XXVI

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La nuit tomba une nouvelle fois sur Paris et Cassandre entraîna son allié dehors. Elle lui prit la main et ils parcoururent de nombreuses rues que Jakab ne reconnaissait pas. Il avait oublié depuis combien de temps ils suivaient la route éclairée par les réverbères, ne savourant que le bruit sourd du vent qui tourbillonnait autour d’eux. Cassandre bifurqua soudain dans une ruelle grimpante. Leurs silhouettes se mouvaient au clair de lune ; l’une la moitié du visage dissimulée sous un masque noir, l’autre un bonnet renfoncé sur les yeux. Leur ascension se poursuivit, insoupçonnée du commun des mortels.

*

Cassandre avait lâché prise avec les tracas du monde, dans le silence de cette fin de soirée. Quand elle perçut une lumière dans ses yeux, elle sut que le choix était fait. Ils pivotèrent et se fondirent dans l’obscurité du vestibule. L’escalier de l’immeuble était blafard et exigu. Elle ne sut combien d’étages ils avaient gravi lorsqu’ils atteignirent enfin les toits. Il fallut forcer une porte, mais cela en valait la peine. Elle le regarda, il la regarda, et elle vit un sourire.

C’était une nuit claire et froide, une de ces nuits d’hiver au calme irréel. Après quelques pas vers le vide, ils s’assirent côte à côte sur la surface lisse et grise. Le froid s’oubliait. Ils se perdirent vers l’horizon. Le ciel s’assombrissait vite, révélant ses étoiles timides et frêles. Il était facile d’oublier qu’ils se trouvaient en plein cœur de Paris. De leur poste en hauteur, ils pouvaient distinguer les toits s’étendant à perte de vue. Au loin, une cheminée prenait la silhouette d’un pendu. Ils contemplèrent les lumières mourir chacune à leur tour, plongeant la capitale dans une torpeur difficilement appréciable. Mais c’était leur moment. Celui-là. Celui qu’ils avaient écrit.

C’était un de ces moments où il n’y a rien à dire. Où l’on sait déjà tout.

— Tu n’aurais pas pu mieux choisir, murmura-t-elle.

Ses mots furent happés par le vent avant qu’ils aient pu l’atteindre.

— Merci de m’avoir répondu, l’entendit-elle simplement prononcer.

Cela voulait tout dire. Et eux seuls savaient.

Puis elle vit la gemme qu’il avait reçue, son éclat violacé toujours perdurant. Ces pierres, il n’y en avait que deux, petites, perdues et insignifiantes. Insignifiantes comme eux deux, mais unis dans leur dépendance. Êtres de l’Ombre, ils avaient sauvé leurs âmes.

*

Jakab inséra la clé dans la serrure et une bonne odeur parvint à ses narines dès qu’il poussa la porte. Une bonne odeur de pommes chaudes. Il trouva justement Cassandre dans la cuisine, penchée sur le four. Sitôt débarrassé des achats qu’il venait d’effectuer, il la prit par les épaules et la fit pivoter vers lui, afin de plonger dans ses yeux étonnés.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Jakab d’un ton curieux.

— Une Szarlotka.

Le mot ne lui était pas familier, ni en français, ni en hongrois.

— Mais encore ?

— C’est une charlotte aux pommes polonaise, expliqua-t-elle comme si c’était l’évidence même.

— Pourquoi polonaise ?

— Parce que.

Jakab n’insista pas. Il aimait sa réponse. Il lui prit la main, ce qui lui arracha une légère grimace. Il fronça les sourcils puis remarqua une brûlure alors qu’il portait ses mains à ses lèvres.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il encore.

— Je me suis brûlée.

Il observa un instant la petite cloque sur son index et souffla doucement dessus.

— Ça a fait mal ?

Elle haussa les épaules pour toute réponse.

— J’espère qu’elle sera bonne.

Elle l’était. La pâte de l’énorme gâteau était riche. Comme Jakab l’aimait. Il s’autorisa à en prendre un peu plus que de raison. Les pommes étaient brûlantes et l’intérieur ressemblait plus à une compote qu’à un gâteau. Le visage de Cassandre était paisible et il ne put s’empêcher de frôler son cou avec ses doigts.

Cassandre consacra son après-midi à écrire. Jakab était resté sur le canapé et arriverait bientôt au bout de Karpathia. Il aurait pu se risquer à jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule de Nocturnal, mais il ne le souhaitait pas. Les mots lui appartenaient.

Leurs derniers jours auraient dû se teinter d’un goût étrange, mais ils tentaient d’oublier. Si Jakab ne savait pas si elle y arrivait, elle semblait plus calme. Plus sereine. Il se demanda si elle ne cachait pas sa peine.

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-C’est un piège, oui ! Elle nous a menés ici juste pour qu’on s’y crève à chercher en vain…
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-Alors, tu es qui toi ? demanda celui qui l’avait désarmé et qui le menaçait avec un revolver anglais de la seconde guerre mondiale.
-Eladio Escart, inspecteur de police. J’enquête sur la disparition de la Señorita Rosario. Mes hommes attendent à l’extérieur. Vous n’avez que dix minutes pour nous laisser partir.
-Tu bluffes face plate.
-Hey ! Les gars ! Venez voir ! J’ai trouvé quelque chose !
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-On l’a ! Il y en a d’autres ! J’en compte au moins cinq ! Il faut descendre. Toi, le flic, tu vas y aller en premier et nous rapporter un collier.
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-Mike, tu restes pour les surveiller… Les gars, on va récupérer les autres.
Alors que les hommes descendaient, Mike hésitait entre les observer et surveiller les otages. Des jurons parvenaient du trou, ponctuant la descente. Mike, le pectoral dans une main, un luger dans l’autre, se rapprochait du bord, curieux, s’éloignant d’Eladio et de Rosario.
-Les épines sont empoisonnées, dit-elle en espagnol, dans un souffle.
Mike se tourna vers elle, mais il ne comprit pas, son intérêt pour ses camarades ravivé quand l’un d’entre eux poussa un cri de joie : « Ils sont magnifiques ! On est riches ! ».
Eladio, silencieux, bondit vers Mike et le projeta d’un violent coup d’épaule dans le rosier. Le policier s’effondra au sol, le souffle court, les dents serrées, sa peau le brûlait sur toute sa surface et la douleur le dévorait alors que le poison envahissait son sang. Il percevait à peine les râles d’agonie des pillards. Rosario retourna Eladio sur le dos, posant une main rassurante sur la joue de son sauveur.
-Tu as enfreint les règles en venant ici… Mais tu as le courage des mapuches. En toi coule le sang d’un grand Cacique, je peux le sentir, à travers les âges.
Elle mâcha les pétales de rose qu’elle avait arraché quelques secondes avant de lui venir en aide. Rosario posa ses lèvres sur celle d’Eladio et l’embrassa lentement, les yeux fermés. Le policier sentit un liquide acidulé s’écouler dans sa bouche. Rosario releva la tête, les lèvres rouge sang, lui fermant la mâchoire pour le forcer à avaler.
-L’antidote est dans la fleur mais il ne peut être activé que par la salive d’une machi. C’est un peu dégoûtant non ? Il y a deux conséquences. La première, sera plutôt agréable pour toi, et pour moi. Je vais devoir t’embrasser encore quelques temps pour que tu guérisses complétement. La deuxième… tu vas dorénavant voir des choses que le commun des mortels ne peut pas voir, ne doit pas voir. J’espère que tu feras un bon usage de cette malédiction.
Rosario se mit d’autres pétales dans la bouche et se pencha pour l’embrasser, l’empêchant de répondre.
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