Sky

17 minutes de lecture

« Je tiens à souligner que l’hôpital psychiatrique de Brook Dinas est ravi de votre manque de discernement. »

« Ça fait au moins une personne, madame Ward » répondit Wyndt d’un ton las.

« Veillez à ce qu’il ne mette pas le feu à Whitewaters. Il serait dommage de perdre un quart de notre île par défaut de jugement. »

« Hwaels n’est pas particulièrement sujette aux incendies » répliqua le pseudo garde-chasse par automatisme. « Vous auriez plus de chance en essayant de flamber une éponge humide. »

Madame Ward leva les yeux au ciel. « En parlant du loup. Enfin, du pyromane. »

« Je tiens à signaler que techniquement, les pompiers ont déterminé que l’incendie à l’Institut a débuté à cause de divers courts-circuits dus au tremblement de terre. »

« Dont un dans sa chambre. »

« Et que celui chez ses parents a commencé à cause d’un dysfonctionnement du four à micro-onde. »

« C’était mon patient, monsieur Brynmor. Mais on en reparlera lorsque vos poils auront repoussé. »

Wyndt porta machinalement deux doigts au trou creusé par le feu dans son sourcil droit.

Sky n’avait pas une trace de brûlure, à part la pointe de ses cheveux à gauche, qui avaient frisés et sentaient encore la cendre.

Madame Ward lui tendit un petit sac marqué du logo Ven. « Voilà tes affaires. N’oublie pas que si, à ta majorité, monsieur Brynmor considère que tu n’es pas apte à vivre en indépendance, tu seras mis sous la tutelle de l’Institut. En clair, tu dois tenir un an sans rien incendier. Tu penses pouvoir le faire ? »

« Pas besoin de se montrer aussi agressive » répondit Wyndt avec fatigue. Il toussa ; ses poumons le faisaient encore souffrir.

Sky récupéra son sac sans animosité. « Je n’ai pas de leçon à recevoir de vous », déclara-t-il avec douceur. « Au revoir, Madame Ward. »

Wyndt ne prit même pas la peine de répéter ces mots et emboîta le pas au jeune homme. Sky évoluait gracieusement entre les arbres qui délimitaient les différentes allées du parking, mais s’arrêta brusquement lorsqu’ils furent hors de vue. « Je ne sais pas à quoi ressemble ta voiture », dit-il d’une voix toujours aussi tranquille.

Son regard brun, extrêmement chaud, mit Wyndt inexplicablement mal à l’aise.

« Je l’ai garée au bout de la voie. C’est tout ce que tu as comme affaires ? »

Sky considéra le pauvre sac qu’il tenait d’une main. Il en ouvrit la fermeture éclair pour jeter un œil à l’intérieur, puis la referma aussi sec. « Apparemment. Dis… Merci de m’emmener chez toi. Je pense que je n’aurais pas été bien à l’asile. »

« L’hôpital psychiatrique. »

« Oui, je suppose que le terme “asile” est mal trouvé, en fin de compte. »

Il passa délicatement une mèche de cheveux derrière l’oreille, souriant d’un air distrait. « Est-ce que ça te dérange si on part, maintenant ? »

Wyndt se contenta de reprendre la marche.

*

Le trajet jusqu’à Whitewaters se déroula en silence. Wyndt n’était pas d’humeur à bavarder, et Sky parut s’en rendre compte. Il garda son sac serré contre ses genoux et ne fit même pas de réflexion lorsque le 4x4 emprunta le chemin accidenté du refuge, pourtant peu agréable.

Wyndt le vit chercher une présence du regard en sortant de la voiture mais ne mentionna pas Dolce, et le jeune homme ne posa pas de questions. Il se contenta de le suivre sagement jusqu’à l’intérieur du chalet, observant attentivement le fouillis de la pièce sans émettre de commentaires.

« Je vais te donner la chambre de l’étage », soupira Wyndt en se frottant le front. « C’est là où se trouve la salle d’eau, alors ne t’étonne pas si je viens y prendre ma douche le matin. »

Le garçon hocha la tête, puis ouvrit la bouche pour poser une question, mais se ravisa.

« Bon allez, viens, je vais te montrer. »

*

Wyndt n’était pas revenu dans la chambre depuis la disparition de Sael, mais n’en prit conscience qu’en ouvrant la porte, lorsque son odeur, mêlée à celle de l’humidité, s’engouffra dans la cage d’escalier.

