Convergence

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« Il faut que vous compreniez que vous ne pouvez pas gagner. »

Les talons plats de Chandra Mani heurtaient le sol avec un claquement sourd, ses souliers vernis reflétant la lumière.

« Il n’existe pas qu’une seule manière de gagner. »

Elle hâta le pas, manquant de trébucher sur les pavés inégaux, pour atteindre le tram à l’instant où il marquait l’arrêt. Il lui était difficile de courir dans sa petite robe serrée, avec cette ceinture qui lui comprimait la taille.

« Est-ce que vous avez consulté d’autres avocats ? Que vous ont-ils dit ? »

« Ils ont tous dit que nous allions perdre. »

Tache rouge vif dans cette ville grise, Chandra fit tourner plusieurs têtes lorsqu’elle prit place dans le wagon en rajustant ses lunettes. Leurs verres teintés coloraient le monde de brun, jetaient une ombre sur l’univers. Elle avait utilisé des lunettes correctrices transparentes dans sa jeunesse, mais trouvait les verres sombres plus confortables. Trop de lumière lui faisait plisser les yeux en grimaçant.

« Ils ont raison. Vous allez échouer, quel que soit le nombre de personnes que vous parviendrez à rassembler. Savez-vous ce qu’il peut vous en coûter d’assigner le gouvernement en Justice ? On peut gagner de plusieurs manières, mais c’est vrai aussi lorsqu’on perd. »

Chandra rajusta son immense capeline rouge, s’assurant qu’elle gardait son adorable inclinaison, puis sortit un ordinateur portable de son petit sac à main noir et verni. Elle le déplia de manière à ce qu’il puisse tenir en équilibre sur son genou et consulta ses messages. Plusieurs tapuscrits, quelques retours de ses auteurs, des publicités… Pas de réponse du dernier avocat qu’elle avait consulté, plus réputé et moins cher.

« Pour être tout à fait honnête, je ne saurais même pas dire si vous êtes sérieuse. Je n’avais jamais entendu parler des Blanche-Têtes jusqu’à présent, en dehors des contes. »

Chandra effaça quelques messages inutiles de ses petites mains brunes et manucurées puis consulta le document regroupant ses projets. Certains lui tenaient à cœur, mais elle n’avait pas les moyens de les publier à présent, étant donné l’esclandre qui venait d’entacher l’une de ses meilleures ventes. Le scandale Dimaer avait certes amélioré son chiffre d’affaires, mais les accusations d’hypocrisie n’avaient pas tardé à salir le reste de sa maison.

Sans compter qu’elle se sentait personnellement trahie par le comportement de son auteure vedette. Meredidth Dimaer, séquestrant un enfant —peut-être pédophile, selon les journaux à cancans. Pire, cela concernait une Blanche-Tête

Elle fit une moue contrariée, parcourant la liste de ses publications à venir. Heureusement que les succursales n’avaient pas été ébranlées par cet évènement, où elle aurait dû mettre la clef sous la porte. Cependant, le danger restait bien réel : sans un bon produit pour étouffer l’affaire, sa maison d’édition s’éteindrait dans l’année. Et pourtant, rien de vendeur dans l’univers très fermé des articles académiques concernant les Blanche-Têtes. Tant pis, il faudrait miser sur une autre collection cette année.

Après le tram, il lui fallut prendre plusieurs métros avant de rejoindre son train. Elle profita de l’attente, puis du retard dudit véhicule pour acheter un cachet contre le mal de tête et lire le contrat que lui avait fourni sa potentielle avocate. Cette femme paraissait sceptique quant à ses intentions, trouvant étrange, voire malsain, qu’on veuille s’en prendre directement aux instances gouvernementales. Elle s’était cependant montré de bons conseils, suggérant des cibles plus atteignables et une stratégie en plusieurs actes, quand d’autres lui avaient simplement ri au nez.

Chandra Mani songea qu’elle devrait peut-être se pencher elle-même sur la loi et mener l’affaire toute seule.

