Le Pendentif

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Le soleil se lève à peine lorsque l’esprit d’Isy se clarifie ; la fatigue d’une nuit blanche et l’alcool abondamment distribué l’incitent à rentrer chez elle mais la réunion, bien qu’elle tire sur sa fin, n’est pas terminée. 

Les voloviennes se sont changées, et débattent avec animation de cette première cérémonie qui marque le renouveau du culte. Maintenant qu’elles ont la preuve que Sael est bien leur Protégée, elles sont prêtent à repartir semer la bonne nouvelle chez elles —auprès des personnes désignées.  

La grande prêtresse a été claire sur ce point : il n’est pas encore temps d’annoncer cette trouvaille à toutes leurs ouailles ; il faut garder le secret, et ne partager l’information qu’avec des croyants de confiance soigneusement sélectionnés par le Conseil. Isy ne connait aucun de leurs noms ; elle n’est ici qu’en signe de gratitude, et n’aurait vraisemblablement pas fait partie des invités si elle n’avait pas eu un rôle à jouer dans les retrouvailles de la Protégée. 

Maintenant qu’elle y pense, peut-être que son invitation tient moins du témoignage de reconnaissance que d’une façon détournée de l’inciter à se taire. Après tout, elle est désormais complice de l’élite volovienne dans cette mission de secret. 

Il est difficile pour elle de se sentir à sa place dans ces appartements luxueux et, après s’être discrètement changée, elle profite de son insignifiance pour se glisser dans une pièce adjacente au salon et se frayer patiemment un chemin vers la Protégée.  

Personne ne la remarque, ce qui la rassure car elle est assez certaine de ne pas avoir le droit de s’adresser aussi directement à leur envoyée ; elle ravale sa nervosité pour se couler jusqu’à une chambre proche de l’endroit où est enfermée Sael.  

Les prêtresses ne semblent pas vouloir quitter son chevet, et Isy commence à se demander s’il ne vaudrait mieux pas retourner au salon, avant qu’on ne s’interroge sur son absence ou que quelqu’un la trouve, dissimulée dans le noir dans une pièce vide, sans raison d’y être. Elle se sent extrêmement impolie, pratiquement insultante envers ses hôtesses qui se sont pourtant montrées accueillantes.  

Elle ne peut s’empêcher de porter l’ongle de son auriculaire à sa bouche, rognant nerveusement le peu de kératine qui en dépasse. Plusieurs fois, par la fente entrouverte de la porte derrière laquelle elle se cache, elle a vu passer quelques groupes de voloviennes animées ; leur nombre semble cependant quelque peu décroître et la fréquence de leurs déplacements diminue.  

Peut-être que chaque invitée du jour s’est permis de demander un entretien privé. Peut-être qu’Isy aurait mieux fait de s’adresser directement à ses hôtesses. 

Peu de bruit dans le couloir éclairé, mais des discussions et des éclats de rire du côté du salon ; Isy prend une inspiration et se glisse dans la pièce d’en face —ce qui la surprend d’abord est qu’il s’agit d’une salle de bain. 

La Protégée est allongée sur un épais matelas de couvertures pliées dans la grande baignoire, enfoncée dedans comme dans un couffin. Les draps dégagent une forte odeur de propre, et l’ensemble de la pièce empeste le désinfectant.  

Des compresses et des bandages sont soigneusement alignés sur le petit meuble à côté du lavabo de marbre, à côté de divers outils médicaux.  

On n’a pas éteint la lumière, pourtant la jeune personne dort profondément ; Isy s’approche lentement de sa couche, assez intimidée et incertaine de sa légitimité à se trouver là.  

Elle s’agenouille silencieusement près d’iel, étonnée de la couleur de ses cils —elle savait que la Protégée avait les cheveux blancs, mais ne s’était jamais posé de questions concernant le reste de sa pilosité. Pourtant, elle a bien constaté tout à l’heure, durant la cérémonie, que cette dépigmentation touche bien tous les poils de son corps. Ce n’est pas de l’albinisme, et on lui a souvent précisé qu’il ne fallait pas confondre une décoloration totale avec la marque de la Protégée.  

Elle s’étonne aussi de voir encore de longs traits rouges courir sur ses bras, légèrement gonflés, tendus par une peau rose d’irritation ; elle s’attendait à ce que la cicatrisation soit plus rapide, voire immédiate. Ici, les lignes sont fraîches, rouge vif et, à l’odeur, couverte d’une fine pellicule de pansement en spray.

