Owendt

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Owendt trouva les traits de sa mère tirés lorsqu’elle vint l’accueillir à la porte de leur castel. Son père semblait également fatigué lorsqu’ils lui racontèrent le bonheur que c’était d’avoir enfin retrouvée la Protégée de Volovelle. Ils mentionnaient constamment « l’importance » et « l’honneur » de leur mission en frottant le tour de leur regard cerné, souriant avec fatigue.

Puis ils lui servirent une tisane et des teisen radell avec de la confiture de groseille en lui demandant ce qu’il devenait et lui faisant part de leur joie de le revoir.

Il revenait de mission pour quelque temps, et le retour à la vie civile lui demandait toujours un moment d’adaptation. Une partie de lui cherchait un sens à ce charabia, une quête à accomplir, ne serait-ce qu’élaguer des branches à l’entrée du chemin.

« Oh non, laisse, on s’en occupera avec ta mère » répondit gentiment son père en lui tendant un verre de jus d’abricot.

Puis ils avaient commencé à mettre la table et à préparer à manger. Owendt s’était rendu dans sa chambre à l’étage, passant devant l’ancienne nurserie, celle qui avait été aménagée pour accueillir la Protégée. Par curiosité, il l’ouvrit pour y jeter un œil. La pièce semblait encore plus petite que dans ses souvenirs, repeinte en blanc, désormais peuplée de meubles de la même couleur : une armoire laquée, un bureau et sa chaise, quelques livres. Même les draps étaient blancs.

Bien loin des teintes pastel de son enfance.

Il referma la porte et alla poser son bagage au pied de son propre lit. Par habitude, il défit les boucles du sac à dos et allait ranger ses habits dans l’armoire lorsqu’il se souvint que ce n’était pas nécessaire en permission.

Dans la cuisine, son père épluchait des oignons tandis que sa mère faisait mijoter des lamelles de pommes de terre et de carottes dans trois larges poêles. Des tranches de lard attendaient leur tour dans un bol déposé à côté. Ses parents lui sourirent avec fatigue en le voyant entrer.

« Mon plat préféré, c’est vraiment gentil de votre part », dit-il en venant embrasser sa mère. « Tu veux un coup de main ? »

« Ça va aller mon chéri, mais je veux bien que tu ailles chercher ton frère. »

« Et… l’autre ? »

« La Protégée est avec sa tutrice à l’étage. Elles descendront dans quelque temps. »

« Sa tutrice ? »

« Elle a besoin d’en apprendre le plus possible sur la déesse et nos rites. Sael n’a malheureusement pas reçu l’éducation adéquate. »

« Mmm. Bon, à tout à l’heure du coup. »

Il s’interrompit avant de quitter la cuisine. « Au fait, j’ai vu que la porte du vaisselier de grand-mère était cassée. Vous voulez que je la répare tout à l’heure ? »

« Pourquoi pas, oui. C’est juste la charnière qui s’est tordue. »

« Ah, quand même ! Comment est-ce que vous avez fait ça, au juste ? Une charnière en métal ne se tord pas toute seule. »

Sa mère pinça les lèvres et se tourna vers ses poêles.

« Oh, ça… » dit son père en venant ajouter des lamelles d’oignon au ragoût.

Owendt attendit un instant, mais en vain, la suite.

« Et, donc ? » s’impatienta-t-il.

« Tu te souviens de mon essai ? » répondit sa mère. « Volovelle à travers les âges : Portraits de la Protégée ».

Owendt passa une main dans ses cheveux courts. Il n’avait jamais lu ce livre (ni les autres d’ailleurs), et ne s’y intéressait à vrai dire pas trop.

« Suite à mes recherches, j’avais déduit que la déesse nous envoie différents types de messagers. Par exemple, Chandni II faisait de son mieux pour donner des conseils sur la conduite à avoir vis-à-vis d’elle et cherchait à faciliter les rapports entre Volovelle et nous, alors que Sumon et Ranya, de la première ère, n’étaient pas non plus certaines de l’attitude à avoir et essayaient avant tout de ne pas la vexer…

« Maman… » la sermonna gentiment le soldat.

