Les Dimaer

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Le froissement des draps, leur pugnace odeur de propre, presque tièdes.

Sael voulut redresser la tête pour regarder autour d’iel, mais un élancement de douleur l’en dissuada aussitôt.

Iel se contenta d’ouvrir les yeux, ou du moins celui de ses yeux qui acceptait de le faire, pour observer sa nouvelle prison.

La chambre avait visiblement été aménagée pour héberger un enfant, avec une petite armoire et une commode de bois massifs recouverts de peluches et de jouets divers et un lit juste assez long pour que Sael y tienne entièrement. Par la fenêtre paraissaient le ciel et trois barreaux de fer ouvragé.

Trop de lumière.

Sael se protégea les yeux d’une main puis, à défaut de se redresser, fit l’effort de rouler sur le côté pour observer un peu mieux la pièce, ses murs couleur de jeune pousse et sa frise aux motifs jaunes de soleil.

Lentement, iel se força à mobiliser ses muscles brûlants de douleur pour s’asseoir.

Après avoir repris son souffle, iel essaya de se lever en prenant appui sur le mur.

Sa tête tournait et ses jambes se mirent aussitôt à trembler, comme pour lui ordonner de retourner immédiatement se coucher, mais iel persévéra.

La fenêtre se situait juste au-dessus de la commode. Trop fatigué pour faire les choses proprement, Sael se contenta de la débarrasser de l’armée de peluches qui la recouvrait d’un revers de main, puis s’intima de grimper et s’agenouiller dessus pour pouvoir regarder dehors.

Un temps considérable plus tard et après de multiples pauses, iel enclenchait la poignée de l’ouverture et accédait à une brise fraîche et vivifiante.

A l’extérieur, derrière les trois barreaux de fer torsadé, c’était comme une plaine infinie. Le bâtiment où se trouvait sa chambre, aux environs du deuxième étage, était construit à flanc de montagne. Iel apercevait quelques forêts au loin, de nombreux champs et, loin dans la rase campagne, des regroupements de maisons, des villages ou des villes.

Ses ravisseurs ne l’avaient probablement pas sorti du pays, en tous cas pas par avion ; et prendre le train ou le ferry pour quitter l’île sans papiers…

Enfin, peut-être qu’iels avaient trouvé un moyen de l’expatrier.

Se tenir à genoux lui faisait mal (tout lui faisait mal) ; iel se laissa glisser à terre, sur la moquette.

Une part de luiel voulait se rouler en boule entre les peluches répandues au sol et se remettre à dormir.

Le reste lae pressait de découvrir où iel se localisait.

Iel décida de suivre son intuition et se traîna jusqu’à la porte pour y coller l’oreille.

C’était une grande maison ; les bruits se répercutaient, lointains, depuis des pièces tout aussi éloignées, tintements de couverts, murmures et pas étouffés…

Tranquilles, insouciants, comme à l’époque chez la famille Koppel.

Sael posa une main contre le mur pour se relever, puis tenta de tourner la poignée.

La porte blanche s’entrebailla dans un léger grincement.

Il n’y avait personne à son étage ou du moins, personne que Sael entendait. La chambre débouchait immédiatement sur un long couloir ouvert sur le rez-de-chaussée, auquel on pouvait accéder par un immense escalier de marbre. La balustrade qui protégeait les habitants de la chute n’était qu’une grille de fer surplombée d’une rampe de bois, comme si les rénovateurs n’avaient pas eu les moyens de respecter les standards du bâtiment original. Un fumet de toast au beurre raviva le peu d’énergie qui restait en Sael et l’attira, le long de la rambarde, jusqu’en bas des marches soigneusement entretenues à l’essence de térébenthine.

Iel se dirigea sans réfléchir vers la cuisine, guidé par l’odeur et les bruits de vaisselle.

Là, un homme lui tournait le dos, affairé devant une gazinière couverte de crêpières où levaient des pancakes délicieusement moelleux.

Sur la table proche s’amoncelait une quantité indécente de bioches, scones, crèmes épaisses, brûlées, liquides et fouettées, de confitures, marmelades, trois différents types de miels, des toasts coupés en triangles à côté d’œufs brouillés, de saucisses et d’autres sortes de charcuterie.

Sael tendit la main vers un morceau de pain grillé, ne prit même pas la peine de chercher des couverts pour se servir en saucisse —que pourtant iel détestait d’habitude— puis trempa un scone dans un bol de crème et, généralement, fit de son mieux pour avaler tout ce qu’iel pouvait aussi vite que possible.

