XII - 2

7 minutes de lecture

L’appartement, exigu et plutôt bas de plafond, se trouvait légèrement en sous-sol. Le couloir dans lequel ils étaient arrivés était sombre et Cassandre mit pas mal de temps avant de se décider à l’éclairer.

— Tu peux poser tes affaires ici, proposa-t-elle en désignant un portemanteau fixé au mur.

Il s’exécuta et enleva le masque qui recouvrait sa bouche et son nez, ainsi que son épaisse veste noire, tandis que Cassandre ne le quittait pas des yeux. Le portemanteau ne serait pas assez grand pour eux deux, ainsi posa-t-elle sa parka par-dessus la veste de son invité.

Elle ne portait qu’un haut noir assez échancré et Jakab ne s’étonna pas qu’elle eût froid. Il observa un instant les jeux de lumière dans ses cheveux rouges, qui lui tombaient discrètement devant les yeux et lui arrivaient aux épaules. Ils formaient un harmonieux contraste avec le noir de sa tenue. Le couloir ainsi éclairé, il distinguait plus nettement les deux piercings à son sourcil droit et l’anneau à la lèvre.

Sur sa droite s’ouvrait une modeste cuisine carrelée, qui comportait une table ainsi qu’un plan de travail et un évier blanc. Tout semblait impeccablement rangé, comme si rien n’était utilisé.

Le couloir menait directement au salon. Tous les murs étaient gris. Enfin, Cassandre se dirigea vers la pièce attenante, plongée dans une quasi-pénombre.

— Voilà ma chambre.

— Là où tu écris.

Elle le regarda.

— Oui.

Elle dut appuyer sur un bouton car la pièce s’illumina. Le lit occupait une place importante par rapport à la taille de la chambre. Un placard en bois, une table de chevet et une commode venaient compléter le tableau. Un ordinateur était posé sur le lit.

— Je n’ai qu’une salle de bains, finit-elle par dire.

Elle avait l’air de s’excuser.

— C’est parfait.

La porte donnait sur la chambre. La salle de bains était certes petite mais fonctionnelle. Il surprit accidentellement leurs deux reflets dans la glace. L’image qu’ils renvoyaient était troublante. Il était si dur de croire qu’ils se tenaient là, ensemble. Qu’il avait traversé une partie du vaste monde pour venir à elle.

De retour au salon, Jakab remarqua une grande étagère en bois sombre contre le mur de gauche. En s’approchant de plus près, il distingua l’intégrale des œuvres d’un dénommé H. P. Lovecraft.

— Lovecraft est un génie, avoua Cassandre, restée en retrait.

Jakab tourna la tête vers elle.

— Vraiment ?

— Il manie l’horreur avec une maîtrise assez fascinante, expliqua-t-elle. Tu crois que tu as atteint la limite de l’effroi le plus extrême, mais il va toujours plus loin.

Son visage semblait s’être animé en prononçant ces mots.

— Il faudra que je lise ça, dit-il pensivement.

L’étage du dessous abritait quelques épaisses enveloppes et il eut un pincement au cœur comme il réalisait qu’il s’agissait des siennes. Le reste consistait en des feuilles imprimées et des dossiers dont rien ne permettait de deviner le contenu, ainsi qu’une chaîne hi-fi. Jakab entendait la respiration mesurée de Cassandre derrière lui. Il la vit pour la première fois consulter son téléphone.

— Il est dix-neuf heures, lui apprit-elle.

Là, dans ce nouvel environnement, Jakab avait totalement perdu la notion du temps.

— Veux-tu quelque chose à boire ? proposa-t-elle.

— Je veux bien, merci. Qu’est-ce que tu as ?

— Plusieurs choses. Viens.

Il la suivit jusqu’à la cuisine, regardant son dos légèrement dénudé à certains endroits. Bien qu’il eût imaginé un appartement sensiblement différent, il sentit qu’il aimait le lieu. Un peu à l’écart du monde. Une pointe de calme excitation montait en lui.

*

Cassandre ouvrit un placard au-dessus du plan de travail d’où elle sortit quelques boîtes. La présence de Jakab chez elle était à la fois déconcertante et apaisante.

— J’ai des thés, du café…

— Dans ce cas, je prendrais bien un café, entendit-elle son invité déclarer.

— D’accord.

— Bien fort.

Elle avait toujours un peu de mal à s’habituer à sa voix, qui s’avérait plus grave qu’elle ne l’avait imaginé. Jakab s’appuya contre la table, derrière elle. Elle mit de l’eau à bouillir, sortit un sachet de thé à la pêche et prépara le café.