Sa mère sourit. « Excuse-moi trésor, tu sais bien que quand on parle de travail… Enfin, notre Protégée serait plutôt comme Sadia VIII… »

« Tu veux dire, l’Imprévisible Sadia ? » demanda Owendt qui se souvenait au moins de cette partie-là. « Celle qui jetait des têtes de moutons contre les murs de sa cité et faisait pâlir les rois tellement elle connaissait de jurons ? »

« On n’en est pas au stade des moutons » le rassura son père. « Et Sael n’est pas très au point en ce qui concerne les jurons. »

« Mais c’est l’idée, oui » soupira sa mère. « Je crois que notre Protégée canalise l’esprit de Volovelle et nous rappelle ce qu’il nous en coûterait de l’oublier. »

Elle fit la moue en agitant le contenu de la poêle qu’elle venait juste de remuer.

« Ta mère est un peu déçue », confia son père. « Elle espérait plutôt tomber sur quelqu’un comme Chandni… »

« Je n’en demande pas tant ! » sourit-elle. « Au point où nous en sommes, même une Protégée sans verve et sans âme me conviendrait… au moins, elle n’urinerait pas sur les murs. »

*

Tomi accueillit son grand frère à bras ouverts, et Owendt lui rendit son sourire de bonne grâce. Il avait toujours eu du mal à comprendre ce qui avait bien pu pousser ses parents à faire un autre enfant si longtemps après lui, mais ne trouvait pas l’idée si saugrenue lorsqu’il pouvait soulever lui-même le petit garçon. Il annonça à la nourrice qu’il était l’heure d’aller manger et prit Tomi sur ses épaules pour descendre l’escalier principal.

La porte de la bibliothèque s’ouvrit presque au même moment et Owendt aperçut une femme au teint olivâtre qui tenait le battant pour laisser passer une jeune personne à l’air revêche. « Nous terminerons ça la prochaine fois », disait la tutrice en remontant ses lunettes d’un doigt et manquant de faire tomber la liasse de paperasse qu’elle maintenait de l’autre main. « Finis de lire ce chapitre ce soir, et n’oublie pas de réciter tes prières. »

L’adolescente, dont l’âge n’était pas évident à déterminer mais qui devait bien avoir treize ou quatorze ans, lui jeta un regard noir. Elle avait les yeux bridés, des sourcils plutôt épais et un nez court légèrement bombé, caractéristiques peu traditionnelles chez les Protégées, qui tenaient d’habitude plus de leur ancêtre, originaire du pays des Deltas. Cependant l’enfant semblait menue comme elle et ses cheveux très lisses correspondaient également aux critères.

Owendt l’observa un moment, croisa même son regard suspicieux et vaguement incertain, et décida que ses yeux en fentes lui donnaient l’air méchant.

Il conduisit Tomi en bas de l’escalier où il lui fit dire au revoir à sa nourrice, qui préférait déjeuner en ville. La tutrice ne prit pas la peine de se présenter : elle alla déposer la Protégée dans la salle à manger et repartit aussitôt d’un pas nerveux, le saluant brièvement au passage en rajustant sa coiffure.

Lorsqu’ils entrèrent dans la pièce, la Protégée était déjà assise et la mère d’Owendt lui reprenait un morceau de pain, emportant la panière en sortant.

« Garde un œil sur elle, tu veux ? » demanda-t-elle en avant de s’éclipser. « Elle n’a pas le droit de consommer autre chose que le contenu de son assiette. »

La concernée lui jeta un regard meurtrier et commença à se balancer sur sa chaise en se tenant au bord de la table ; la mère d’Owendt poussa un soupir exaspéré mais ne se donna pas la peine de la reprendre.

Elle n’eut pas plus tôt tourné le dos qu’une main extrêmement pâle fusait vers la tranche de pain complet posé dans le plat le plus proche. Owendt la rattrapa au vol.

« Tu n’as pas entendu ce qu’elle vient de dire ? »

La Protégée plissa les yeux, sans doute pour tenter de l’assassiner du regard, ce qui ne lui laissa dans le visage que deux minces fentes frangées de blanc. « Si je n’avais pas entendu, tu crois que j’aurais attendu qu’elle parte pour manger ? »

Elle semblait avoir opté pour l’agressivité, et empoigna sans détour le bras d’Owendt pour se dégager ; ce dernier apprécia sa stupéfaction lorsqu’elle constata qu’elle ne pouvait pas s’en défaire.