Après quelques heures de trajets qui lui permirent de jeter un œil aux tapuscrits qu’on lui avait envoyés (médiocres) puis de planifier la campagne de communication de celui qu’elle éditait présentement, elle regagna sa voiture et se gara non loin du bureau des Éditions de la Lune Rouge.

Le bâtiment, un immeuble ancien qui ne payait pas de mine, débutait par une volée de marches que Chandra, malgré ses nombreux accrocs avec le syndicat des propriétaires, n’était pas parvenue à convertir en rampe.

Ses talons claquants énergiquement sur la route, elle se dirigea vers l’entrée en organisant ses prochaines taches en pensée. Elle ne remarqua pas immédiatement qu’une personne se tenait dans l’ombre des escaliers ; ce fut l’odeur qui attira son attention. Elle songea qu’on avait dû oublier une poubelle au soleil puis, en se penchant en couvrant son nez d’une main, elle constata qu’il s’agissait en fait d’un mendiant, engoncé sous une capuche sale. Elle hésita un instant, puis décida de l’ignorer.

Cependant, la personne se tourna vers elle avant qu’elle ait fait un pas.

« La Lune Rouge », dit une petite voix râpeuse. « Est-ce que vous savez s’il y a quelqu’un en ce moment chez eux ? »

Chandra fronça les sourcils en gardant la main sur le bas de son visage. Elle n’avait pas envie de l’offenser, mais ne comprenait vraiment pas ce que ce clochard pouvait à voir avec elle. « C’est à quel sujet ? », demanda-t-elle poliment, décidant qu’elle pouvait faire un effort malgré les apparences.

Le mendiant releva la tête —il était en fait très jeune, et Chandra se radoucit instantanément. Puis elle se figea en remarquant les cheveux gris, sales, la peau claire où se développait une traînée de tumeurs sombres, et ses yeux pâles qui tremblaient dans leur orbite.

« Je ne sais pas où aller », murmura l’inconnue. « Je… je n’ai nulle part où aller. »

*

Elle aurait peut-être dû lui offrir à boire, mais l’envoya d’abord prendre une douche. Chandra se retrouva alors seule face à une pile de vêtements puants et sales qu’elle n’osait pas toucher. Elle tourna autour, anxieuse dans ses petits chaussons de laine, avant de se résoudre à enfiler d’épais gants de ménage pour transposer le tout dans un grand sac poubelle qu’elle enferma dans un second, pour faire bonne mesure. Puis elle lessiva le carrelage où l’ensemble avait reposé et nota dans son agenda de trouver un teinturier.

Alors que Chandra disposait de quoi se rafraîchir sur la table, la jeune personne revint vêtue d’une robe ample que Chandra ne mettait plus, ses cheveux très blancs sur une peau tout aussi pâle, mais abîmée par le soleil. Chandra identifiait des traces de tumeurs encore peu développées sur sa joue et sa clavicule. À première vue rien de terrible, mais il faudrait tout de même y veiller. Elle arborait également une attelle de résine effilochée, dramatiquement sale et à l’odeur pestilentielle.

« Depuis combien de temps est-ce que tu portes ça ? » demanda Chandra en fronçant le nez.

« Je pourrais l’enlever », répondit la jeune adulte, « mais mon bras fait mal si je ne la porte pas. »

« Montre-le-moi. »

Chandra ne put rien déceler à l’œil nu, sinon que sa protégée ne mangeait clairement pas à sa faim. « Il va te falloir un médecin. »

« Je n’ai pas de papiers. »

L’éditrice prit alors conscience qu’ils discutaient dans la langue internationale, non celle du pays. Cela ne l’avait pas marquée puisqu’elle l’utilisait au quotidien et que ce n’était pas sa langue maternelle, mais elle s’étonna de ne pas y avoir prêté attention. Peut-être était-elle un peu fatiguée.