— Je suis désolée, je n’ai pas grand-chose à manger, s’excusa-t-elle en préparant des toasts.

Jakab lui assura que cela ne posait aucun problème.

— As-tu une spécialité française préférée ? s’enquit-il.

— J’aime les Paris-Brest.

D’après le regard que lui lança Jakab, Cassandre en déduisit qu’il ne connaissait pas. Il s’avança et prit la tasse de café, restant à quelques centimètres d’elle.

Elle retira la bouilloire du socle une fois que celle-ci eût sonné. Elle ralentit son geste et regarda sa main trembler un bref instant. Puis elle versa l’eau bouillante dans son mug avec une petite gêne et ils revinrent au salon.

Après avoir posé leurs deux tasses sur la table basse, Cassandre s’assit sur le canapé et Jakab s’installa à côté d’elle. Elle tendit le bras par-dessus l’accoudoir afin d’atteindre la couverture en plaid, qu’elle enroula autour de ses épaules nues. Elle cessa de frissonner en sentant le contact chaud de l’épaisse matière sur sa peau. Elle réalisa également qu’elle avait gardé ses bottes. Elle défit les boucles, les posa au sol et ramena ses pieds sous elle. Elle s’aperçut alors que son invité la regardait.

— Je viens seulement de revenir ici, murmura-t-elle.

— Pourquoi donc ?

— J’étais chez mes parents, se contenta-t-elle de dire.

Jakab ne lui demanda rien de plus.

Elle le vit du coin de l’œil sentir le café et fermer les yeux. Aussi étrange que cela pût paraître, il correspondait bien à l’idée qu’elle s’était faite de DaMihiMortem. Cassandre ignorait presque tout de la Hongrie, mais elle pouvait voir que ses traits étaient assez typés de l’Est. Son visage était plutôt rond, ses grands yeux d’un noir profond suivaient une courbe légèrement bridée. Ses poils noirs formaient un timbre audacieusement sculpté sur le menton. Il dégageait un sentiment ambigu assez impressionnant. Elle le revit sur la place, avec son masque. Cassandre se prit à sourire. Jakab sembla le remarquer lui aussi car il haussa un sourcil mi-perplexe, mi-amusé. Cassandre en profita pour prendre une gorgée de thé. La douceur de la pêche lui caressa la langue.

— Tu n’as pas eu trop de problèmes pour venir ? demanda-t-elle.

Jakab eut un sourire en coin imperceptible.

— Je vais peut-être te surprendre en te disant qu’une partie de ma famille vit en France, dit-il. Ma mère est française.

En effet, Cassandre s’était toujours demandé pourquoi il parlait aussi bien français.

— Rien de plus facile que d’invoquer une petite virée par ici pour rendre visite à des proches, poursuivit-il. Ça les a simplement étonnés.

Cassandre hocha la tête tout en buvant son thé.

— Et puis, je n’ai pas de rapports trop… expansifs avec mes parents.

Elle comprenait. Elle avait aussi pensé à l’argent, mais ne se sentait pas tellement capable d’aborder le sujet si tôt et n’en avait pas vraiment envie. Elle s’efforcerait de lui fournir le nécessaire durant son séjour ici.

Un certain temps passa sans qu’ils ne disent rien d’autre. Ils se contentaient de laisser errer leurs pensées où bon leur semblait, des méandres de l’émerveillement aux confins du plus sincère étonnement.

Puis Cassandre sentit un léger contact sur sa peau. Elle entrevit les doigts de Jakab caresser doucement le dos de sa main, qu’il finit par prendre délicatement dans la sienne. Elle inspira et ferma les yeux. Le geste n’avait rien de prédateur. Plus que tout, il scellait leur Alliance[1].

*

Ils avaient éteint les principales sources de lumière et ne demeurait qu’une lueur douce et tamisée provenant de la commode au fond du salon. Cassandre avait le regard fatigué, ce que Jakab lui fit remarquer. Il fut légèrement dérouté lorsqu’elle le nia. Lui-même percevait la fatigue couler dans ses membres, mais il se sentait apaisé. Il avait sa présence. À un moment, il la surprit à fermer les yeux.

— Je vais peut-être devoir dormir, concéda-t-elle enfin.

Elle se leva à contrecœur.

— Bien sûr, acquiesça Jakab.

Il perçut une fugace note d’incertitude sur son visage.

— Je vais dormir sur le canapé, proposa-t-il afin de dissiper tout doute et de ne pas la mettre mal à l’aise.

— Il y a des couvertures dans le dernier tiroir de la commode, dit-elle. Tu peux utiliser la salle de bains… tu es chez toi.