« Fais comme tout le monde, et attends que le repas commence », intima Owendt, la lâchant au moment où ses parents revenaient avec plusieurs assiettes de ragoût fumant.

« Qu’est-ce que ça sent bon ! » commenta-t-il en prenant place à table. « Ça fait vraiment longtemps, je vais me régaler. »

Il était d’assez bonne humeur pour laisser son petit frère grimper sur ses genoux et lui donna un bout de pain pour le faire patienter. La Protégée les observait d’un air mauvais depuis sa chaise en se tenant le poignet, et Owendt décida de la garder à l’œil.

Alors que Meredidth faisait des présentations dont Sael n’avait par ailleurs que faire, iel jeta un regard envieux à leur bouillon de légumes mijotés que le gras du lard avait pailleté d’or. Iel passa une paume sur son ventre et finit par se résoudre à entamer son propre repas, ignorant les remontrances résignées de la vieille bique qui n’aimait pas qu’on commence à manger avant son autorisation.

Iel fit également mine de ne pas entendre le nouveau venu, l’armoire à glace qui lui avait fait mal tout à l’heure avec sa main pleine de muscles et ses idiots de principes. Iel avait tellement faim que c’était pratiquement devenu un état perpétuel et qu’il devenait difficile de se concentrer tant iel passait de temps à penser à la nourriture. Pourtant il y avait de quoi faire dans son assiette.

Iel prit son verre sans se demander s’iel aurait droit cette fois-ci à du lait d’amande, de soja ou de noix de coco.

Amande. Il devait leur en rester de la veille. Le riz au panais n’était pas non plus une surprise.

Tout en engouffrant son repas, Sael se gratta distraitement l’épaule, là où iel pouvait désormais sentir l’os. Iel avait des rougeurs et des démangeaisons depuis quelque temps mais n’avait aucune idée de ce qui pouvait les provoquer et se refusait à en parler. Il ne manquerait plus qu’on lui colle des examens à la Mayer en plus de ce carnaval.

Iel finit le contenu insipide de son verre et posa les coudes sur la table pour y appuyer sa tête. La fatigue de ces derniers jours devenait insoutenable. Iel avait simplement envie de se coucher par terre et dormir, mais il fallait aller en cours, ânonner des leçons ineptes sur La Grande Volovelle. Et encore, heureusement que sa tutrice refusait de travailler de nuit, car d’après certains textes obscurs de rites purificateurs la Protégée devait être entièrement préservée du soleil. Déjà qu’iel devait se lever en pleine nuit pour réciter leurs prières débiles…

Le plus ennuyeux, c’est qu’iel n’avait pas assez d’énergie pour réfléchir à un plan d’évasion. Iel se contentait de s’effondrer sur son lit en remettant ses projets au lendemain, et n’avait même pas la force de s’en vouloir.

« Sael. Je t’ai déjà dit ce que je pensais des coudes sur la table. »

« J’ai fini de manger. Je peux partir ? »

« Nous sommes ici pour passer un moment ensemble », intervint Anton. « Nous t’avons expliqué plusieurs fois que nous devions rester jusqu’à la fin du repas. »

« Mais nous comprenons tout à fait que cela te perturbe » assura Meredidth. « Ce n’est pas de ta faute si tu n’as pas été éduqué correctement. Nous te demandons simplement de faire des efforts. »

Sael, sans ôter ses coudes de la table, y posa également le front.

Iel pouvait imaginer la grimace de Meredidth, ses lèvres pincées et l’accentuation de sa ride principale. Anton le regardait sans doute d’un air fatigué.

« Ce n’est pas une manière de se tenir », déclara le nouveau venu.

Ce n’est pas une manière de traiter quelqu’un, mais tu le fais bien.

« D’accord » dit Sael en redressant la tête, sans arracher ses coudes du bois où ils semblaient prendre racine. « Je me tiendrai bien si vous me donnez de la soupe. »

« Tu as déjà mangé », répliqua le militaire. « Mes parents ont préparé un repas spécialement pour toi. Ce n’est pas le moment de faire la fine bouche. »

« Prends-le, mon riz, si ça te plaît tant que ça », rétorqua la jeune personne avec agressivité.

Iel attendit quelques instants, avant que Meredidth se décide à réponde.

« Owendt a raison », dit-elle. « Tu as assez mangé. »

Sael plissa les yeux en la regardant, puis reposa son front sur la table, entre ses doigts repliés.