L’homme se retourna alors avec une poêle à la main, et sembla surpris :

« Mais enfin trésor, il fallait nous dire que tu avais faim ! »

Sael se pressa contre le mur et continua d’engouffrer tout ce qu’iel pouvait, se demandant à un moment s’iel n’allait pas tout vomir tant iel se forçait à manger vite.

Le quadragénaire reposa la poêle, éteignit le feu et attrapa une serviette pour venir essuyer les mains que Sael s’efforçait de garder dans les plats.

« Viens, je vais t’emmener dans la salle à manger, où tu pourras te restaurer tranquillement à table comme une personne civilisée, tu veux ? Meredidth ! »

Une femme d’une cinquantaine d’années surgit dans la cuisine ; son air sérieux fondit en apercevant Sael. « Voyons chéri, il fallait me dire que la petite était réveillée ! »

Le dos collé au mur, Sael engouffrait un dernier morceau de pain, réticent à l’idée de céder son autre main au lavage de l’inconnu.

« Elle vient juste d’arriver », répondit l’homme. « Sael, je suis Anton, et voici ma femme, la Doctoresse Meredidth Dimaer. Ça te dit de prendre le petit-déjeuner avec nous ? »

Sael les considéra avec méfiance.

La femme tenait une carafe de jus de pomme presque vide.

Bâfrer lui avait donné soif.

« Tu en veux ? » demanda Meredidth en remarquant son regard. « Je voulais justement la remplir. Tu en auras autant que tu le souhaites à table. »

L’homme lui fit un grand sourire et lui désigna la porte que Meredidth venait de franchir.

Sael se retrouva dans une pièce lambrissée au centre de laquelle trônait une large table de bois massif surmontée d’une nappe brodée et d’un service complet d’assiettes en faïence.

Un enfant de six ans environ lae regardait avec curiosité depuis l’autre côté de la table.

« Sael, voici notre fils Tomi », déclara Anton en lae conduisant jusqu’à une chaise. « Tomi ? »

« Bonjour Sael » récita poliment le bambin en sautant à bas de son siège trop haut.

« Nous avons deux autres garçons », déclara joyeusement Meredidth en revenant avec une carafe pleine. « Malheureusement, Owen n’habite plus ici, et Wallace est à l’internat. Mais ils seraient tous deux ravis de te rencontrer. »

Sael hésita à demander comment s’appelait « ici », mais préféra attendre de tenir le jeune enfant au calme pour pouvoir lui poser la question. Ses parents n’avaient peut-être pas pensé à lui interdire d’en parler.

Revenant à ses priorités, iel tendit la main vers un petit pain qu’iel fourra dans sa bouche et prit la peine de mastiquer, épuisé par les efforts fournis depuis son réveil.

Tomi sembla choqué par ses manières.

« Sael est très fatiguée », déclara Anton comme pour justifier cette action à son enfant. « Il va falloir se montrer patient aujourd’hui. »

Après le repas, qu’iel passa à mâcher en silence, abruti de douleur, Sael pu se rendre dans une salle de bain immense où aurait tenu dix fois la malheureuse combinaison toilettes-lavabo-douche du refuge de Wyndt.

Le plafond de marbre bleu était incrusté de lumières minuscules et tamisées qui figuraient des étoiles ; le bois du sol chauffait la plante de ses pieds et il aurait pu faire son lit dans la baignoire.

Sael se débarrassa de ses habits déchirés et se glissa dans le bouillonnement tiède.

Iel se sentit nauséeux au début, lorsque les remous lui rappelèrent soudain d’avoir été balloté entre l’air et les profondeurs glacées d’un fleuve tumultueux, son corps butant contre les rochers et contre les branches, raclant parfois le lit de la rivière…

Sael se laissa aller, le dos fermement appuyé contre la porcelaine fraîche de la baignoire, l’eau chaude remplissant lentement son impressionnant coquillage.

Iel se réveilla quelques heures plus tard, lorsqu’une main vint lae secouer doucement par l’épaule.

L’eau avait débordé en inondant le carrelage. Sael en rajouta une couche lorsqu’iel sursauta hors de son sommeil.

« Je commençais à m’alarmer », déclara Anton en lae voyant se frotter les yeux.

Sael l’ignora et se glissa hors de la baignoire, à peine inquiet à l’idée de se montrer nu : soit Anton connaissait vraiment son identité, soit iel le prendrait pour un garçon.