Une tache pourpre sur ses habits de cérémonie.

Iel remue soudain, se tourne sur le dos et se frotte un œil.  

Paralysée, Isy n’ose pas frémir d’un cil.  

Pourtant, c’est difficile de reconnaître dans cette adolescente une envoyée divine ; elle se rappelle de l’avoir vu se débattre en hurlant comme un démon pour pouvoir s’enfuir à l’arrêt de bus, et se ressent encore du coup de pied qu’iel lui a donné en plein sur l’os de la jambe.  

Sael se retourne, cligne des yeux, puis les ouvre. 

Ils sont trop clairs, la pupille contractée par la lumière qui tombe sur eux comme un point noir, perçants, étranges sous cette rangée courte de cils blancs. Ce regard se focalise sur le pendentif qu’elle porte toujours.

« Je te connais. »

Sael se redresse, et la couverture glisse sur sa poitrine nue —on a enlevé sa tenue de cérémonie pour lui passer des bandages. Iel semble également fatigué, sans doute aussi à cause de l’alcool de riz.

Isy se rend compte qu’elle peut voir ses côtes.

« Tu es la policière de Nant-tref, non ? »

Elle hoche la tête. « C’est moi qui ai prévenu le reste d’entre nous lorsque je t’ai reconnue là-bas. Tu venais de faire une fugue » —elle ne sait pas pourquoi, elle ressent le besoin de le rappeler. 

« Comment va Wyndt ? »

Cette question la déstabilise. « Wyndt ? »

« Le garde-chasse. Mon gardien. Wyndt. »

« Je sais qui est Wyndt. Je me demande juste pourquoi tu cherches à prendre des nouvelles alors que tu voulais t’enfuir. »

Quelque chose passe sur le visage de Sael —de fugace, une sorte de grimace peut-être.

« Est-ce qu’il va bien ? »

Isy ne sait pas ce qu’iel attend d’elle. Elle repense à son dernier rendez-vous avec l’ancien policier, à son amertume et à la douleur, la colère qui transparaissait dans son discours.

« Il est assez occupé en ce moment ; ça va être l’ouverture de la chasse. »

Sael s’enroule dans la couverture en frissonnant. « Je m’en fiche, de ça ; je veux savoir s’il va bien. Et comment va Dolce. »

Isobel hésite. Pourquoi s’intéresse-t-elle à ça ?

Iel la fixe du regard, cherche à la décrypter de ses yeux clairs. « Est-ce qu’il se souvient de moi ? »

« On ne se voit pas beaucoup. »

Iel a envie d’en savoir plus, mais semble tout aussi clairement méfiant. Iel ouvre la bouche, hésite. Se lance quand même.

« Est-ce qu’il va venir me chercher ? »

Isy s’éloigne légèrement, troublée par cette question au ton incertain et presque vulnérable.

« Ne t’inquiète pas », répond-elle gentiment. « Nous faisons tout notre possible pour que personne ne puisse te retrouver. Il ne pourra plus te faire de mal. »

Sael a un mouvement de recul, se recroqueville dans le coin de la baignoire en serrant autour d’iel ses couvertures, les sourcils froncés. « Wyndt ne m’a jamais fait de mal. »

Le cœur d’Isy se met à battre un peu plus vite. « Tu as fait une fugue », répète-t-elle. « On ne s’enfuit pas sans raison. »

« Wyndt ne m’a jamais fait de mal » insiste Sael plus agressivement, la pupille soudain dilatée. « Wyndt est la seule personne qui ait vraiment essayé de me traiter avec respect. »

Iel préfère omettre de mentionner Sky, histoire qu’elles ne se mettent pas en tête d’enlever d’autres enfants.

La policière lae regarde avec tristesse, compassion, une sorte de pitié ; elle doit penser qu’iel ment, ou qu’iel ignore la vérité.

« Est-ce que tu as entendu parler du Syndrome d’Identification à l’Agresseur ? » demande-t-elle lentement, doucement, comme pour ne pas lae brusquer.

« C’est-ce qui ne risque absolument pas de m’arriver avec vous autres » rétorque Sael en resserrant davantage les couvertures autour de son corps.