Meredidth se passa une main sur le visage, gênée que son fils voie quelqu’un lui manquer de ainsi de respect mais hésitante à hausser le ton alors qu’elle n’était pas sûre du résultat. « Bon. Sael, va dans ta chambre. »

« J’ai le droit de manger de la soupe avant ? »

Sa tête venait de nouveau surgir entre ses bras repliés en l’air autour d’elle.

« Ce plat n’entre pas dans ton régime alimentaire », répéta-t-elle patiemment, pour la énième fois de ce mois. « Tu es une Protégée, et tu dois te comporter comme telle. »

« Qui aurait pensé que Volovelle accorde autant d’importance au contenu de mon assiette, hein ? » rétorqua Sael en se levant.  

« Je te prie de ne pas remettre en question les intentions de la déesse », répondit Anton d’un air un peu pincé.

Sael fit la moue. « Ah mais, tout est écrit, n’est-ce pas ? »

Iel fit quelques pas pour partir et, alors qu’iel avait déjà contourné la table et se trouvait face à l’escalier, empoigna la nappe. « Et puis, Volovelle aime qu’on fasse des repas bien ordonnés. »

Iel apprécia durant une demi-seconde le regard atterré des parents Dimaer en comprenant son intention avant de tirer de toutes ses forces, envoyant valser les plats, les couverts et les assiettes, sauf celle d’Owendt qui avait utilisé la masse de ses deux bras pour retenir le morceau de tissu et n’était par conséquent que trempé de soupe.

Sael partit aussitôt vers l’escalier en filant comme une flèche et Meredidth, après avoir poussé un nouveau soupir et écarté de son visage une mèche de cheveux gluante de lard, se leva posément en annonçant qu’elle allait vérifier qu’iel se rendait bien dans sa chambre.

« Tu aurais pu faire un effort », lui dit-elle après avoir constaté que Sael était bien assis sur son lit, un essai à la main. « Owendt ne rentre pas souvent. »

Iel refusait, voir vandalisait les ouvrages religieux, mais ne se faisait absolument pas prier pour dévorer des analyses pointues sur Volovelle. Allez savoir.

« C’est vrai qu’il m’a manqué depuis la dernière fois que je ne l’ai jamais vu » répliqua l’adolescent sans même lui jeter un regard et feuilletant à la place le sommaire de son livre.

Meredidth pinça les lèvres. « Tu sais… Ce serait plus facile si tu y mettais un peu du tien. »

« Tu sais ce qui serait plus facile ? De me renvoyer à Whitewaters. Ou chez ma mère. Entre un million de possibilités. Enfin, je dis ça moi… qu’est-ce que j’en sais. »

Elle croisa les bras. « Est-ce si difficile pour toi de penser aux autres ? À toutes ces personnes qui ont besoin de toi ? Au fait que le monde pourrait disparaître si tu n’intercèdes pas auprès de Volovelle ? »

« Le monde finira bien par disparaître de toute manière » répliqua-t-iel. « Et, à moins que les journaux n’aient sorti une info que j’ignore parce que je suis totalement coupé de leur délicate musicalité, il se trouve que nous aussi. Entre parenthèses, ça s’appelle la mort, et ce n’est pas juste un truc à la mode. Il paraît même que ça dure depuis le début. À croire que se raccrocher à un adolescent myope et grincheux ne permettra à personne d’y échapper. »

« Tu es vraiment insupportable. »

« Si seulement ! » répliqua Sael alors qu’elle fermait la porte avant de pousser le verrou extérieur.

Iel écouta le claquement de ses pas s’éloigner en direction de l’escalier, puis revint à sa lecture.

L’unique avantage de sa réclusion résidait dans la bibliothèque du manoir Dimaer et la masse d’ouvrages dédiés à Volovelle. C’était l’occasion parfaite d’en apprendre assez pour rédiger un texte solide sur les maltraitances qu’avaient subies les Protégées au travers des âges, et iel se sentait trop épuisé pour se concentrer.

Fantastique.

Bon, allez, arrête de te plaindre, un peu. Tu as un toit, un lit et, même si ce n’est pas délicieux, de quoi manger tous les jours. Tu as même une bibliothèque. Ce n’est pas comme si tu étais maltraité, toi. Sans parler de la baignoire. Et du fait que tu vives dans un manoir. On fait carrément moins luxueux.