Sael s’enveloppa dans une serviette moelleuse et chaude aux senteurs florales, se dirigea vers le miroir qui tapissait l’arrière de la pièce au-dessus des lavabos.

Son corps couvert d’ecchymoses et d’écorchures avait viré au pourpre jaunâtre ; l’un de ses yeux, toujours fermé et boursoufflé, déformait la moitié de son visage.

Iel se sécha les cheveux puis s’enroula dans l’épaisse pièce de linge et, sans attendre que Anton lui dise quoi faire ensuite, retourna dans sa chambre pour aller s’effondrer sur le lit.

*

Meredidth Dimaer était docteur en théologie, et sa bibliothèque croulait sous les ouvrages et les essais religieux. Tout un pan de mur était dédié au culte antique du Dragon Endormi, et le double de cela à Volovelle. Sael avait déjà lu quelques-uns de ces essais, mais se plongea dans une collection inconnue durant sa période de convalescence, entre deux siestes.

Les Dimaer ne se montrèrent pas particulièrement exigeants durant ces quelques semaines, sans doute parce que le visage de Sael semblait encore s’être endormi sur une ruche et que sa peau restait marbrée de bleus.

Cependant, plus ces derniers s’amenuisaient et plus Sael était cordialement invité à participer à leurs séances de méditation quotidienne et à leurs chants à la déesse. Bien évidemment, iel snobait l’ensemble superbement, préférant s’enfermer dans sa chambre avec un énième essai sur les Protégées. Plus iel les lisait et plus les Éditions de la Lune Rouge lui plaisaient ; iel se convainquait même que l’auteure principale connaissait plus intimement la condition des Blanche-Têtes qu’elle ne l’avouait.

Au cours de la deuxième semaine, d’autres voloviennes vinrent se rendre compte de leurs propres yeux de l’existence de Sael.

Encore épuisé, iel les ignora de son mieux entre deux repas.

Comme iel avait l’aspect d’une personne qui vient de se faire rouler dessus par un camion, les voloviennes lae regardaient de l’air dubitatif de celles qui se demandent en quoi cette personne à demi morte était protégée par une puissante (quoique capricieuse) déesse.

Ses cheveux commençaient à repousser la teinture noire par la racine, et iel n’avait eu ni les moyens ni la force de procéder au maquillage quotidien de ses autres poils faciaux d’importance. Cependant, même ajouté à la clarté dérangeante du gris de ses yeux, cela ne paraissait pas suffire aux émissaires. On lui intima de se déshabiller, et iel parvint à les faire fuir en urinant sur leurs jolis petits petons d’assassins d’enfants.

C’était un tour qu’iel utilisait de temps en temps à l’Institut, et qui avait l’avantage de ne demander aucun effort. En bonus, iel n’avait pas eu à jouer l’épuisement devant semer le doute quant à ses intentions véritables durant la pratique de cette mauvaise farce.

Les voloviennes s’enfuirent en maugréant, et Sael en fut débarrassé. Du moins jusqu’à ce qu’iel se rende compte lors d’un réveil encore plus difficile que d’habitude que Leurs Majestés aux pieds puants avaient profité de la nuit et d’un vicieux cachet de somnifère camouflé en antidouleur pour avoir le dernier mot.

Cela lae mis de mauvaise humeur, ce qui était bon signe : iel n’avait jusque là pas assez d’énergie pour ressentir quoi que ce soit, hormis la fatigue.

Ses forces revenant lentement, Sael se décida à visiter la mansion de fond en comble, s’efforçant de retenir la disposition des pièces, des fenêtres, des portes et de tout objet d’intérêt dans l’optique d’une fuite éventuelle.

Cela lui fut particulièrement difficile, la seule façon pour luiel de se souvenir clairement de quelque chose étant de se le décrire, ce qui prenait du temps et beaucoup d’énergie. Iel était très habile au contraire pour confondre les salles et pour ne pas remarquer des évidences ; il lui fallut ainsi sept passages dans la bibliothèque pour comprendre qu’elle ne donnait absolument pas sur le boudoir mais sur le bureau (les deux pièces étaient lambrissées et arboraient un tapis fade au mur).

Cette découverte faite, iel parcouru la demeure en prenant bien soin de ne pas toujours passer par la même porte.

Iel n’osa enclencher la poignée de la lourde porte d’entrée que lorsqu’iel se sentit assez remis pour tenir fermement sur ses jambes.

