Nant-tref

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Sael dormait n'importe comment, ses jambes enroulées dans le drap bleu du lit, les bras passés autour de son oreiller. Les cheveux noirs de l'adolescent luisaient à la lumière du soleil filtrant par le hublot de l'étage, un point blanc à la racine.  

Il semblait plus jeune endormi, ou peut-être retrouvait-il son âge, les traits de son visage détendus par l'innocence du sommeil, le frémissement de son nystagmus imperceptible sous des paupières closes.  

On n'entendait rien, pas même la forêt. Dans cette chambre d'enfant où Wyndt revoyait, en souvenirs indistincts, le fantôme d'Eleanor, cet adolescent trop grand mais pas adulte encore aurait pu déparer. 

Il lui fallut un moment pour se résoudre à s'approcher du lit, à s'asseoir silencieusement au bord, à lever une main pour lui toucher l'épaule, doucement, gentiment, surpris autant que l'adolescent par son sursaut au réveil, par la transformation rapide de son expression endormie en renfrognement suspicieux.  

Dolce leva les oreilles puis la tête lorsque son compagnon poussa la porte du rez-de-chaussée, présence familière qui le rasséréna, qu'il remercia d'une caresse avant d'aller se faire un thé. 

Alors qu'il regardait gonfler les feuilles dans sa tasse, il entendit remuer derrière lui. Sael venait d'arriver par la porte de l'étage, ses cheveux humides sentant la teinture.     

« Je ne sais pas trop ce que tu aimes », déclara Wyndt en désignant la table. « Je t'ai fait des œufs au plat avec du pain grillé. »

« J'aime bien les œufs », dit Sael en s'attablant tranquillement avant de se servir un grand verre de lait. Il fronça cependant les sourcils lorsque Wyndt posa l'assiette devant lui, titilla le jaune tremblotant du bout de sa fourchette comme s'il n'en avait jamais vu de sa vie.   

Le garde-chasse esquissa un sourire fatigué. « Tiens, si tu veux en mettre dans ton lait », proposa-t-il en lui tendant une boîte neuve de chocolat en poudre.   

Sael s’en saisit sans mot dire et Wyndt retourna à son thé.   

« Est-ce que ça te dit de faire une petite marche aujourd'hui ? » demanda-il sortant une cuillère pour y faire fondre du miel.   

« Je ne sais pas », dit Sael en buvant un nouveau verre de lait pur. « Est-ce que Dolce vient avec nous ? »   

« Elle fera sans doute un bout de chemin, mais la connaissant elle s'arrêtera en route avant de faire demi-tour la pauvre grand-mère. Mais ce n'est pas très loin. Tu as des chaussures de marche ? »   

Sael avait encore les orteils à l'air.   

« J’ai des chaussures de sport. »

« Ça n'a rien à voir. Si tu n'en as pas, il faut qu'on t'en trouve une paire. »   

« Ça se trouve je n'aimerai pas marcher. »

Wyndt faillit s'exclamer que tout le monde aime marcher, mais décida de l'écouter à la place.    

« D’accord, on ne va pas s’occuper de ça tout de suite. Mais je dois faire des courses en ville, donc autant que tu me dises ce dont tu as besoin. »

« Tu vas en ville maintenant ? » demanda Sael en haussant un sourcil.   

La durée du trajet devait le faire tiquer, d'autant plus qu'il se doutait bien que Wyndt l'emmènerait pour ne pas le laisser seul. 

« J’ai assez de conserves pour tenir un siège, mais quasiment rien de la liste que m'a donné l'Institut. À mon époque, les adolescents n'avaient pas de régimes aussi élaborés. »  

Ladite liste comportait plus de noms de molécules que d'ingrédients, se quantifiait parfois en moles et Wyndt en avait des sueurs froides.    

« Je peux manger des conserves. »

Bye bye la liste.   

