Le Conseil du Saint Supplice

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Meredidth poussa la porte pour annoncer qu’il était temps de descendre. Ce n’était pas encore l’heure du repas, et Sael lui jeta un regard noir par-dessus son livre.

« Le Conseil sera bientôt là », rappela Meredidth en pinçant les lèvres. « Je compte sur toi pour bien te tenir. »

Sael leva les yeux au ciel sans répondre mais la suivit vers la salle de bain, où elle lui demanda de pratiquer les ablutions ordinaires. Iel se glissa dans la baignoire pleine et s’amusa à faire jaillir de l’eau en pressant ses mains l’une contre l’autre jusqu’à ce qu’elle revienne avec son mari.

Iels lui firent passer un pantalon de coton blanc et une tunique longue, puis un sari brodé de fils d’argent. Sael se sentait ridicule dans ces habits un peu trop larges importés d’un pays étranger à sa culture.

Anton et sa femme étaient tous deux vêtus de la même manière, mais dans des couleurs différentes ; iels s’étaient soigneusement coiffés et portaient sur la tête un triangle de velours rouge. Sael n’avait pas découvert comment cette coutume volovienne s’était développée ; toujours est-il que cette coiffe brodée ornait la plupart des représentations religieuses. On ne lui en fit pas mettre car sa chevelure blanche tenait lieu d’insigne.

« Récite-moi la Berceuse du Sommeil », demanda Meredidth en brandissant une brosse à cheveux.

Sael obtempéra machinalement, ânonnant la supplique habituelle à Volovelle de ne pas éveiller le Dragon Endormi. Meredidth ne se donna pas la peine de réclamer un peu d’enthousiasme et se contenta de lae peigner sans mot dire.

Sael constata avec satisfaction que ses yeux s’ornaient de cernes grises. Iel n’était pas le seul à manquer de sommeil.

« Le Conseil est très important », répéta Meredidth pour la énième fois ce mois-ci. « C’est lui qui va choisir où t’envoyer ensuite. Nous avons pensé à quelques temples, mais cela dépend de nombreux facteurs. »

Et probablement des employés de l’institut et des Agents Spéciaux lancés à sa recherche. Est-ce que Wyndt essayait de lae retrouver ?

Sael avait déduit de ses lectures dans la bibliothèque du Dr Dimaer que les voloviennes ayant assassiné la famille Koppel sept ans auparavant appartenaient soit à la ramification extrémiste des Sœurs du Saint Supplice, soit à celle du Couvent des Martyres. C’était des ressortissantes de la première branche qui venaient les voir aujourd’hui.

Iel avait également trouvé, sur l’une des étagères de livres, un minuscule manuel des éditions de la Lune Rouge qui détaillait avec précision les particularités physiques des Blanche-Têtes et comment s’y confronter. Iel gardait constamment l’ouvrage sur luiel, comme un talisman contre le mauvais sort.

Le reste du temps, Sael inventait des moyens de fuir. Son plan préféré consistait à « emprunter » la belle voiture de Meredidth après avoir mis le feu à la mansion et à s’en aller tranquillement par la grande route sans se retourner, des explosions de flammes réchauffant brillamment son départ.

Mais cela impliquait de savoir conduire, et les Dimaer avaient la manie de ne jamais perdre leurs clefs.

Au cas où, Sael avait commencé à voler des morceaux de fer blanc dans les poubelles de la cuisine et guettait à présent un crayon en graphite et une paire de ciseaux à ongles, espérant pouvoir utiliser ce matériel pour confectionner des doubles.

Par prudence, iel ne s’était pas contenté d’une seule piste : iel cachait ses outils de cambrioleur dans une fente du placard de la salle de bain, son kit brise vitre dans une feuille de papier pliée entre deux lattes de parquet, et la minuscule pièce de monnaie en cuivre qui lui servait à dévisser lentement la serrure de la porte de la remise en évidence sur son bureau.

Iel n’avait pas encore pensé à d’autres moyens de s’échapper ; iel lui restait à trouver comment tromper d’éventuels chiens et à se constituer un équipement de survie qui lui permettrait de se rendre jusqu’au village le plus proche.

*

Iel dû attendre dans une petite pièce que le Conseil s’installe. On entendait leur voix de l’autre côté de la porte, des femmes, des hommes, probablement aucun intersexe (ou alors, aucun de très solidaire). Sael n’arrivait pas à décider s’iels se sentaient vraiment excités ou s’iels étaient simplement heureux de se retrouver.

Après tout, venir discuter de la personne qu’on retient contre son gré n’est pas bien plus extraordinaire qu’une partie de bridge.