Iel parcourut quelques pages des yeux, se rendit compte qu’iel avait relu trois fois le même paragraphe sans comprendre. Malgré la loupe qu’iel avait fini par obtenir auprès de Meredidth en raison de sa mauvaise vue, les caractères semblaient danser devant son regard.

C’était fou, ça, quand même, de continuer à ressentir la faim alors qu’il venait de se gonfler de riz.

Iel se gratta distraitement la tête, cherchant du bout des ongles les croûtes qu’iel s’était griffées dans les cheveux pour aplanir le terrain. Iel se tordit sur le lit pour trouver une position plus confortable et reprit sa lecture en tirant sur des mèches de cheveux, ramenant parfois des fils blancs.

Depuis que Meredidth lui avait tondu le crâne pour « se débarrasser de cette horrible teinture qui ne faisait pas honneur à la noblesse de son héritage », iel lui arrivait souvent d’y remarquer des taches rouges.

Iel savait très bien qu’il lui arrivait de se gratter un peu trop violemment le cuir chevelu, et qu’iel avait de plus en plus tendance à s’arracher quelques mèches ici et là. Mais iel n’y pouvait rien si ça lae soulageait. Il y a bien des gens qui boivent.

Sael fit d’ailleurs rouler quelques cheveux entre ses doigts tout en poursuivant sa lecture, curieux de savoir s’iel arriverait à emporter ses notes en s’échappant, et si demander la permission d’utiliser un ordinateur et une clef USB était une bonne idée.

Iel n’apprécierait pas trop de se les voir retirer ensuite si son attitude ne convenait pas aux standards usuels de la famille Dimaer.

Comme s’iel pouvait connaître quoi que ce soit des standards de famille.

Un oiseau passa en pépiant derrière les barreaux de sa fenêtre.

Que faisait Sky en ce moment ? Était-il en bonne santé ? Était-il au moins vivant ?

Sael se serait tenu extrêmement sage en échange d’une bribe de nouvelle.

Et Wyndt ? Dolce ? Est-ce que les arbres, à Whitewaters, poussaient toujours aussi verts ?

Non. Non. Ce n’était pas à Whitewaters qu’iel devait songer à présent. Wyndt n’était qu’un agent spécial à la botte d’une organisation qui ne valait pas mieux que celle des voloviennes.

Même s’il s’était montré beaucoup plus sympathique.

Sael espérait vraiment que Sky allait bien.

Iel se replongea dans son livre, répétant à voix haute les passages mémorables plusieurs fois de suite en s’efforçant de les apprendre par cœur. C’était important ; son propre essai pourrait sans doute aider beaucoup de « Protégées » comme luiel à sortir de l’ombre. Cette œuvre surclassait son bien-être personnel, se raisonna-t-iel, comme à chaque fois que la fatigue ou le mal-être menaçaient de lui faire abandonner son ouvrage.

Je dois y arriver. Ce ne sont que quelques lignes à apprendre par cœur. Certaines personnes n’ont même pas la chance de savoir lire.

L’après-midi passa assez vite. Son épuisement, qui n’était pourtant dû à aucun effort physique, ralentissait considérablement sa tâche et, quand Meredidth vint vérifier qu’iel dormait (puisqu’iel était censé veiller ensuite plus de la moitié de la nuit), Sael s’était effectivement assoupi.

*

Iel se réveilla pourtant avant l’heure en entendant tourner le verrou de sa porte.

Cela lae surprit, car la personne qui entrait faisait d’audibles efforts pour rester silencieuse, alors que Meredidth et Anton se contentaient généralement d’enclencher l’appendice en métal sans arrière-pensées.

Contre sa main, iel sentait la couverture rigide de son livre, et se maudit de s’être endormi si vite. La lune luisait dehors, baignait sa chambre d’une lumière douce. Une silhouette épaisse se découpait à contre-jour.

« Tu as payé ta place ? » demanda Sael alors que le soldat soulevait sa petite chaise blanche pour venir s’y assoir à califourchon, en croisant les bras sur le dossier. « Je te préviens tout de suite, c’est carrément plus cher avec un autographe. »

« Maman m’a dit que tu avais un certain penchant pour le sarcasme », commenta Owendt. « Et elle n’a pas eu besoin de m’expliquer que tu en avais aussi pour la grossièreté. »

« Bah du coup merci bonjour, on a fait le tour. Tu peux retourner te coucher » déclara Sael en s’allongeant de nouveau dans son propre lit, enroulé dos à lui dans son épaisse couverture, le cœur battant.