« J’ai tout de même besoin de passer en ville. J'en profiterai pour te montrer l'arrêt de bus. »

Sael fit la tête. « Ce n'est pas à côté. »

« On ne peut pas à la fois vivre en pleine forêt et près d'un hypermarché. Et puis, le bus s'arrête en ville, et ce serait bien que tu puisses te repérer un peu si tu veux sortir. »   

Sael sembla intrigué par le concept. « Sortir ? » 

« Après les cours ou le week-end, avec des amis. Tu n'avais pas ça à l'Institut ? Il faudra tout de même que tu me préviennes, pour que je puisse garder un œil sur toi. »

L'autre sembla dubitatif. « C’est à quelle heure le couvre-feu ? »   

Wyndt sourit, amusé par cette idée. « Je veux que tu me dises si tu dois rentrer après l'heure habituelle, et que tu évites de rester dehors la veille d'un jour de classe. Mais je vais partir du principe que tu es assez grand pour prendre ce genre de décision seul. Si quelque chose ne me plaît pas, on en parlera. »

Sael cligna les yeux en fonçant les sourcils.  

« Après déjeuner tu me montreras tes affaires —enfin, les habits que tu as— pour que je voie ce dont tu peux bien avoir besoin ici. Dans les boutiques, si tu as envie de quelque chose, dis-le moi et je verrai si on peut se le permettre. »  

Sur place, Wyndt insista pour lui prendre une tenue de marche et de bonnes chaussures, parce qu'il lui était tout de même extrêmement difficile d'imaginer que l'on puisse vivre sans aller gambader en forêt une à deux fois par semaine. Sael ne s'était pas montré exigeant, visiblement fasciné par la variété des produits en rayon. Il se contenta cependant de couleurs passe-partout, semblables à celles qui lui venaient de l'Institut.   

Dans la supérette, il avait examiné chaque boîte de chaque étagère de chaque rayon avec une grande concentration. De temps en temps il prenait un paquet en main, l'approchait de son nez et écarquillait dessus ses yeux clairs pour en déchiffrer l'étiquette.  

Wyndt profita du fait que cela prenait des siècles pour aller lui chercher une paire de lunettes de soleil (ils avaient égaré les siennes).    

Il le retrouva au rayon cosmétique, tripotant maladroitement les produits de maquillage ; l'adolescent sursauta à son approche.  

« Tu cherches de la teinture ? » demanda Wyndt en observant d'un œil critique l'état de sa chevelure noire. 

La peau de Sael semblait plus sombre au niveau du cuir chevelu, ou peut-être irritée ; il y poussait des cheveux fins et clairsemés. Sans réfléchir, Wyndt leva un bras pour en toucher la longueur, sèche et sensiblement abîmée -- Sael eut un mouvement de recul, protégea sa tête entre ses mains.   

« Je n'ai pas l'impression que cela te réussisse particulièrement », commenta le garde-chasse alors que la jeune personne se renfrognait davantage et que ses yeux se remettaient à trembler. Il fronça les sourcils en remarquant ce repli. « Je ne voulais pas te faire peur. »

« Tu crois que j'ai le choix ? »  

Sael avait tenté d'appliquer son habituel mordant à cette réponse hostile, mais sa gorge devait s'être resserrée car la réplique parue entrecoupée et hésitante. 

Wyndt lui donna un instant pour se ressaisir.  

« Il y a peut-être d'autres solutions », suggéra-t-il doucement. « S’il s'agit seulement de cacher ta couleur naturelle, tu peux aussi utiliser des chapeaux, voire une perruque, pour éviter les teintures à répétition. »

« Et s'il y a un coup de vent ? » rétorqua l'autre, de plus en plus agité. « Est-ce que tu as seulement idée de combien coûte un seul de mes cheveux sur le marché noir ? »

Pendant un instant fugace, Wyndt put lire dans le regard clair. Tous ces moments horrifiés où l'enfant avait découvert quel prix, précisément, certains accordent à une vie humaine. Un article de nouvelles peut-être, une page sur le Réseau —une liste de chiffres accolés à des mots : « des membres, la langue, le nez, les cheveux ou la peau »… pour des potions ou des rituels, pour la richesse et le succès. Et des rumeurs colportées par des escrocs et des tueurs, alimentant la cupidité d'égoïstes superstitieux et sans scrupules. 