Jakab fut touché de son attention. Il savait à quel point c’était difficile pour elle.

Tandis qu’elle se penchait sur la table pour débarrasser les tasses, il posa son regard sur la petite tresse qu’elle s’était faite derrière l’oreille et sur le dragon argenté qui entourait son oreille droite, qu’il avait aperçu plus tôt. Jakab profita de son absence pour occuper brièvement la salle de bains, sortir son sac de couchage noir et jaune et aménager quelques couvertures.

Il faillit sursauter lorsqu’il réalisa qu’elle l’observait depuis une bonne minute, depuis l’entrée du salon.

— Tu étais dans l’ombre. Tu m’as fait peur, Nocturnal.

Elle sourit furtivement, d’un sourire qui disparut aussi rapidement qu’il était venu. Elle resta devant lui sans avoir l’air de savoir quoi faire.

— Merci d’être venu, Jakab.

Son regard s’attarda sur le sien assez longtemps pour qu’il se demandât un instant si elle en avait conscience. Elle finit par lui souhaiter bonne nuit d’une petite voix, se retourna et ferma doucement la porte de sa chambre.

Jakab s’allongea pour la première fois depuis longtemps dans un canapé qui n’était pas le sien. Il n’écouta pas de musique cette nuit-là, se contenta seulement de respirer l’air qu’elle respirait et de savourer la sensation de complétude qu’il ressentait.

- // -

[1] Dawn of Ashes – The Ritual

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Recommandations

a_red_girl
Je raconte mon expérience et je parle de ce sujet si important...
4
17
0
1
Défi
Le Parfum des Mots