Iel serra les paupières et le poing en sentant l’homme se pencher au-dessus de lui.

C’est étrange comme on n’a pas besoin de voir une ombre pour ressentir sa présence.

« Je pense que tu devrais témoigner plus de gratitude aux personnes qui t’accueillent », souffla la voix grave près de son oreille.

Owendt prit aussi sa main, plutôt doucement malgré sa résistance.

« Ça peut sembler surprenant, mais tu n’es pas la seule petite teigne arrogante à parcourir ce monde. Et laisse-moi te dire qu’il y a toujours une manière de leur rabattre le caquet. »

Sael ressentit soudain une douleur fulgurante au doigt, comme si on essayait de lui arracher l’ongle. Iel faillit crier, mais l’autre grande main du soldat s’était abattue sur sa bouche, lae maintenant pratiquement cloué au lit.

Owendt ne s’éternisa pas, et relâcha Sael presque aussitôt, lae laissant se recroqueviller contre le mur en ramenant contre luiel sa main et l’ongle sous lequel un autre ongle avait brièvement fait levier.

« J’espère que j’ai été clair. Sinon ce n’est pas grave, j’ai d’autres arguments à faire valoir. »

Sael dissimula instinctivement son doigt blessé entre ses jambes repliées. Iel aurait voulu rétorquer quelque chose d’intelligent, ou n’importe quoi, vraiment, mais tremblait beaucoup trop, le monde autour de luiel complètement flou et macabre dans la palette noire et grise de la lune.

Iel lui fallut un moment pour comprendre qu’Owendt était parti, que le loquet avait de nouveau glissé sur la porte.

Pourquoi est-ce que je n’ai pas réagi ?

Iel profita d’un rayon de lune pour examiner son doigt, remarquant une ligne plus sombre sous l’ongle décollé. Son autre main cherchait nerveusement des aspérités dans son cuir chevelu, se mit à tirer sur les fils inutiles qui lui bloquaient le passage. Comme cela prenait trop de temps, iel finit par se gratter tout bonnement la tête, à deux mains avec un doigt en l’air, aussi fort que possible, jusqu’à ce qu’une humidité fraîche commence à se loger sous ses ongles.

Cela lui faisait peut-être plus mal que ce qu’iel venait de subir, mais semblait encore plus impossible à arrêter.

Annotations

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Défi
Adrien de saint-Alban


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Il n'empêche qu'au beau milieu de la nuit, le feu s'est déclaré dans la chambre du petit Michel ,cinq ans.