Comme si tout ce qui restait de luiel s’échappait une bonne fois pour toutes.

Le lit était à moitié défait, des livres et des cahiers posés en pagaille sur la table du bureau. Sa serviette de bain jetée négligemment sur une chaise.

Wyndt s’attela machinalement à la ramasser, à rassembler les affaires de Sael et à tout remettre en ordre.

« Les draps sont dans l’armoire », déclara-t-il en déshabillant le matelas. Comme Sky en ouvrait précautionneusement la porte, il les lui sortit.

« Je vais aller faire une lessive. Si tu as des vêtements sales, tu peux les fourrer dans le panier à linge de la salle d’eau. Descends dans une heure, si tu as faim. Je vais faire quelque chose. »

*

Une fois seul dans la chambre, Sky en fit lentement le tour. Devant le bureau de Sael, il reprit les livres que Wyndt avait rapidement empilés et les agença par thème, nettement, à la verticale contre le mur. Il ramassa dans la corbeille une feuille froissée sur laquelle son ami s’était entraîné à tracer les idéogrammes du pays de sa mère, l’aplanit de la paume, et la plaça sur la table, bien au centre.

Il alla organiser de même l’armoire, libérant une étagère des affaires de Sael pour y déposer le pantalon et les deux T-shirts que lui avait donnés madame Ward.

Il restait dans le sac un petit pot de céramique vide, noirci par la suie. Sky s’assit sur le matelas, le récipient brûlé entre ses mains en coupe.

Il n’alla pas manger, et l’agent ne lui rappela pas l’heure du repas. À la place il fit son lit, puis alla débarrasser la salle d’eau et la chambre de tous les objets pointus ou tranchants qu’il pouvait trouver. Il les rassembla sur une étagère, prévoyant de les descendre plus tard.

Puis il alla s’asseoir au bureau, où restait branché le téléphone portable de Sael, et y entra leur mot de passe. La réception semblait correcte, malgré la situation géographique isolée.

Il se rendit sur leur forum littéraire de prédilection, et alla chercher dans ses abonnements le pseudonyme qu’utilisait habituellement Sael pour lui envoyer un message.

S’iel reparaissait, Sky le saurait immédiatement.

*

Wyndt ne fit pas l’effort de rappeler au nouveau venu qu’il était l’heure de manger. Il posa une assiette de raviolis en conserves sur le comptoir avec une fourchette et un verre d’eau, puis arracha son T-shirt et alla se jeter sous les couvertures.

Dolce lui manquait.

Il aurait voulu avoir quelqu’un à qui parler. Il aurait voulu trouver la force de pleurer.

Mais les heures défilaient dans le noir, silencieuses, toutes vides et creuses ou pire, pleines de désespoir.

*

Il fut réveillé par une odeur de brûlé.

Pas forcément très prononcée, mais extrêmement désagréable. Il se leva aussitôt en toussant, et se précipita vers la commande des volets pour les ouvrir, ainsi que les fenêtres.

« Mais qu’est-ce que tu fous ?! »

Sky, armé du téléphone de Sael, éclairait chichement sa cuisinière où il avait tenté de faire cuire un œuf. « Tu ne pouvais pas allumer la lumière ? »

« Je ne voulais pas te réveiller », répondit doucement le garçon.

« Eh bien c’est raté, et ça aussi » rétorqua Wyndt en montrant l’œuf brûlé dans la poêle. « Je ne te raconte pas comment ça va être facile à décrasser. Qu’est-ce qui t’as pris de faire ça dans le noir ? Tu ne pouvais pas me dire que tu avais faim ? »

« Je suis désolé », répéta Sky.

« Tu peux ! » maugréa Wyndt en nettoyant la poêle d’un coup de brosse rageur. Il mit ensuite deux œufs à cuire, puis constata que l’assiette de raviolis froide n’avait pas quitté le comptoir.