L’entrevue eut lieu dans la salle de réunion (il y avait une pièce pour tout dans ce labyrinthe) ; Sael y entra avec rigidité, terrifié à l’idée d’y reconnaître le visage des femmes qui avaient assassiné les Koppel sept ans auparavant.

Lorsqu’on ouvrit la porte et que tous ces visages blancs se tournèrent vers lui, surmonté du triangle rouge qui leur tenait lieu d’emblème, Sael comprit que les membre du Conseil restaient en fait dubitatifs quant à son identité. Certains lae scrutaient à la recherche d’indices physiques qui auraient pu trahir son imposture, et Sael regretta de n’avoir rien à présenter.

Son teint laiteux, ses cheveux et ses cils blancs comme neige, ses yeux pâles tremblant dans leurs orbites… son seul espoir résidait en ses paupières bridées et sa physionomie peu commune aux Protégées originelles.

Mais ces personnes vêtues de costumes venus de l’autre bout du monde, qui pratiquaient un culte issu d’une culture totalement étrangère à la leur, n’auraient pas trop de mal à se faire à l’idée que cette Protégée-là différait de la norme.

« C’est donc elle ? » demanda l’un des hommes en l’examinant d’un air sceptique. « Pourquoi ses cheveux sont-ils si courts ? »

« Ils étaient teints », expliqua Meredidth en poussant Sael d’une main dans le dos vers l’intérieur de la salle. « Nous avons dû les couper. »

Rien n’était plus étrange que cette tablée assise qui lae regardait sans lae voir.

Iels l’observaient avec méfiance ou curiosité, généralement dubitatifs.

Iels discutèrent longuement de son identité, se demandant entre elleux si sa pilosité était de la bonne teinte de blanc et si son appareil reproducteur correspondait aux critères.

Habitué à la précision des descriptions crues de l’Institut Mayer, Sael les trouva fort ignorants.

Debout sous les regards, iel s’efforça cependant de mémoriser les visages et les mots, tâchant d’attribuer à chacun des opinions qui pourraient lui servir ensuite.

On passa aux questions pratiques : à qui lae présenter en premier ? Devait-on prévenir les autres groupuscules ou l’introduire graduellement à quelques cercles élus ?

Une femme aux longs cheveux naturellement blancs insista pour partager la bonne nouvelle auprès de toutes, alors qu’une seconde plus jeune trouvait cela dangereux et rappela que seul le plus grand secret leur garantirait de conserver la Protégée avec elles. La discussion dura assez longtemps et une troisième fidèle au visage bonhomme, qui observait Sael tranquillement depuis le début, lui demanda son avis.

Tout le monde se tut, et l’embarras qu’elles avaient à se tenir en présence de l’envoyée divine se fit palpable durant les quelques instants que Sael mit à choisir sa réponse.

Iel avait longuement débattu de ce moment, et n’avait pu conclure qu’une seule chose : ces personnes, qui faisaient clairement passer leurs intérêts avant les siens, n’écouteraient jamais ce qui pouvait les contredire. Elles étaient ici dans un but, affirmer leur position au sein du culte volovien, asseoir leur image à leur propre regard de croyantes —bref, toutes avaient une nécessité particulière à faire que ce qui leur convenait.

Même Wyndt, qui paraissait s’être sincèrement penché sur les problèmes de Sael, ne l’avait fait que pour lui-même —parce qu’il voulait être père.

Sael ne voyait pas de Wyndt II dans ce ramassis d’adultes attachés à d’anciens contes, et iel n’avait aucune idée sur la manière de manipuler une foule de personnes limitées par la croyance.

Iel imagina pouvoir les liguer les unes contre les autres —mais pour l’instant, seules deux options s’étaient profilées dans cette conversation : lae réserver à quelques fidèles ou lae dévoiler à toutes.

Iel préférait que tout le monde soit au courant ; cela rendrait sa fuite plus facile —mais rester en liberté d’autant plus compliqué. Au moins iel se sentirait moins isolé.

« Sael ? » lae pressa Meredidth.

Iel ne savait pas quoi leur dire pour les convaincre de lae laisser partir, vivre sa vie tranquillement, retrouver sa mère. S’iel les traitait d’assassins, on répondrait que la mort des Koppel n’était pas leur décision, rien qu’un incident indépendant de leur volonté. S’iel les suppliait de le renvoyer à sa famille, iels lui diraient au mieux que ce n’était pas possible, et au pire arracherait la pauvre femme à sa nouvelle vie pour la lui ramener. S’iel demandait avec sagesse et cohérence d’être libéré, on prétendrait qu’iel manquait d’éducation volovienne, mais agir au contraire selon les sentiments qui l’envahissaient confirmerait simplement son envoi par une divinité versatile dont dépendait sans doute la fin du monde.

Personne ne l’avait écouté à l’Institut ; personne ne l’écouterait ici.