Wyndt leva un bras par réflexe, amorçant un geste rassurant ; Sael se figea par automatisme, ébauchant un mouvement de recul. Cependant, lorsque leurs regards se croisèrent, ils semblèrent tous deux comprendre, exactement au même instant, quelle était l'intention de l'autre. 

La main de Wyndt se posa doucement sur l'épaule de l'adolescent, compatissante et chaude ; Sael fit la moue en regardant ailleurs, sans chercher à l'éviter.  

Il retenait bizarrement le bord de sa manche, de ses deux manches, avec le bout de ses doigts.  

« Ce que je voulais dire », reprit Wyndt d'un ton moins péremptoire que précédemment, « c’est qu'à Whitewaters tu n'es pas obligé de te teindre la tête. On peut effectivement croiser des promeneurs, donc le mieux pour toi serait de garder une casquette avec toi, mais tu ne devrais pas faire ça tous les jours. Tu l'as probablement remarqué, mais tu es en train de perdre tes cheveux. »

Sael se dégagea en croisant les bras, grommelant un mélange d'injonctions à le laisser tranquille et à se mêler de ce qui le regarde. 

Wyndt esquissa un sourire un peu triste, déposa une nouvelle caresse de réconfort sur l'omoplate mince en quittant le rayon. « Je te laisse y réfléchir. Tu sais où me trouver si tu veux en parler. » 

 

Rhys s'occupait des ventes en fin de semaine ; Wyndt lui fit un geste en l'apercevant de loin et le caissier y répondit avec enthousiasme, puis fronça les sourcils d'un air interrogateur en désignant Sael du menton.   

Forçant un sourire sur son visage, Wyndt lui fit signe que oui.    

« Il est déjà grand, non ? » lui souffla Rhys lorsqu'ils arrivèrent en caisse.    

Sael était occupé à vider le caddie.   

« Un enfant est un enfant », répondit Wyndt d'un ton tranquille. « Si on commence à vouloir les choisir sur catalogue… »   

« Vu son âge, j'imagine qu'il vient d'un foyer ? Il paraît que ce sont des cas difficiles. »  

« Je préfère me dire que c'est sa vie qui a été difficile », répliqua Wyndt en ouvrant son sac à dos pour y ranger ses courses.  

Il y déposait sa première boîte de conserve lorsqu'il remarqua du coin de l'œil que Sael, qui attendait sagement en bout de caisse, arrangeait quelque chose dans sa manche, d'un air impassible que la nervosité de ses doigts trahissait.   

Rhys n'avait rien remarqué.  

« Il est peut-être un peu difficile » concéda Wyndt avec une certaine contrariété qui lui fit élever la voix.  

Le caissier lui jeta un regard étonné, puis détourna les yeux d'un air coupable en remarquant que Sael l'avait entendu. Intrigué, ce dernier croisa le regard de Wyndt, qui fronçait les sourcils ; il se figea comme un lapin dans la lumière des phares.

Ses yeux se mirent à trembler.

  

Wyndt aida l'adolescent à charger leur coffre sans rien dire. Sael se faisait aussi discret que possible.   

De retour à sa place sur le siège passager, il se recroquevilla contre la portière.   

Wyndt s'installa derrière le volant sans mettre le contact, puis tendit la main vers lui, paume ouverte.  

Sael lui jeta un regard noir.  

"On peut rester là toute la journée ; personnellement j'ai tout mon temps" fit remarquer Wyndt en insistant de la main pour qu'il se dépêche.  

L'adolescent se renfrogna davantage en se tassant sur son siège.   

Agacé, Wyndt se pencha en avant pour passer une main sous le bras coupable afin de le ramener à lui sans brusquerie ; Sael eut un premier mouvement de recul puis, ne sentant pas d'entrave à ce geste, hésita. Il se résigna finalement à sortir lui-même l'objet de sa manche.  

Il ne le tendit cependant pas à Wyndt, préférant le garder caché nerveusement entre ses mains.   

« Je peux le ramener », souffla-t-il sans conviction, toujours aussi replié sur lui-même.  