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Peu à peu une fumée noire, dense et âcre avait envahi l'espace, pénétrant par tous les interstices du meublé pour enfin alerter la mère qui dormait dans le canapé du salon. Une mère harassé par la fatigue sans doute, qui n'a rien vu venir et qui s'est glissée confiante dans les bras de Morphée, vaincue.
Les bombes au phosphore tombant sur Dresde et Cologne générant une chaleur atomique qui fit fondre le corps des enfants sur l'asphalte me vinrent à l'esprit. Que peut faire un enfant face aux flammes sinon se laisser mourir en criant maman? Oui, Michel criait:"maman , vient à mon secours!"
Guidé par son instinct maternel, la mère s'élança à corps perdu dans le couloir menant à la chambre, les bras tendus, heurtant les murs de cet interminable, de ce satané couloir,présageant le pire, la fumée âcre commençait à lui piquer les yeux et à lui ronger les poumons. Mais qu'importe, son fils brûlait sur son lit. Les draps, la couette étaient consumés. Le corps du garçon restait collé au sommier par le dos. Le lit superposé avait brûlé, ne laissait apparaitre que la structure en ferraille. La chaleur avait entamé la chair. Bien qu'il fit un noir d'encre elle distingua les bouts de peau qui se détachaient de ce corps devenu flasque et mou. Néanmoins, avec l’énergie d'une mère au désespoir, elle réussit à extirper ce petit corps de la fournaise, une fournaise qui était à l’œuvre. Tout fondait, les carreaux de la chambre claquaient, le plâtre du plafond cassait, laissant apparaître la brique rouge, une suie noirâtre tombait en goutte de chaleur sur le corps et sur la tête de la jeune femme, insensible devant l'effroi à la chaleur du carrelage qui lui brûlait les pieds.
Malgré le malheur et le désarroi qui s'abattaient d'un coup d'un seul, la jeune mère eut la force et la présence d'esprit de garder son petit d'homme par devers elle et ainsi l'arracher aux griffes de l'enfer. Non, cette chose lui paraissait impossible. Ce qui lui arrivait était du domaine de l'impensable. Une pareille catastrophe ne pouvait arriver. Un cauchemar dont elle se sortirait vainqueure et tout redeviendrait comme avant.
Ceux qui n'ont pas d'enfant ne peuvent comprendre.
Un pauvre gamin de cinq ans qui n'a pas ému ces monstres froids que sont les assureurs qui fleurtent avec des pratiques barbares. Qu'importe la vie d'un petit d'homme?
Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
L'établissement bancaire où Christelle avait souscrit une assurance sur les risques quotidiens lui avait opposé une fin de non-recevoir. Le banquier, un homme gros et gras au visage rond et joufflu, suant à grosses gouttes derrière un ventilateur qui brassait de l'air chaud, il parlait en fixant ses clients par dessus ses lunettes rondes, affirmant de manière péremptoire que la jeune femme ne possédait pas de contrat d'assurance, ce qui n'était pas la vérité aux dires de la jeune femme. Christelle était persuadé d'avoir conclu avec la banque une assurance qui la protégerait, elle et ses enfants des risques de l’existence. Mais comme chacun sait, les banquiers joufflus vous imposent un parapluie les jours de canicule et vous le reprennent quand il pleut des cordes.
Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
Adrien de saint-Alban
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Sonio

Albert et Léon
Les faux frères
Ont ils tord ou raison ?
10h - Avenue Jean Jaurès
Devant deux cafés express...
Bonjour Albert !
Comment vas tu Léon ?
Bien ça va , ça vient !
Trois fois rien
La routine
J'ai un nouveau chien
À cause de Micheline
Et toi Albert ?
Même refrain ?
Toujours avec le petit Robert
À portée de la main
Avec tes mots croisés
Tes lunettes dorées
Ta montre en plaqué
Ton costume croisé
Tes pompes en cro-cro
Tu en fait un peu trop !
Tu cherches à m'épater ?
...
Mon pauvre Léon
Depuis 68 tu rêves encore de faire la Révolution !
Tu n'as pas encore compris ?
Appris ?
Réfléchit ?
À quoi cela a servi ?
Même en lisant l'Huma
La société ne changera pas !
Finit le temps des barricades
Des grandes tirades
Des escapades
Des rigolades ...
Les pavés du boulevard saint Michel
La philo avec Murielle
Les riches ont des lingots d'or
Toi tu rêves encore ?
Tu sais :'
La lutte des classes
Travailleuses
Travailleurs
Les grands discours
Du grand soir
Du bon soir
On en à fait le tour
La révolution d'octobre
Le communisme
L'idéologie du Marxisme
Le mur de Berlin
Tintin !
On à donné
Mais Albert , ton capitalisme
Hé !
Manque pas de réalisme
Il écrase les petits en leur laissant des
Miettes...
La grosse part du gâteau
Chapeau !
C'est pas mieux
Mon vieux !
Dring ! le téléphone
Sonne ...
Excuse moi
Il à pas de quoi...
Je te dépose quelque part ?
Avec ma jaguar
Heu ! oui
Avenue Foch , chez la comtesse
Ma maîtresse .





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Défi
Ranne Madsen
Quinze minutes.
Une entreprise originale, un lieu de paix et de sérénité, une porte ouverte à plus de sécurité et de stabilité pour toutes ces femmes au métier si dévoyé.
Quinze minutes.
Un recueil de témoignages, les voix de celles et ceux qui ont vu ce rêve fleurir puis flétrir. Un récit sans narrateur, ou plutôt avec une multitude de narratrices et narrateurs. Une histoire qui aurait pu finir bien.
Quinze minutes.
L'histoire du quart d'heure de gloire et du quart d'heure de chute qui a bouleversé la vie de dizaines de personnes. Et détruit la vie d'une d'entre elles.

-Écrit dans le cadre du défi "Grandeur et décadence"-
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