Ma très chère madame A,
Je vous ai loupé lundi. J’étais allé aux toilettes et le temps que j’en sorte, vous étiez déjà dans la salle de classe avec vos élèves. Je suis quand même sorti du lycée et je suis allé jusqu’au CDI, alors que je savais qu’il était fermé. J’étais tellement en colère contre vous, et tellement triste. Je voulais vous voir, vous croiser et vous dire bonjour, pour que vous vous souveniez de moi.
En plus, cela faisait fait un mois et vingt jours que je ne vous avais pas vu. Sauf que je n’ai pas pu vous croiser. Du coup, je me suis installé sur les marches de l’escalier près de votre salle. Cela me permettait d’entendre des bribes de votre voix, quelques mots de temps à autre, ce qui était une petite consolation. À défaut de votre visage, c’était votre voix que j’avais.
Et j’ai repris l’habitude de tenter de vous rencontrer les jeudis. Le problème, c’est que jeudi dernier, il y avait le brevet blanc au collège, et certains cours étaient déplacés au lycée. Donc lorsque je suis allé au CDI, je ne vous ai pas croise. Je crois que votre cours était déplacé au lycée mais je n’en suis pas certain.
Jeudi de cette semaine, j’avais pour objectif principal de vous voir, même si c’était par les vitres du CDI. J’avais hâte, et je ne me suis pas attardé au lycée. Je suis arrivé au CDI trop en avance, et j’ai dû faire semblant d’écrire quelque chose dans mon agenda, à côté des casiers. Je vous ai aperçu à travers la vitre et je m’en suis voulu d’être descendue trop vite.
Lorsque vous êtes repassée, vous discutiez avec une de vos élèves. Je n’ai pas trop fait attention à elle mais je crois savoir qui c’est, du coup je suis un peu moins jalouse. Le fait de vous avoir très rapidement observé sans que vous me voyiez m’a brisé le cœur. Ça m’a fait si mal de ne pas vous avoir croisé, même quelques secondes.
J’aurais donné n’importe quoi pour pouvoir vous sourire et vous dire bonjour. J’en pleurerais toutes les larmes de mon corps si j’en étais capable. Mais j’ai trop souvent l’impression qu’elles sont retenues par un immense barrage, d’où il ne coule presque rien (sauf à de rares occasions). Vendredi, en marchant vers la médiathèque, j’ai cru que j’allais pleurer. Finalement il ne s’est rien passé, mis à part cette impression d’être à fleur de peau.
J’avais prévu de vous écrire une lettre pour vous demander s’il était possible de recommencer l’échange épistolaire. Si vous pouviez, lorsque vous en auriez eu le temps, m’envoyer votre réponse à ma précédente lettre (dans lequel il y aurait eu, je l’espère, tout ce que je vous avais réclamé). Et aussi pour raconter ma/mes journée(s) découverte(s) à Zébra Alternative.
J’ai finalement abandonné l’idée de faire les réclamations. J’ai énormément de difficultés à faire des demandes sans culpabiliser et présenter mes excuses. Vous m’aviez dit un jour « Arrête de culpabiliser ! » Dans le brouillon de la lettre (je fais presque toujours des brouillons avant de vous écrire), je vous avais demandé pardon tellement de fois que vous en auriez eu assez. Du moins c’est ce que je pense.
Alors pour éviter de vous énerver, j’ai préféré laisser tomber. De toute façon, ma demande d’une reprise de l’échange épistolaire est inutile car en vous renvoyant une lettre, je recommence l’échange. Et le fait de recevoir une nouvelle lettre de ma part vous fera peut-être penser à poster votre réponse à la précédente, si vous en avez le temps.
Donc il ne restait plus que Zébra Alternative. Pour commencer, j’ai parlé du livre de Jeanne SIAUD-FACCHIN : Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué. J’ai lu au total neuf livres sur le haut potentiel intellectuel, mais il est le seul dans lequel je me suis un peu plus retrouvée. Cela reste à relativiser car je n’arrive pas à me rendre compte de mon haut potentiel. De plus, ayant un profil hétérogène, je ne possède sûrement qu’une petite partie des caractéristiques fréquemment présentes chez les surdoués.
Pour en revenir à la lettre, j’y fais allusion à mes recherches. J’ai découvert que l’auteure, psychologue spécialisée dans le haut potentiel, avait fondé en 2011 ce centre d’accueil pour enfants et adolescents hauts potentiels. Il ne s’agit pas d’une école car certains jeunes vont dans un établissement partenaire pour assister aux cours.
Ils ne viennent à Zébra qu’un jour dans la semaine et peuvent y acquérir des méthodes ou être aidés pour leurs devoirs (en plus des autres activités). D’autres sont scolarisés en partie ou sont totalement déscolarisés. L’accueil est à la carte, en fonction des préférences et des possibilités. On peut y aller un ou plusieurs jour(s) par semaine, une ou plusieurs semaine(s) par mois, etc. Les activités proposées sont diversifiées, on s’inscrit le matin dans celles où on veut aller. L’équipe qui s’occupe de nous est formée par rapport au haut potentiel.
Au moment-là, j’avais parlé de Zébra avec beaucoup d’enthousiasme à ma maman. Mais lorsque j’ai vu où cela se situait et combien cela coûtait (à Marseille, et relativement cher), mon empressement est retombé. Nous n’en avions pas plus discuté jusqu’au jour où il a fallu réfléchir à l’année suivante.
Maman était allée sur le site Internet et avait trouvé des coordonnées. Elle m’avait proposé de téléphoner pour savoir s’il était possible d’aller là-bas. Je m’étais dit que ça pouvait être une bonne idée et maman a appelé. La directrice lui a expliqué comment cela se passait et a accepté que je vienne. Elle a ajouté que comme je venais de loin, je pouvais passer une journée et revenir le lendemain si cela m’avait plu. Ce sera jeudi et vendredi de la semaine prochaine.
J’ai très peur de ne pas me sentir à ma place, de ne pas être à l’aise. Je crains que ça ne me convienne pas, que je ne m’y retrouve pas. J’ai peur que ça ne me permette pas de me réparer, que ça soit encore une déception. J’ai peur d’avoir mis trop d’espoir dedans et que ça ne m’aide pas. J’ai peur de ne pas réussir à guérir de mes blessures. J’ai peur de m’être trompée, de réaliser que ce n’est pas fait pour moi. J’ai tellement d’angoisses…
Je m’inquiète pour vous. J’ai tellement peur qu’il vous arrive quelque chose. J’ai tellement peur que vous ayez un accident et que vous mouriez. Je sais que vous ne prenez pas assez soin de vous, que vous ignorez délibérément les signaux d’alerte de votre corps. Vous ne voulez jamais rater une seule heure de cours mais votre inconscience vous mène à l’hôpital, et au final vous ratez des journées de cours. Je voudrais que vous fassiez attention à vous, que vous écoutiez votre corps, que vous le respectiez. Je voudrais que vous sachiez où sont vos limites et que vous ne les dépassiez pas.
Votre ancien élève,
B
2
1
0
5
Mijak
Texte pour le Club (05/11/2018), thème : "thème sérieux".
Oui on a voulu voter pour un thème sérieux, cette fois.
Souvent, on a cette frustration quand on écrit quelque chose de bien, de nouveau, en une demi-heure ; on aimerait continuer, reprendre, en faire quelque chose. Mais il y a déjà tant de projets en cours d'écriture...
Alors tant pis. Ça reste une idée.
0
0
0
2

Vous aimez lire Parallel ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0