« Evidemment que tu vas le ramener. Fais-voir. »  

Sael ramena l'objet contre lui. « C’est pas pour moi. »  

« Et donc du coup, pourquoi tu te caches ? Allez, donne-moi ça. »  

Wyndt obtint enfin le tube noir, épais et long comme deux pouces mis bout à bout, dont l'extrémité se dévissait pour permettre de sortir de ce fourreau un goupillon enduit de liquide brun.   

Il poussa un soupir et revissa le capuchon.   

Les yeux de l'adolescent tremblaient comme jamais.  

« J’ai lu ton dossier, Sael. » Wyndt se tourna lentement vers lui avant de lui rendre le tube de mascara. « J’aurais dû t'en informer. On va dire que c'est de ma faute, pour cette fois. »

L'adolescent faisait à présent rouler l'accessoire de maquillage entre ses doigts, tendu comme un arc.   

« Tu peux me demander n'importe quoi », ajouta Wyndt. « Au sujet de n'importe laquelle des caractéristiques liées à ta condition. Tu n'as pas à te mettre inutilement en danger : si je peux t'aider, je le ferai. »  

« J’en ai presque plus », sortit Sael d'un coup. « Je ne sais pas ce qu'ils t'ont dit, à l'Institut. J'aime pas qu'on voit mes cils. »  

Wyndt plissa les yeux, observa attentivement le visage de la jeune personne ; à première vue on ne devinait rien. Cependant, de subtiles variations de couleurs pouvaient effectivement attirer l'attention sur la véritable teinte de l'ensemble de sa pilosité.   

Le garde-chasse posa une main rassurante sur l'épaule de l'enfant, qui se tendit un instant avant de comprendre l'intention de ce contact. « Je te l'ai dit, dans ce cas c'est de ma faute ; j'aurais dû être clair avec toi. »  

Sael fit la moue. Sous les paupières aux cils teintés de bruns, l'iris se stabilisait.   

« Par contre, il me semble utile de te poser deux petites questions », déclara Wyndt en enlevant sa main pour croiser les bras. « D’abord, est-ce qu'il te semble parfaitement intelligent et sécuritaire de venir faucher un accessoire considéré comme typiquement féminin sous le nez d'un villageois vivant certes un peu isolé du monde, mais pas non plus complètement inculte concernant le culte de Volovelle ? »

Sael esquissa une nouvelle grimace qu'il termina en marmonnement. « C’était peut-être un peu idiot. »  

« Peut-être. Ensuite, qu'est-ce que tu vas faire pour réparer tes bêtises ? »  

L'adolescent se frotta les chevilles l'une contre l'autre. « Il a probablement remarqué que je n’ai pas la tête d'être né de ce côté-ci de la planète. »

« Ce n'est pas hors du domaine des possibles. »  

« Et si je lui ramène un, hum, “accessoire considéré comme typiquement féminin“ il va peut-être commencer à se poser des questions. »

« Rhys est plutôt du genre à donner des réponses, mais c'est l’idée. »  

« Et on a acheté beaucoup de hauts à manches longues. Plus une paire de lunettes de soleil. S'il n'est pas complètement stupide il trouvera que ça fait beaucoup de coïncidences. »

« Je ne dis pas que ça mettrait la puce à l'oreille de tout le monde, mais pour une personne un peu attentive à ce genre de choses, ça pourrait. Tu commences à avoir une notion de ce qu'il faudrait faire ? »  

Sael se trémoussa sur son siège. « C’est pas une très bonne idée de lui ramener ça », dit-il en montrant le tube noir, le tenant assez bas pour que personne ne puisse l'apercevoir de l'extérieur.  

« Tout à fait d'accord », approuva Wyndt. « Mais ce qui est aussi vrai, c'est qu'on lui doit de l'argent. »  

« Ce serait aussi un peu louche de lui en donner sans raison, non ? » fit remarquer Sael.  

Wyndt haussa un sourcil en se détendant. Le gamin n'était pas complètement stupide, et échanger plus de quatre phrases sans que cela vire au drame national avait quelque chose de reposant.  