« Et je vois que tu n’as rien mangé hier. Pas étonnant que tu aies un creux. »

« Je ne l’avais pas remarqué. Je peux manger ça. »

« Ne dis pas de bêtises », répliqua l’homme en rangeant le plat dans le réfrigérateur. « Mais à partir de maintenant, je ne veux plus que tu sautes un repas. Ce sera beaucoup trop compliqué si nous ne vivons pas au même rythme. »

Sky hocha la tête, puis se mit à chercher discrètement dans les placards jusqu’à repérer deux assiettes et des couverts qu’il disposa sur le comptoir. « Qu’est-ce que tu manges, le matin ? Je n’ai rien trouvé de ce qu’on nous sert à l’Institut. »

« Ça dépend des matins. »

Wyndt fit glisser les œufs au plat dans l’assiette de Sky, puis s’en cassa deux autres et sortit une bouteille de lait du réfrigérateur. « J’irai faire de l’exercice tout à l’heure. Tu peux aller te promener, mais ne t’écartes pas des chemins. La forêt est traître lorsqu’on ne la connait pas. »

*

Le lendemain matin, Sky attendit que Wyndt se soit réveillé pour faire brûler des œufs. Il se débrouilla mieux que la veille, même si le résultat resta partiellement accroché au fond de la poêle.

« Tu le fais exprès, ma parole » soupira le garde-chasse en constatant le désastre. « Regarde, il faut que tu attendes que la poêle soit chaude. Pour ça il y a un truc —tu jettes des gouttes d’eau dessus. Si elles s’évaporent instantanément, c’est bon. Tu sales et tu poivres avant… Pas autant ! Je te rappelle qu’il faut laisser de la place pour les œufs. Bon. C’est mieux. Je ne comprendrai jamais comment on peut rater des œufs au plat, mais c’est mieux. Sors-moi le lait, tu veux ? »

*

Les premiers jours, Wyndt fit l’effort de conduire le garçon au bout du chemin pour qu’il prenne le bus jusqu’à son école, mais Sky insista ensuite pour partir à pied.

Après tout, cela lui laissait plus de temps pour poursuivre ses recherches.

*

Les premières nuits Wyndt, encore convalescent, dormit si profondément qu’un tremblement de terre n’aurait pas troublé son sommeil. À partir de la deuxième semaine, il commença à émerger lorsque Sky poussait doucement la porte de l’étage pour s’affairer à la cuisine. Préparer le petit déjeuner semblait tenir de l’obsession pour lui, et Wyndt se réveilla plusieurs fois en plein cauchemar, ramené au cœur des flammes par une odeur de brûlé.

Le garçon s’améliora cependant, et l’agent spécial finit par prendre l’habitude de trouver des œufs au plat et du pain grillé posé sur la table basse qui lui tenait lieu de chevet.

Il découvrit également que Sky attendait qu’il parte faire des exercices en forêt pour passer un coup de balai.

Le jeune homme se montrait pourtant particulièrement maladroit dans les tâches ménagères. Il vida la réserve de savon de Wyndt en une semaine, tacha les draps blancs en mélangeant les couleurs en machine, et fut à deux doigts d’utiliser du liquide vaisselle à la place de la lessive.

Wyndt décida de prendre son mal en patience et lui expliqua brièvement les bases ; le garçon n’était par ailleurs pas bête, et ne commit jamais deux fois la même erreur.

Le soir, Wyndt se glissait sous la couette et regardait un film sur son ordinateur ; Sky vint de temps à autre s’asseoir dans un des fauteuils lacérés pour participer en silence.

Parfois, Wyndt se forçait à lui parler, à lui demander si tout se passait bien à l’école ; mais c’était toujours un effort de quérir des informations qui en fait ne l’intéressaient pas.

Le garçon ne sembla pas s’y tromper et se contentait de réponses simples et courtes.

L’un dans l’autre, ce n’était pas un colocataire bien envahissant.

*

« Tu me manques », dit Wyndt, debout devant la Pierre-Parlez où il avait un jour trouvé un papillon à deux couleurs.

La terre récemment retournée à sa base commençait à se couvrir de fleurs.

Il avait choisi d’y planter des boutons d’or, qui s’étaient approprié le lieu et oscillaient légèrement à la brise.

Wyndt s’assit devant la pierre dressée, en tailleur face aux pétales jaunes qu’il caressa délicatement d’une main, comme on le ferait d’une fourrure.

« Je n’ai pas encore retrouvé Sael, même pas un indice. Je suis sûr que tu aurais eu moins de mal que moi à flairer une piste… Aussi, quelle idée tu as eue. »

Il posa les coudes sur ses jambes, sa tête dans le creux de ses paumes.

Maintenant, il ne lui restait plus que Tara.

*

La maison resplendissait de propreté et Sky avait laissé deux assiettes de pâtes sur le comptoir, accompagné de verres, d’un couteau et de deux fourchettes.