« Ce n’est pas un problème. D’où viens-tu ? »

« Est-ce que vous pouvez m’aider ? »

Chandra avait rencontré des gens très différents au cours de sa vie, mais encore aucun dont le regard se teintait à la fois de défiance et d’une assurance impassible. Cette personne savait qu’on pouvait survivre à la rue et n’avait pas peur d’y retourner.

« Cela dépend du type d’aide dont tu as besoin. »

« Les voloviennes. Les Forces Spéciales. L’Institut Mayer— c’est-à-dire, le conglomérat pharmaceutique Ven. J’ai besoin de m’en cacher. »

Chandra réprima une expression étonnée. Elle avait discuté de ce culte et des instances gouvernementales le matin même, mais… Pourquoi les Ven ?

« J’imagine que ça se voit », dit la jeune personne d’une voix moins enrouée depuis qu’elle avait eu à boire, « mais j’ai le Syndrome de Vel. »

Chandra ne répondit pas, l’observant toujours depuis le bouclier de ses lunettes noires d’un air impassible.

« Je viens de Hwaels. J’ai traversé la mer et la moitié de ce pays pour arriver ici. Je ne savais pas où me rendre, alors j’ai cherché les Éditions de la Lune Rouge. J’ai lu beaucoup de ses publications. »

Chandra posa machinalement deux doigts sur sa bouche, puis le point entre les deux yeux, avant de les tourner vers le front de son interlocuteur : « Chandra Mani. Je suis la directrice des Éditions de la Lune Rouge, et je me demande bien ce que tu me veux. »

L’autre personne tendit la main vers la baguette de pain torsadé qu’elle avait mise sur la table. « J’ai besoin d’aide. »

« Je peux te proposer des foyers d’accueil, mais je ne suis pas spécialisée dans la protection des Blanche-Têtes. »

Ils se jaugèrent un instant du regard, bien que l’arrivant ne puisse sans doute pas voir ses yeux au travers des lunettes noires. « Je n’ai pas besoin de protection. J’ai besoin d’aide. »

« Je ne vois pas la différence. »

La jeune personne ne prit pas la peine de couper la baguette avant d’y mordre. « Je sais que votre Maison se spécialise dans les essais sur Volovelle et les Blanche-Têtes. »

« Une de mes collections, effectivement. »

« Est-ce que mon témoignage vous intéresserait ? Cela fait des années que je travaille sur un essai au sujet des Protégées. »

Chandra fronça les sourcils en posant ses mains à plat sur ses cuisses. Un des avocats qu’elle avait consulté aurait-il mentionné son projet à quelqu’un ? Cette personne semblait beaucoup trop jeune pour s’atteler à ce type d’essai, ou en tous cas —puisque Chandra elle-même l’avait fait— pour s’y être consacrée sérieusement.

« C’est mon meilleur ami qui a les documents, à vrai dire », ajouta l’autre. « Mais dès que j’aurais accès à un ordinateur, je pourrais les récupérer. »

Hors de question qu’elle laisse cet inconnu approcher ses précieux fichiers.

« Tu demandes beaucoup de choses, pour une personne qui ne donne pas son nom. »

L’autre lui jeta un regard surpris, et fatigué. « Mon nom ? Les personnes qui m’ont enlevé ne comprenaient pas ma langue, alors ils ont écrit ‘Sael’, et c’est comme ça que tout le monde m’appelle. Mais j’ai vu les fichiers, ma mère m’avait prénommé autrement. Alors vraiment, un nom… je ne sais même pas si j’en ai. »

« Sael » répéta Chandra en se remémorant le scandale qu’elle avait récemment dû contenir. « Séquestré dans le castel de Caermoel par Meredidth Dimaer. »

« On en a parlé jusqu’ici ? » demanda-t-iel d’un air surpris.

« Meredidth était mon auteure phare. »

Sael s’immobilisa, et elle sut qu’iel se préparait à bondir vers la porte.

Alors, elle enleva ses lunettes et les posa sur la table.

« Je pense, en fin de compte, que ton témoignage m’intéresserait », dit-elle en levant vers luiel des yeux encore plus pâles que les siens.

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Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

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-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
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Sonio

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