Iel n’était pas Sael, une personne, mais la Protégée, une fonction, un concept qui permettraient à une tripotée d’adultes d’apaiser leur crainte de la mort, de l’insignifiance, de l’abandon.

Iels avaient construit leur vie autour de la notion de son existence ; inutile d’espérer une quelconque lueur de lucidité de leur part.

Sael pencha la tête de côté.

« Ce que j’en dis, c’est que si vous aviez un peu creusé du côté de l’Institut Mayer, vous vous seriez rendu compte qu’il se payait votre tête. »

Iel tendit la main pour saisir nonchalamment un petit-four en espérant que personne ne la voyait trembler. « Je veux dire, c’est quand même bien pratique de tomber sur la Protégée pile-poil au moment où vous venez d’apprendre qu’elle est dans le coin. Vous avez vraiment beaucoup de chance, chapeau. »

Iel mordit dans le feuilleté en s’efforçant de ne pas faire la grimace. Sa bouche lui paraissait aussi aride d’un désert en plein été. « Enfin, si jamais il vous venait l’idée saugrenue de vous remettre en question, peut-être que vous devriez vous demander pourquoi l’Institut continue de considérer l’un de ses pensionnaires comme “un danger universel” alors que la véritable Protégée, c’est-à-dire moi, n’est plus chez eux. Mais tout le monde sait qu’iels sont idiots là-bas, n’est-ce pas ? »

Le petit-four avait du mal à passer, mais ce n’était pas le moment de s’étouffer avec. Iel voyait beaucoup trop flou pour évaluer leurs réactions, mais il était trop tard pour reculer.

« Enfin, ce n’est pas parce que cette personne est protégée par des gens tellement importants que la directrice en avale pratiquement ses lunettes chaque fois qu’on en parle qu’il faut en déduire que c’est vrai, n’est-ce pas ? Après tout, si cette personne avait un lien avec, mettons, une divinité capable de réveiller le Dragon, il serait bien plus logique de ne pas la considérer comme “un danger universel” et de ne pas la garder au sein de l’Institut le plus dissimulé de la planète. »

Son discours se fondait sur deux hypothèses. D’abord que les voloviennes n’avaient pas, comme le pensaient les AS et madame Ward, d’informateur à l’Institut, et qu’elles trouveraient alors plausible de s’être trompées de cible. Mais dans le cas contraire, leur espionne aurait sans doute entendu des rumeurs concernant ce mystérieux pensionnaire. Sky disait qu’elle s’appuyait sur un fond de vérité, car leurs gardiens plaisantaient parfois à ce sujet sans paraître savoir de qui l’on parlait. Dans tous les cas, il serait moins difficile de leur faire croire qu’il existait certainement quelqu’un de plus en phase avec leur idéal que de chercher à les raisonner.

Iel n’avait plus d’idées et décida donc de croiser les bras et de rester immobile, espérant que ne rien faire paraîtrait anti-volovien.

Le problème avec la comparaison aux choses qui n’existent pas, c’est qu’elles sont très rarement justes. L’attitude de Sael pouvait sembler aussi révélatrice de sa divinité que de son appartenance à la famille des pommes et, par conséquent, les voloviennes n’en tinrent pas compte.

À la place, elles se lancèrent dans un nouveau conciliabule en se tournant souvent vers une personne en particulier, sans doute leur source de renseignements concernant l’Institut Mayer.

« Bon » finit par conclure l’une d’entre elles, « on va demander à notre spécialiste »

La femme aux longs cheveux blancs se leva pour s’approcher de Sael. Cette doctoresse ne semblait pas être née à Hwaels ; elle n’en parlait pas très bien la langue et s’adressa aux autres dans un idiome continental que Sael ne comprenait pas. Cependant, il n’était pas très difficile de voir qu’elle commentait ses découvertes puisqu’elle examina d’abord ses cheveux, échangeant quelques mots avec Meredidth à leur sujet (Sael pensa entendu un équivalent de « tricotillomanie »), puis passa à l’étude de ses yeux.

Sael avait beau avoir l’habitude des fouilles corporelles à l’Institut, iel fut surpris lorsque la femme commença à dénouer le nœud de son sari ; iel ne put retenir un mouvement de recul suivi d’un bon coup de pied dans le mollet, par réflexe.

Sa réaction provoqua un éclat de rire général, et les membres du Conseil se levèrent en plaisantant gaiement dans la langue la plus répandue sur le continent, que Sael comprenait mal. Apparemment, iel avait fait ce qu’il fallait pour détendre l’atmosphère. Peut-être qu’iel devrait continuer à frapper les gens pour les amuser.