Une serpillère traînait à demi dans l’évier. Sky rangeait habituellement le plan de travail après avoir cuisiné, et Wyndt vint soulever le bout de tissu en faisant la moue. Il était taché de rouge, et se retournant vers la banque, il remarqua d’autres éclaboussures et le couteau tombé au sol. Le garçon avait probablement laissé échapper une conserve de sauce tomate et était allé se rincer à l’étage.

Wyndt finit de mettre la table et de passer un coup de serpillère avant de monter chercher Sky. Il était plus facile de gravir les marches que de crier pour se faire entendre.

En le sentant entrer dans la salle d’eau Sky se retourna brusquement, les mains dans le dos comme un enfant qui cache quelque chose.

« Je sais que tu as mis de la sauce partout », dit Wyndt en récupérant une serpillère sèche sous le lavabo.

« Désolé. »

« Ça va, c’est juste de la tomate. J’aurais préféré que tu nettoies le parquet avant de monter par contre ; ça tache. »

Sky hocha la tête, un sourire figé sur des lèvres inhabituellement pâles. « Je ferai plus attention la prochaine fois. »

« Ce n’est pas grave. Tiens, on va finir de ranger et passer à table. »

Il lui tendait la serpillère pour pouvoir prendre un sceau, mais Sky ne remua pas. Derrière lui, comme au ralenti dans son champ de vision, Wyndt vit tomber une goutte.

Depuis le début, une petite voix lui soufflait que cette sauce semblait bien légère.

Il empoigna le poignet de Sky pour le tirer à lui, et découvrit une main couverte de sang.

« Tu t’es coupé ? Tu ne pouvais pas juste me le dire, espère d’idiot ? Fais voir, il y en a partout. »

Sky résista un instant à lui laisser son bras mais finit par céder, en baissant les yeux.

Ce n’était pas qu’une entaille, mais une estafilade dans le sens des veines, qu’elle avait heureusement manquées. Sky avait maladroitement cherché à refermer la blessure en l’emberlificotant de scotch, une idée qui aurait sans doute payé si le sang n’avait pas rendu sa surface collante inutilisable.

Wyndt ne prit pas la peine de lui faire la morale et sortit un bandage du placard encore ouvert pour lui enserrer le poignet.

*

« Tu t’es bien amoché, on va devoir passer à l’hôpital. Descends m’attendre en bas, je prends tes affaires. »

Il laissa le garçon à la porte des escaliers et fila jusqu’à l’armoire.

Wyndt s’attendait à attraper un pyjama ainsi qu’une paire de sous-vêtements et des chaussettes mais ne trouva qu’un double des habits habituels proprement pliés les uns au-dessus des autres sur une des étagères, alors que les affaires de Sael occupaient encore toute la place autour. Sur la même planche, Sky avait entreposé tout un bric-à-brac d’objets tirés de la salle de bain, dont les ciseaux à ongles qu’il cherchait depuis deux semaines et un minuscule pot de fleurs en céramique brisé et couvert de suie.

Wyndt fourra des vêtements dans le sac fourni par l’Institut et descendit les escaliers quatre à quatre jusqu’à la cuisine, où il découvrit Sky en train de rincer la serpillère d’un air absent. Son bandage entièrement défait gisait au fond de l’évier comme la peau morte d’un serpent, et il tordait le tissu rêche sous le robinet ouvert comme pour l’essorer.

« J’ai fait une tâche », expliqua-t-il en voyant arriver Wyndt.

Des éclaboussures tombées sur le parquet là où il avait enlevé son pansement. Il cessa d’essorer la serpillère trempée et revint pour s’agenouiller au sol, y rajoutant plus d’eau et de sang. « Mais je vais nettoyer, ne t’inquiète pas. »

Wyndt le saisit par l’épaule pour le redresser, et le torchon mouillé s’affaissa par terre. Le garçon ne le regardait plus dans les yeux, ne semblait plus rien voir du monde autour. Son œil n’était plus que le cercle noir de la pupille.