La femme semble choquée, puis se vexe. « Nous ne voulons que ton bien », déclare-t-elle en fronçant à son tour les sourcils. « Tu fais partie de la confession volovienne et les gouvernements ont préféré t’isoler pour des raisons politiques, mais maintenant, tu as rejoint ta vraie famille. »

Sael s’est refermé sur luiel même comme une huître.

« On a mis des années à te retrouver », ajoute Isy, tâchant de transmettre l’émotion qu’elle ressent à cette idée. « Volovelle t’a mis au monde pour nous rappeler sa présence, et nous t’avons enfin retrouvée. Est-ce que tu te rends compte de ce que ça veut dire pour nous ? »

Sael hausse les sourcils. « Buffet gratuit, alcool à volonté et une grande fête avec des bougies dans la cave ? »

« Décidément, tu es tout aussi charmant qu’au poste ; tu n’as pas changé. »

« À part les décorations » réplique-t-iel moqueusement en montrant un de ses bras striés de lignes rouges.

« C’est l’une des marques de Volovelle », répond Isy en s’efforçant de ne pas perdre patience. « Tu vois bien que cela ne t’a pas fait de mal. »

« C’est sûr que tu es mieux placé que moi pour savoir a quel point j’ai douillé » rétorque-t-iel acerbement. « Vous savez toutes mieux que moi ce qui est bon pour ma santé, et comment je dois vivre ma vie, d’ailleurs. Pas besoin de me demander mon avis, hein, c’est pas comme si ça pouvait aider de savoir ce que je ressens vraiment, ou si ces petits coups de couteau picotent en m’ouvrant le corps en deux. »

Isy lève les yeux au ciel. « T’ouvrir en deux ? Ça ne laissera même pas de cicatrices. »

« Oh bah heureusement que tu es là pour me dire que découper quelqu’un en morceau n’est pas grave tant qu’on peut lae recoudre sans que ça se remarque derrière ; après tout, si vous pouvez vous en sortir en toute impunité et que personne ne vous dit rien, qu’est-ce qui vous empêche de le faire ? »

Isy se gratta la tête, poussa un soupir puis se releva, son pendentif oscillant autour de son cou. « Je n’ai pas l’impression que tu comprends à quel point tu es importante. À quel point tu peux faire une différence, et améliorer le monde. »

« Est-ce que vous pourriez faire ça en me demandant mon avis peut-être ? »

« D’accord, et c’est quoi ton avis alors ? »

« Je veux rentrer chez ma mère et que vous me laissiez tranquille. »

« C’est bien ce que je disais, tu ne te rends pas compte qu’on a besoin de toi. Je comprends que ce ne soit pas toujours facile, mais tu n’es pas la seule personne à devoir faire des sacrifices pour le bien commun, tu sais. »

Malgré son entrainement, Isy ne s’attendait pas à ce que Sael se lève aussi vite ; elle ressentit une vive douleur au cou et, avant qu’elle air pu réagir, l’adolescent s’enfuyait déjà en courant par la porte, complètement nue.

Une main à sa poitrine —plus de pendentif.

Isy se repéra dans le couloir au moment où elle entendait retentir une chasse d’eau, dans une pièce très proche où Sael se tenait en regardant les tourbillons translucides engouffrer le contenu des cabinets.

Le cœur d’Isy s’arrêta, et elle se précipita pour voir dans les toilettes le maelstrom ralentir dans une cuvette désespérément vide.

« C’est tout ce qui me restait de ma mère ! » s’exclama-t-elle en s’agenouillant pour voir s’il était tout de même possible de le récupérer. « Ce bijou est resté dans ma famille pendant des générations —c’était son premier cadeau— comment as-tu pu faire ça alors que tu savais très bien— »

Sael ne fit même pas mine de se sentir coupable ; iel essuyait sur le côté de son torse un peu de sang que sa course avait fait couler. « Oh, il ne faut pas t’en faire », répondit-iel ; « j’ai fait ça pour le bien commun. »

Puis iel repartit en direction de la salle de bain d’un pas tranquille et le cœur battant.

Une fois dans la pièce, iel récupéra le tas de couvertures et se blottit de nouveau dans le réduit rassurant de la baignoire en espérant que la policière ne viendrait pas se venger ensuite.

Sans regarder, iel farfouilla dans les plis jusqu’à ce que sa main bute contre un petit objet dur et froid, et referma les doigts autour du pendentif en forme de dragon.

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Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
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Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
Adrien de saint-Alban
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Devant deux cafés express...
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