Elle s’ouvrit.

Dernière, une plaine dévalait la colline jusqu’à de lointains bosquets d’arbres, un patchwork de champs bruns et beiges, puis le toit minuscule de petites maisons.

« Tu ne peux pas sortir habillé comme ça ! » déclara soudain Anton en surgissant de nulle part derrière luiel. « Il te faut un manteau et de bonnes chaussures. Viens, on va te chercher ça. »

Lesdites affaires étaient rangées dans la première remise de l’entrée, où traînaient encore de vieilles selles d’équitation et une cravache abîmée. L’appentis fermait à clef, et Anton gardait cette dernière soigneusement accrochée au trousseau qu’il ne posait jamais.

Anton lui donna une paire de chaussures de marche à la semelle épaisse, fourrées à la laine de mouton. Sael n’avait jamais rien porté d’aussi confortable et faillit trébucher sous leur poids. Le manteau, neuf également, était tout aussi agréable, extrêmement chaud et, selon l’étiquette de prix qui pendouillait encore à la fermeture éclair, probablement plus cher que la cuisine de Wyndt au grand complet.

« Vous êtes riches, non ? » demanda Sael en désignant l’étiquette alors que monsieur Dimaer remontait sa fermeture éclair.

« Oh ma petite, non ! Tout cela nous vient de nos parents. Tu n’imagines pas le coût d’entretien d’un domaine comme le nôtre. Oh, nous ne sommes pas dans la misère, bien sûr —je vais te donner de quoi te couvrir le cou— mais nous sommes très loin de crouler sous l’or. »

Anton l’enroula ensuite dans une grosse écharpe de laine épaisse qui sentait un peu le moisi et lui fit enfiler des gants neufs.

Il alla prévenir sa femme que Sael et lui sortaient faire un tour. Madame Dimaer vint personnellement jeter un dernier coup d’œil à Sael, sans doute pour vérifier qu’iel était bien encore trop faible pour tenter de s’enfuir, puis leur donna à tous les deux des céréales en barre, une pomme et une petite gourde d’eau. Elle enfonça un bonnet sur la tête de Sael, embrassa son mari et leur souhaita à tous deux une bonne promenade.

Sael se sentait un peu nauséeux à l’idée de passer la porte ; une partie de luiel aurait soudain préféré rester à l’intérieur. Iel n’avait jamais aimé les ballades dans le froid.

Cependant monsieur Dimaer franchit le seuil sans anicroche, et Sael devait se faire une idée du terrain par luiel-même, ce que visiblement iel ne ferait qu’avec un chaperon collé aux basques.

Déjà fatigué à l’idée de tant d’efforts, iel se força à faire les quelques pas nécessaires pour passer la porte et à s’aventurer dans la cour de graviers blancs où s’alignaient la petite voiture de ville d’Anton, le véhicule de fonction de Meredidth, un scooter et la camionnette que la maraîchère utilisait pour l’entretien du domaine.

Anton l’emmena le long de la route en direction des forêts, la mansion dans leur dos, tranquillement, en silence.

« Comment te sens-tu ? » finit-il par demander. « D’après la médecin tu n’as rien de cassé, mais tu dors encore beaucoup. »

Sael préféra ne pas répondre. Ses grosses chaussures l’encombraient, et son manteau ôtait toute fluidité à ses mouvements. Au moins, iel avait chaud, songea-t-iel en se grattant le cou —merci aux piqures de laine.

« J’imagine que ça te fait pas mal de changements d’un coup, ça doit être difficile à assimiler » continua gentiment Anton. « Mais tu seras tout de même mieux ici qu’à l’Institut. »

Sael se frotta le nez. Les bois semblaient toujours aussi loin ; combien de kilomètres faisait donc ce domaine ?

« Comment va Wyndt ? » demanda-t-iel.

« Qui ça ? »

« Wyndt. C’est le monsieur qui me gardait à Brook Dinas. Le garde-chasse de Whitewaters. »

« Je ne connais pas cette personne », répondit sincèrement monsieur Dimaer. « Et à vrai dire, je ne savais même pas que Brook Dinas existait ; c’est peut-être pour cela que le gouvernement t’a séquestré là-bas. »

Il cherchait à se justifier d’ignorer l’existence d’un village perdu, mais pas de chutes renommées dans ce pays uniquement : on était certainement encore à Hwaels, probablement pas si loin que ça de Whitewaters.