L’homme empoigna son poignet ouvert pour remplacer le bandage par sa main. « Tu as pris quelque chose ? Sky, qu’est-ce que tu as pris ? »

« Mon calmant. » Son regard brouillé tomba sur le sang qui s’écoulait entre les doigts de Wyndt. « Oh, je me suis encore fait mal. Madame Ward ne va pas être contente. »

Wyndt fit volte-face, ramassa la bande détrempée dans l’évier où l’eau affluait toujours et l’enroula tant bien que mal autour de la blessure rouverte. Étant donné la quantité d’hémoglobine répandue à terre, Wyndt décida qu’il n’avait pas le temps de faire un pansement plus propre et se dépêcha de pousser le garçon jusqu’à la voiture. Il se rendit compte en partant qu’il avait laissé le robinet couler, mais tant pis.

Il boucla la ceinture de sécurité autour de Sky, qui commençait à dodeliner de la tête, et lança son 4x4 à pleine vitesse sur la route accidentée de Whitewaters.

Lorsque ses idées se furent un peu organisées, il prit quelques instants pour retrouver sur son téléphone le numéro de l’Institut Mayer. Sky aurait sans doute besoin d’une transfusion, et il ne connaissait pas son groupe sanguin.

Mais les nouvelles qu’il reçut de madame Ward ne furent pas réjouissantes, car elles impliquaient pour lui de se rendre ensuite à l’Institut Mayer plutôt que de se contenter de l’hôpital public comme il prévoyait de le faire.

« Je peux vous garantir que personne d’autre que nous n’a de sang compatible avec le sien dans toute l’île », soupira Ward, plus résignée qu’irritée par son appel. « Vous feriez mieux de venir pour la transfusion, nous avons l’habitude. À vrai dire, je suis surprise que vous ne nous ayez pas contactés plus tôt. »

*

« Nous avons constitué une réserve hématique lorsqu’il vivait encore ici », expliqua madame Ward d’un ton las quand Wyndt fut arrivé et alors qu’ils suivaient le brancard où le garçon était allongé. « C’est son propre sang, et c’est le seul de ce type que vous trouverez à Hwaels. Malheureusement, c’est une provision que nous devons souvent utiliser. »

Ils s’arrêtèrent devant le double battant de la porte d’opération que les médecins venaient de pousser.

« J’aimerais vous dire qu’on s’habitue à tout, mais c’est un mantra inventé par quelqu’un qui n’arrivait pas à s’habituer. Vous savez, on l’a reçu très jeune, lui. Pas plus haut que trois pommes. Il courait dans les couloirs avec ses petits pieds… »

La femme se passa une main sur les joues et la bouche. « On devrait aller faire un tour, l’intervention devrait prendre quelque temps. »

La nuit commençait à tomber sur le parc immense de l’Institut Mayer, et les arbres millénaires paraissaient se pencher en avant pour murmurer un secret.

« Ce n’est pas toujours évident de rester objectifs avec nos sujets », déclara madame Ward en avançant d’un pas lent sur le gravier de l’allée. « On a eu de tout, mais Sky est gentil comme un cœur. C’était le seul capable de canaliser l’autre petit voyou, et comme il est ici depuis plus longtemps que la plupart des jeunes, il a une certaine tendance à vouloir veiller sur eux. Mais quel crève-cœur, ce môme. »

Lentement, elle les conduisit jusqu’à un banc de pierre sous la ramure d’un arbre, contre lequel elle s’appuya en regardant devant elle, rien en particulier. « Je me doutais bien que ce serait plus difficile pour lui avec la disparition de Sael. Ça l’avait vraiment aidé, qu’il arrive…

“J’avoue que j’espérais que vous me le ramèneriez les pieds devant. Ça aurait été mieux pour tout le monde.”

Elle se redressa. “Je vous le répète : il y a une chambre à l’hôpital psychiatrique réservée pour lui. Je sais qu’il y a ces… personnes haut placées qui nous empêchent de faire ce qu’il faudrait… Enfin, sa place est là-bas. Si vous n’avez pas encore changé d’avis, je vous le redis, pour quand ce sera le cas.”

Wyndt ne répondit rien. Madame Ward leva les yeux au ciel, où un nuage s’étirait lentement.

“Vous savez, en tant que scientifique, j’ai toujours souhaité faire une découverte extraordinaire. Trébucher sur un fait si bouleversant que notre vision du monde en serait transformée.”

L’agent ne réagissait pas, mais elle continua quand même.

“Mais notre esprit est trop étriqué pour certaines vérités. Vous voyez ce nuage ? Il est à des kilomètres au-dessus de nous, et il fait pratiquement la taille de cette ville. Nous ne sommes même pas capables de nous représenter ce qu’est vraiment la taille de cette ville… 

‘J’ai la chance d’avoir réalisé mon rêve mais… j’aimerais pouvoir faire machine arrière. Je n’imaginais pas ce qu’impliquait mon souhait, et maintenant que je vois ce nuage en face, je suis terrorisée. C’est ironique, non ?’