« On peut faire semblant d'avoir oublié de payer quelque chose à la place ? » suggéra l'adolescent.  

« Tu te souviens du prix de ce que tu a volé ? »

Sael rougit jusqu'à la racine des cheveux, et Wyndt sentit sur ses lèvres le frémissement d'un sourire. Il fouilla dans la poche de son jean pour en tirer sa facture ; après avoir confirmé la fiabilité de son petit cambrioleur en comparant ses dires au prix affiché sur le Réseau par son téléphone, il choisit un objet un peu plus cher dans sa liste.  

« Cette boîte de conserve est à peu près au même prix. On va aller lui dire qu'il a oublié de nous en comptabiliser une. Enfin, je dis “on“ mais c'est toi qui va lui annoncer ça. »

Avant de sortir de la voiture, il retint un instant l'adolescent par le bras. « Il me semble important de préciser que si ce n'était pas en partie de ma faute et que ça ne te mettait pas en danger, je t'aurais demandé de lui rapporter ce que tu as volé. »  

Sael fronça les sourcils. « Et après, je récite une leçon de morale, c'est ça ? »

Il avait dû répondre par automatisme car son expression se figea aussitôt.  

Wyndt haussa les sourcils.  

L'adolescent détourna le regard, puis bredouilla quelque chose en se glissant aussi vite que possible hors de la voiture.  

Wyndt prit ce petit « désolé » comme une victoire personnelle.


Isy les rejoignit à la caisse alors que Rhys les remerciait de leur honnêteté. Elle régla ses achats rapidement pour pouvoir saluer Wyndt avant qu’il ne parte, intriguée par la personne qui l’accompagnait. 

« Quartier libre ? » demanda le garde-chasse en remarquant sa veste en jean.

« Il faut bien, de temps en temps ! » répliqua Isobel en examinant avec curiosité la jeune personne qui s’était instinctivement glissée derrière le garde-chasse à son arrivée. « C’est à toi, cette petite chose ? »

Wyndt se tourna pour présenter son protégé —dû presque faire un tour sur lui-même pour aller le récupérer d’une main autour des épaules et le ramener à son côté. « Isy, voici Sael, qui va rester chez moi quelque temps. »  

L’adolescent fronçait les sourcils, jetant des regards méfiants au pendentif que la nouvelle venue caressait, machinalement, de sa main brune.   

« Un héritage de ma mère », dit-elle en désignant le lourd bijou de métal. « Le premier cadeau qu’elle m’ait fait après notre  déménagement ici. »  

Elle fit tourner la masse de cuivre froide entre ses doigts noirs, l’entrelacs sinueux d’un dragon endormi. Le regard méfiant de Sael passait du symbole religieux au visage brun d’Isy ; Wyndt le sentait peser contre la main qu’il avait posée dans son dos.

« Ce n’est pas du tout la religion de mes parents », admit la jeune femme en remarquant ce regard. « Mais je suis née ici —enfin, dans les Gàidhealtachdt d’Alba— et du coup je l’ai adoptée. C’est grâce à ce pendentif que je me suis fait mes premiers amis », ajouta-t-elle avec un sourire.  

Comme Sael ne semblait pas se détendre, elle lâcha le collier pour s’adresser à Wyndt. «  Quelqu’un s’est enfin décidé à te confier un enfant ? Qu’est-ce qu’ils ont fait traîner ! Combien de temps est-ce qu’elle reste parmi nous la petite ? Ou alors c’est une adoption en bonne et due forme ? »  

« Je suis famille d’accueil et c’est la période d’essai. Mais dans le meilleur des cas, il restera avec moi jusqu’à sa majorité. »

Isobel se mordilla pensivement la lèvre, retournant son regard vers l’adolescent farouche. À vrai dire, elle avait choisi à pile ou face d’utiliser une désignation féminine. Mais bon, si c’était « il »… « Je croyais que tu cherchais une gamine de l’âge d’Eleanor ? »

« C’est une adoption, Isy », sourit Wyndt avec sa patience habituelle. « On ne fait pas son marché. »

Wyndt ne se rendait peut-être pas compte qu’il avait enlacé les épaules de la jeune personne d’un bras protecteur et qu’il caressait machinalement son épaule du pouce, pour la rassurer. Sael examinait Isobel sans se formaliser de ce geste, les yeux plissés de méfiance et aussi, sans doute, parce qu’avec ce nystagmus il ne voyait pas grand chose.