« J’aimerais bien savoir comment il va », ajouta Sael.

Le hurlement de Wyndt au moment où l’eau l’emportait dans son torrent de glace.

Sael frissonna.

« Trésor… » soupira l’homme. « Cette personne n’est qu’un employé du gouvernement ; il a sans doute été très sympathique avec toi, mais il ne faisait que son travail. »

Sael sentait grandir une boule dans sa gorge. Iel croisa les bras et regarda autour de lui, la plaine déprimante d’immensité.

« J’imagine que la ville la plus proche est à des kilomètres » déclara-t-iel simplement.

« Près de trente-huit kilomètres par la route » répondit Anton tout aussi succinctement. « Mais si jamais tu te perds, ne t’inquiète pas : c’est très plat, et nous avons des chiens. »

Oui, ce n’était pas vraiment nécessaire de fermer la porte.

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Ceux qui n'ont pas d'enfant ne peuvent comprendre.
Un pauvre gamin de cinq ans qui n'a pas ému ces monstres froids que sont les assureurs qui fleurtent avec des pratiques barbares. Qu'importe la vie d'un petit d'homme?
Pour ces types l'argent est un métier pas un sacerdoce. Pourtant, un assureur est mandaté par ses clients souscripteurs pour couvrir les risques de la vie en cas de besoin. Dans le cas de Christelle ce n'était pas un besoin mais une nécessité absolue, une bouffée d'oxygène. Mais les sirènes du destin ont fait dire au banquier que celui-ci n'était que l'auxiliaire d'une fatalité dont il ne pouvait entraver la marche impitoyable.
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Pourtant, la situation devint intenable pour la mère de famille et elle n'avait que son assureur vers qui se tourner. Il lui fallait juste un filet de sécurité, ne serait ce que pour pallier aux soins annexes de son garçon, ceux qui ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, des soins parfois couteux qui étaient hors de portée de son portemonnaie.
Non, l'homme d'argent persistait dans son refus de lui accorder un premier secours.
Il n'y avait aucune trace de son contrat d'assurance.

Que faire?

Lorsque Christelle reprit connaissance, elle était dans un lit d'hôpital sans savoir encore qu'elle venait de tutoyer le pire. Des hommes en blouses blanches étaient à son chevet. Des hommes bienveillants. Une bienveillance qui n’était pas de nature rassurante. Christelle avait la phobie de la blouse blanche. La première pensée fut pour ses enfants.
La psychologue lui avait dit:
-Ne craignez rien, vos enfants sont entre de bonnes mains!
Les psychologues, ces artilleurs que l'on envoie en première ligne sur le front d'une catastrophe pour adoucir une âme meurtrie quand on peine à soigner le corps.
Alors elle se remit en mémoires la scène terrible de l'incendie de cette nuit là.
La pensée qu'il y avait encore deux autres enfants à sauver la plongea dans une terrible angoisse. L'idée qu'elle pourrait les perdre à jamais la rendait folle de désespoir. C'était une course panique contre la montre. Il fallait faire vite. Le feu se propageait. L'épaisse fumée noire devenait dangereuse et pour elle et pour ses enfants. Par chance, la chambre de la fillette située en face de celle des garçons où le feu s'était déclaré était encore épargnée. Damien avait réussi du haut de ses huit ans à mettre Émilie sur la fenêtre et criait au dehors en donnant l'alerte. Voyant ses enfants au bord de l'abîme, instinctivement et sans penser à rien, guidée par une puissante volonté de protéger sa chair, la jeune femme prit la main des enfants puis les poussa vers la porte au milieu d'une fumée qui devenait de plus plus noire, mortelle.
Elle se mit à chercher ses dernières paroles adressées à ses enfants, ses derniers souvenirs alors qu'elle était dans le couloir de l'appartement en feu. Elle se souvient du salon être à son tour dévoré par le feu de l'enfer, sans doute après un appel d'air lorsqu'elle a ouvert précipitamment la chambre de la fillette. Elle se souvient d'avoir mis ses enfants hors d'atteinte des fumées toxiques près de la porte d'entrée restée ouverte par précaution. Seul, Michel a eu moins de chance.
Sentant ses forces l'abandonner, le corps las de respirer une fumée qui lui brûlait la gorge et les poumons, elle s'était effondrée. Évanouie.
Adrien de saint-Alban
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Sonio

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-Écrit dans le cadre du défi "Grandeur et décadence"-
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