Wyndt songea à Sael. À sa peur, à son envie d’être père. Madame Ward l’agaçait. Il n’avait pas envie de discuter. Il croisa les bras.

‘Parfois, il faut juste fermer les yeux et sauter.’

*

Sky remua dans son sommeil, la courbe de ses longs cils bruns frémissant avant de se séparer avec l’ouverture de la paupière. Il cligna des yeux quelques instants, puis sembla prendre conscience de l’endroit où il se trouvait et se retourna lentement.

Wyndt le regardait depuis sa vieille chaise, un livre à demi ouvert entre les mains. La lumière filtrait au travers des volets, répandait dans la pièce son atmosphère tamisée. Les draps n’avaient pas été lavés, encore empreints d’une odeur un peu piquante de transpiration nocturne.

Le garçon se redressa, la conscience pâteuse, et remarqua que l’agent spécial avait posé sur la table basse un sac d’où dépassait la trop longue manche d’un habit rêche, propre et pourtant encore taché de brun.

Il sentit la peau de son bras tirer sur de nouveaux points de suture lorsqu’il l’utilisa pour se relever. Il ne souffrait pas, et en déduisit qu’on lui avait fait prendre d’autres médicaments.

Sa tête lui semblait légère mais quelque chose, quelque part dans son esprit, continuait de hurler.

‘Je suppose que nous avons fait un crochet par l’Institut’, dit-il en désignant le sac qui contenait la camisole. ‘Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu ça. Elle est sans doute trop petite, maintenant.’

Il laissa pendre ses jambes sur le côté du lit avec un sourire triste. ‘Il se pourrait que j’aie omis de mentionner quelques petites choses lorsque je t’ai demandé de m’héberger. Comme, au hasard, le fait que je sois fou à lier.’

Wyndt ferma son livre et le posa sur la table, à côté de la camisole blanche.

‘Je ne sais pas si tu es fou à lier mais en tous cas, tu n’as pas été bien malin en oubliant de me dire qu’il ne fallait pas te laisser seul en présence d’objets dangereux. J’ai vu, dans ton armoire, que tu avais essayé d’en mettre quelques-uns de côté, mais je n’ai pas l’impression que cela a été bien utile.’

Sky détourna le regard. ‘Je suppose, puisque tu m’as ramené ici, que j’ai droit à une deuxième chance ?’

Wyndt se leva et alla prendre des couvertures pour former à terre un matelas de fortune.

‘Tu vas rester ici ?’ demanda Sky.

‘Tant que tu n’es pas remis, je ne te lâche pas des yeux. Madame Ward a l’air de dire que ces ‘épisodes’ peuvent durer quelque temps.’

Sky sourit avec douceur. ‘Ce serait plus facile pour toi de m’enrouler dans cette sorte de pyjama et de me laisser dormir à l’étage.’

‘S’il y a bien une chose que j’ai comprise, c’est rien ne serait jamais facile. Sois gentil de ne pas ronfler.’