Il ne s’agissait probablement que d’un albinisme oculaire puisque ses cheveux étaient noirs. Isobel trouva ironique que le destin la place face à un ersatz de Protégée, une personne androgyne aux yeux clairs, physiquement différente de ce qu’on dépeignait dans la légende bien qu’elle soit sans doute issue d’une région voisine, alors qu’il lui arrivait souvent d’imaginer cette rencontre.

« En tous cas, si tu as un problème tu peux toujours venir me voir  au poste », offrit Isy en espérant secrètement que l’adolescent ne viendrait pas vraiment y traîner sa gueule d’enterrement. 

« Isobel est policière à Nant-tref », expliqua Wyndt après que cette dernière les ait quittés, l’air un peu contrarié. « Tu sais, ça ne te tuera pas d’être poli. »

Sael repoussa la main posée sur son épaule. « Me frotter à une pratiquante, ça pourrait. »

« Isy est de la religion du Rêve, comme la majorité des personnes dans le coin. Cela ne signifie pas qu’elle est aussi volovienne. Elle avait du mal à trouver sa place ici avant ça. »

« Ne me dis pas que tu crois à ces bêtises », répliqua sèchement l’adolescent en lui lançant un regard noir. 

Wyndt poussa un soupir. 

On en était revenu aux sourcils froncés et aux grimaces acerbes.

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Défi
Adrien de saint-Alban


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Il n'empêche qu'au beau milieu de la nuit, le feu s'est déclaré dans la chambre du petit Michel ,cinq ans.

Un problème électrique comme souvent.

Le petit garçon dormait, se laissant bruler. Comme la grenouille de la parabole s'était laissé cuire dans la marmite. Michel s'est laissé brûler, tétanisé par ce qui se passait dans cette chambre. Un enfant ça reste un enfant.
Peu à peu une fumée noire, dense et âcre avait envahi l'espace, pénétrant par tous les interstices du meublé pour enfin alerter la mère qui dormait dans le canapé du salon. Une mère harassé par la fatigue sans doute, qui n'a rien vu venir et qui s'est glissée confiante dans les bras de Morphée, vaincue.
Les bombes au phosphore tombant sur Dresde et Cologne générant une chaleur atomique qui fit fondre le corps des enfants sur l'asphalte me vinrent à l'esprit. Que peut faire un enfant face aux flammes sinon se laisser mourir en criant maman? Oui, Michel criait:"maman , vient à mon secours!"
Guidé par son instinct maternel, la mère s'élança à corps perdu dans le couloir menant à la chambre, les bras tendus, heurtant les murs de cet interminable, de ce satané couloir,présageant le pire, la fumée âcre commençait à lui piquer les yeux et à lui ronger les poumons. Mais qu'importe, son fils brûlait sur son lit. Les draps, la couette étaient consumés. Le corps du garçon restait collé au sommier par le dos. Le lit superposé avait brûlé, ne laissait apparaitre que la structure en ferraille. La chaleur avait entamé la chair. Bien qu'il fit un noir d'encre elle distingua les bouts de peau qui se détachaient de ce corps devenu flasque et mou. Néanmoins, avec l’énergie d'une mère au désespoir, elle réussit à extirper ce petit corps de la fournaise, une fournaise qui était à l’œuvre. Tout fondait, les carreaux de la chambre claquaient, le plâtre du plafond cassait, laissant apparaître la brique rouge, une suie noirâtre tombait en goutte de chaleur sur le corps et sur la tête de la jeune femme, insensible devant l'effroi à la chaleur du carrelage qui lui brûlait les pieds.
Malgré le malheur et le désarroi qui s'abattaient d'un coup d'un seul, la jeune mère eut la force et la présence d'esprit de garder son petit d'homme par devers elle et ainsi l'arracher aux griffes de l'enfer. Non, cette chose lui paraissait impossible. Ce qui lui arrivait était du domaine de l'impensable. Une pareille catastrophe ne pouvait arriver. Un cauchemar dont elle se sortirait vainqueure et tout redeviendrait comme avant.
Ceux qui n'ont pas d'enfant ne peuvent comprendre.
Un pauvre gamin de cinq ans qui n'a pas ému ces monstres froids que sont les assureurs qui fleurtent avec des pratiques barbares. Qu'importe la vie d'un petit d'homme?
Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
L'établissement bancaire où Christelle avait souscrit une assurance sur les risques quotidiens lui avait opposé une fin de non-recevoir. Le banquier, un homme gros et gras au visage rond et joufflu, suant à grosses gouttes derrière un ventilateur qui brassait de l'air chaud, il parlait en fixant ses clients par dessus ses lunettes rondes, affirmant de manière péremptoire que la jeune femme ne possédait pas de contrat d'assurance, ce qui n'était pas la vérité aux dires de la jeune femme. Christelle était persuadé d'avoir conclu avec la banque une assurance qui la protégerait, elle et ses enfants des risques de l’existence. Mais comme chacun sait, les banquiers joufflus vous imposent un parapluie les jours de canicule et vous le reprennent quand il pleut des cordes.
Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
Adrien de saint-Alban
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Sonio