Meredidth, qui savait que lui faire enlever ses habits serait plus compliqué que ce à quoi les autres s’attendaient, leur réclama un instant pour rappeler à Sael ce qui venait ensuite.

« On ne pourrait pas juste demander au docteur, là ? » maugréa-t-iel nerveusement en voyant le cercle de voloviennes se refermer autour de luiel.

« On en a déjà parlé », soupira Meredidth avec agacement. « Tu n’es pas la seule figure religieuse à en passer par là. Maintenant, soit gentille. On ne va pas y perdre la journée. »

Sael fit la moue, puis porta les mains à la ceinture de son sari pour la dénouer. Iel pouvait sentir contre sa peau la chaleur des voloviennes autour de luiel, qui lui donnait la nausée. Ses mains tremblaient, et sa vision se faisait encore plus floue que d’habitude, ce qui lui permettait au moins de ne pas discerner leurs visages.

Il lui semblait que sa tête abritait désormais un essaim de guêpes.

Lorsque le long voile du sari fut enfin dénoué, iel prit le temps de le dérouler entre ses mains, comme pour se résigner au fait de devoir ensuite enlever sa tunique.

Le tissu fin coulait entre ses doigts, léger et délicat, piqué d’étoiles blanches.

Iel le déploya d’un mouvement ample, le jetant aussi adroitement que possible sur le visage de l’assemblée, et profita de la surprise pour se glisser entre Meredidth et Anton, qui lae rattrapa par le bras.

Heureusement qu’iel avait des talons, et que certaines parties de l’anatomie masculines n’apprécient pas de rentrer en collision avec.

En jaillissant dans le salon, Sael repéra un des vases précieux que les Dimaer s’étaient risqués à ressortir pour la venue du Conseil ; iel le balaya à terre derrière luiel d’un revers de main, se souvenant trop tard qu’iel était la seule personne du groupe à ne pas porter de chaussures.

La porte d’entrée avait été fermée à clef, bien sûr, mais iel s’acharna tout de même dessus en attendant de trouver une autre issue.

Comme il n’y en avait pas et que Meredidth lae rejoignait, iel s’élança vers la porte adjacente, qui menait à ce qui avait un jour constitué une tourelle de garde.

Aujourd’hui ce n’était plus qu’une remise où les Dimaer avaient entreposé d’anciennes affaires d’équitations et leurs nombreuses paires de chaussures.

La lourde porte de bois comportait un verrou interne et Sael dû s’arc-bouter de tout son poids pour la refermer, d’autant plus que Meredidth pesait de l’autre côté pour la garder ouverte. Plus petit et plus léger, iel n’aurait pas su dire comment iel y parvint, mais le loquet bascula finalement en place, et iel put se laisser retomber en tremblant.

Iel resta roulé en boule contre le bois, ignorant la morsure froide du sol de pierre et les jérémiades ineptes du groupe de personnes massées derrière le battant.

Lorsque ses tremblements se furent atténués et que sa vision revint à la normale, iel jeta un regard autour de luiel.

Ce n’était pas la première fois qu’iel venait ici, mais iel n’avait jamais été enfermé dans la pièce. Des rangées d’étagères à chaussures rayaient le mur opposé à la porte. Des harnais de cuir et des brides s’amoncelaient de l’autre côté, près d’une grande selle encore en bon état. Sael se leva lentement, s’appuyant au mur à cause de ses jambes tremblantes, et alla ramasser un cure-pieds de métal abandonné au pied d’une caisse à outils vraisemblablement occupée d’objets coupants.

Iel posa une main sur la selle.

À part les meurtrières fines comme un bras, iel n’avait aucune échappatoire.

Autant redécorer pour passer le temps.

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Ceux qui n'ont pas d'enfant ne peuvent comprendre.
Un pauvre gamin de cinq ans qui n'a pas ému ces monstres froids que sont les assureurs qui fleurtent avec des pratiques barbares. Qu'importe la vie d'un petit d'homme?
Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
L'établissement bancaire où Christelle avait souscrit une assurance sur les risques quotidiens lui avait opposé une fin de non-recevoir. Le banquier, un homme gros et gras au visage rond et joufflu, suant à grosses gouttes derrière un ventilateur qui brassait de l'air chaud, il parlait en fixant ses clients par dessus ses lunettes rondes, affirmant de manière péremptoire que la jeune femme ne possédait pas de contrat d'assurance, ce qui n'était pas la vérité aux dires de la jeune femme. Christelle était persuadé d'avoir conclu avec la banque une assurance qui la protégerait, elle et ses enfants des risques de l’existence. Mais comme chacun sait, les banquiers joufflus vous imposent un parapluie les jours de canicule et vous le reprennent quand il pleut des cordes.
Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
Adrien de saint-Alban
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Sonio

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