Annotations

Recommandations

Défi
Adrien de saint-Alban


Sauver ou périr, telle est leur devise. Une devise appliquée à la lettre. Pour Michel, on ne devient pas pompier, on l'est déjà dès le berceau. Cet esprit de sacrifice est un don insufflé dès la naissance.
Tel petit garçon veut être policier, tel autre gendarme. Cette vocation enfantine pleine d'abnégation précoce aura fait long feu jusqu'à ce qu'elle soit mise au rencart, éclipsée par celle de footballeur, les sirènes de l'argent ayant été fatales aux oreilles juvéniles déjà façonnées par la société mercantile.
J'ai pensé à Rémy, un jeune pompier de Paris en congé chez lui en Lozère et qui a sauvé des flammes une femme non moins âgée que lui. Oui, dans l'anonymat. Ce n'est pas un migrant ni un footballeur, Rémy, mais un gars bien de chez nous. Il n'a pas eu les faveurs des médias nationaux de Mamadou ni un tête à tête sympa avec le président avec son sourire content. Non, juste la reconnaissance de la feuille locale. Cependant c'était une pure production française. Un acte qui sentait bon la bravoure et le désintérêt, le pur sens chevaleresque des héros de livres poussiéreux dont ils ont gardé l'esprit. Le panache discret du chevalier sauvant du péril sa belle. Sans cabotinage et sans tricherie.
A quoi pense un soldat du feu lorsqu'il est en face de l'enfer, au milieu d'une fournaise?
A quoi pensait Michel dans la chaleur des flammes appelant de toutes ses forces que l'on vienne le sauver. Pour Michel, c'était plutôt être sauvé ou périr. Par chance, sa mère n'était pas loin.
On a tous devant les yeux ces images des tours jumelles, des corps tombant dans le vide que même un photographe a réussi à figer pour l'éternité. On imagine ces corps que personne n'est venu secourir. Des banquiers... qui sait? Ces corps deux fois abandonnés. Devant la tragique verticalité qui allait les engloutir, les mains encore odorantes des derniers dollars. Ont-ils crié maman ?
C'était la cruelle alternative, l'insupportable dilemme qui se présentait à Christelle. Allait elle perdre son fils? Elle avait bravé les flammes comme elle avait plusieurs fois bravé le destin. Le destin qui s'était maintes fois acharné sur son fils. Mais toujours là. Toujours présente à la minute même où il fallait qu'elle soit là.
La vie de Christelle tourne autour de ses trois enfants depuis que son compagnon l'a abandonnée en pleine bataille. Le destin en aurait fait de même si elle ne l'avait pris en main comme on prend un taureau par les cornes pour l’empêcher de vous écrabouiller. Le destin prend parfois un malin plaisir à vous écrabouiller. Il choisit au hasard. Peu importe qu'il s'agisse d'un enfant ou d'un adulte. Le sort ne fait aucune différence, ne fait pas de sentiment. Le destin n'a pas de cœur, n'a pas d’âme. Le destin, c'est comme un banquier. Il frappe les yeux fermés sur les plus faibles. Il les ouvre quand il a accompli son méfait.
Souvent, le destin a ses complices réels ou supposés. Dès qu'un enfant souffre, il y a toujours un salaud qui rôde. Il suffit de le débusquer et de le mettre devant ses responsabilités.
On dit que le diable est dans les détails. Cette nuit là le détail avait l'apparence d'une chambre d'enfant situé au deuxième étage d'un immeuble qui venait d’être restauré selon les dires de la propriétaire. Oui, il venait d'être refait à neuf.
Il n'empêche qu'au beau milieu de la nuit, le feu s'est déclaré dans la chambre du petit Michel ,cinq ans.

Un problème électrique comme souvent.

Le petit garçon dormait, se laissant bruler. Comme la grenouille de la parabole s'était laissé cuire dans la marmite. Michel s'est laissé brûler, tétanisé par ce qui se passait dans cette chambre. Un enfant ça reste un enfant.
Peu à peu une fumée noire, dense et âcre avait envahi l'espace, pénétrant par tous les interstices du meublé pour enfin alerter la mère qui dormait dans le canapé du salon. Une mère harassé par la fatigue sans doute, qui n'a rien vu venir et qui s'est glissée confiante dans les bras de Morphée, vaincue.
Les bombes au phosphore tombant sur Dresde et Cologne générant une chaleur atomique qui fit fondre le corps des enfants sur l'asphalte me vinrent à l'esprit. Que peut faire un enfant face aux flammes sinon se laisser mourir en criant maman? Oui, Michel criait:"maman , vient à mon secours!"
Guidé par son instinct maternel, la mère s'élança à corps perdu dans le couloir menant à la chambre, les bras tendus, heurtant les murs de cet interminable, de ce satané couloir,présageant le pire, la fumée âcre commençait à lui piquer les yeux et à lui ronger les poumons. Mais qu'importe, son fils brûlait sur son lit. Les draps, la couette étaient consumés. Le corps du garçon restait collé au sommier par le dos. Le lit superposé avait brûlé, ne laissait apparaitre que la structure en ferraille. La chaleur avait entamé la chair. Bien qu'il fit un noir d'encre elle distingua les bouts de peau qui se détachaient de ce corps devenu flasque et mou. Néanmoins, avec l’énergie d'une mère au désespoir, elle réussit à extirper ce petit corps de la fournaise, une fournaise qui était à l’œuvre. Tout fondait, les carreaux de la chambre claquaient, le plâtre du plafond cassait, laissant apparaître la brique rouge, une suie noirâtre tombait en goutte de chaleur sur le corps et sur la tête de la jeune femme, insensible devant l'effroi à la chaleur du carrelage qui lui brûlait les pieds.
Malgré le malheur et le désarroi qui s'abattaient d'un coup d'un seul, la jeune mère eut la force et la présence d'esprit de garder son petit d'homme par devers elle et ainsi l'arracher aux griffes de l'enfer. Non, cette chose lui paraissait impossible. Ce qui lui arrivait était du domaine de l'impensable. Une pareille catastrophe ne pouvait arriver. Un cauchemar dont elle se sortirait vainqueure et tout redeviendrait comme avant.
Ceux qui n'ont pas d'enfant ne peuvent comprendre.
Un pauvre gamin de cinq ans qui n'a pas ému ces monstres froids que sont les assureurs qui fleurtent avec des pratiques barbares. Qu'importe la vie d'un petit d'homme?
Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
L'établissement bancaire où Christelle avait souscrit une assurance sur les risques quotidiens lui avait opposé une fin de non-recevoir. Le banquier, un homme gros et gras au visage rond et joufflu, suant à grosses gouttes derrière un ventilateur qui brassait de l'air chaud, il parlait en fixant ses clients par dessus ses lunettes rondes, affirmant de manière péremptoire que la jeune femme ne possédait pas de contrat d'assurance, ce qui n'était pas la vérité aux dires de la jeune femme. Christelle était persuadé d'avoir conclu avec la banque une assurance qui la protégerait, elle et ses enfants des risques de l’existence. Mais comme chacun sait, les banquiers joufflus vous imposent un parapluie les jours de canicule et vous le reprennent quand il pleut des cordes.
Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
Adrien de saint-Alban
1
2
0
7
Sonio