Albert et Léon
Les faux frères
Ont ils tord ou raison ?
10h - Avenue Jean Jaurès
Devant deux cafés express...
Bonjour Albert !
Comment vas tu Léon ?
Bien ça va , ça vient !
Trois fois rien
La routine
J'ai un nouveau chien
À cause de Micheline
Et toi Albert ?
Même refrain ?
Toujours avec le petit Robert
À portée de la main
Avec tes mots croisés
Tes lunettes dorées
Ta montre en plaqué
Ton costume croisé
Tes pompes en cro-cro
Tu en fait un peu trop !
Tu cherches à m'épater ?
...
Mon pauvre Léon
Depuis 68 tu rêves encore de faire la Révolution !
Tu n'as pas encore compris ?
Appris ?
Réfléchit ?
À quoi cela a servi ?
Même en lisant l'Huma
La société ne changera pas !
Finit le temps des barricades
Des grandes tirades
Des escapades
Des rigolades ...
Les pavés du boulevard saint Michel
La philo avec Murielle
Les riches ont des lingots d'or
Toi tu rêves encore ?
Tu sais :'
La lutte des classes
Travailleuses
Travailleurs
Les grands discours
Du grand soir
Du bon soir
On en à fait le tour
La révolution d'octobre
Le communisme
L'idéologie du Marxisme
Le mur de Berlin
Tintin !
On à donné
Mais Albert , ton capitalisme
Hé !
Manque pas de réalisme
Il écrase les petits en leur laissant des
Miettes...
La grosse part du gâteau
Chapeau !
C'est pas mieux
Mon vieux !
Dring ! le téléphone
Sonne ...
Excuse moi
Il à pas de quoi...
Je te dépose quelque part ?
Avec ma jaguar
Heu ! oui
Avenue Foch , chez la comtesse
Ma maîtresse .





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Défi
Ranne Madsen
Quinze minutes.
Une entreprise originale, un lieu de paix et de sérénité, une porte ouverte à plus de sécurité et de stabilité pour toutes ces femmes au métier si dévoyé.
Quinze minutes.
Un recueil de témoignages, les voix de celles et ceux qui ont vu ce rêve fleurir puis flétrir. Un récit sans narrateur, ou plutôt avec une multitude de narratrices et narrateurs. Une histoire qui aurait pu finir bien.
Quinze minutes.
L'histoire du quart d'heure de gloire et du quart d'heure de chute qui a bouleversé la vie de dizaines de personnes. Et détruit la vie d'une d'entre elles.

-Écrit dans le cadre du défi "Grandeur et décadence"-
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