non, cette chose lui paraissait impossible. Ce qui lui arrivait était du domaine de l'impensable. Une pareille catastrophe ne pouvait arriver. Un cauchemar dont elle se sortirait vainqueure et tout redeviendrait comme avant.
Ceux qui n'ont pas d'enfant ne peuvent comprendre.
Un pauvre gamin de cinq ans qui n'a pas ému ces monstres froids que sont les assureurs qui fleurtent avec des pratiques barbares. Qu'importe la vie d'un petit d'homme?
Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
L'établissement bancaire où Christelle avait souscrit une assurance sur les risques quotidiens lui avait opposé une fin de non-recevoir. Le banquier, un homme gros et gras au visage rond et joufflu, suant à grosses gouttes derrière un ventilateur qui brassait de l'air chaud, il parlait en fixant ses clients par dessus ses lunettes rondes, affirmant de manière péremptoire que la jeune femme ne possédait pas de contrat d'assurance, ce qui n'était pas la vérité aux dires de la jeune femme. Christelle était persuadé d'avoir conclu avec la banque une assurance qui la protégerait, elle et ses enfants des risques de l’existence. Mais comme chacun sait, les banquiers joufflus vous imposent un parapluie les jours de canicule et vous le reprennent quand il pleut des cordes.
Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
Adrien de saint-Alban
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Sonio

Albert et Léon
Les faux frères
Ont ils tord ou raison ?
10h - Avenue Jean Jaurès
Devant deux cafés express...
Bonjour Albert !
Comment vas tu Léon ?
Bien ça va , ça vient !
Trois fois rien
La routine
J'ai un nouveau chien
À cause de Micheline
Et toi Albert ?
Même refrain ?
Toujours avec le petit Robert
À portée de la main
Avec tes mots croisés
Tes lunettes dorées
Ta montre en plaqué
Ton costume croisé
Tes pompes en cro-cro
Tu en fait un peu trop !
Tu cherches à m'épater ?
...
Mon pauvre Léon
Depuis 68 tu rêves encore de faire la Révolution !
Tu n'as pas encore compris ?
Appris ?
Réfléchit ?
À quoi cela a servi ?
Même en lisant l'Huma
La société ne changera pas !
Finit le temps des barricades
Des grandes tirades
Des escapades
Des rigolades ...
Les pavés du boulevard saint Michel
La philo avec Murielle
Les riches ont des lingots d'or
Toi tu rêves encore ?
Tu sais :'
La lutte des classes
Travailleuses
Travailleurs
Les grands discours
Du grand soir
Du bon soir
On en à fait le tour
La révolution d'octobre
Le communisme
L'idéologie du Marxisme
Le mur de Berlin
Tintin !
On à donné
Mais Albert , ton capitalisme
Hé !
Manque pas de réalisme
Il écrase les petits en leur laissant des
Miettes...
La grosse part du gâteau
Chapeau !
C'est pas mieux
Mon vieux !
Dring ! le téléphone
Sonne ...
Excuse moi
Il à pas de quoi...
Je te dépose quelque part ?
Avec ma jaguar
Heu ! oui
Avenue Foch , chez la comtesse
Ma maîtresse .





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Défi
Ranne Madsen
Quinze minutes.
Une entreprise originale, un lieu de paix et de sérénité, une porte ouverte à plus de sécurité et de stabilité pour toutes ces femmes au métier si dévoyé.
Quinze minutes.
Un recueil de témoignages, les voix de celles et ceux qui ont vu ce rêve fleurir puis flétrir. Un récit sans narrateur, ou plutôt avec une multitude de narratrices et narrateurs. Une histoire qui aurait pu finir bien.
Quinze minutes.
L'histoire du quart d'heure de gloire et du quart d'heure de chute qui a bouleversé la vie de dizaines de personnes. Et détruit la vie d'une d'entre elles.

-Écrit dans le cadre du défi "Grandeur et décadence"-
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