Albert et Léon
Les faux frères
Ont ils tord ou raison ?
10h - Avenue Jean Jaurès
Devant deux cafés express...
Bonjour Albert !
Comment vas tu Léon ?
Bien ça va , ça vient !
Trois fois rien
La routine
J'ai un nouveau chien
À cause de Micheline
Et toi Albert ?
Même refrain ?
Toujours avec le petit Robert
À portée de la main
Avec tes mots croisés
Tes lunettes dorées
Ta montre en plaqué
Ton costume croisé
Tes pompes en cro-cro
Tu en fait un peu trop !
Tu cherches à m'épater ?
...
Mon pauvre Léon
Depuis 68 tu rêves encore de faire la Révolution !
Tu n'as pas encore compris ?
Appris ?
Réfléchit ?
À quoi cela a servi ?
Même en lisant l'Huma
La société ne changera pas !
Finit le temps des barricades
Des grandes tirades
Des escapades
Des rigolades ...
Les pavés du boulevard saint Michel
La philo avec Murielle
Les riches ont des lingots d'or
Toi tu rêves encore ?
Tu sais :'
La lutte des classes
Travailleuses
Travailleurs
Les grands discours
Du grand soir
Du bon soir
On en à fait le tour
La révolution d'octobre
Le communisme
L'idéologie du Marxisme
Le mur de Berlin
Tintin !
On à donné
Mais Albert , ton capitalisme
Hé !
Manque pas de réalisme
Il écrase les petits en leur laissant des
Miettes...
La grosse part du gâteau
Chapeau !
C'est pas mieux
Mon vieux !
Dring ! le téléphone
Sonne ...
Excuse moi
Il à pas de quoi...
Je te dépose quelque part ?
Avec ma jaguar
Heu ! oui
Avenue Foch , chez la comtesse
Ma maîtresse .





1
3
4
1
Défi
Ranne Madsen
Quinze minutes.
Une entreprise originale, un lieu de paix et de sérénité, une porte ouverte à plus de sécurité et de stabilité pour toutes ces femmes au métier si dévoyé.
Quinze minutes.
Un recueil de témoignages, les voix de celles et ceux qui ont vu ce rêve fleurir puis flétrir. Un récit sans narrateur, ou plutôt avec une multitude de narratrices et narrateurs. Une histoire qui aurait pu finir bien.
Quinze minutes.
L'histoire du quart d'heure de gloire et du quart d'heure de chute qui a bouleversé la vie de dizaines de personnes. Et détruit la vie d'une d'entre elles.

-Écrit dans le cadre du défi "Grandeur et décadence"-
2
10
71
23

Vous aimez lire Laedde ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0