XXV - 2014

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Elle scanna le couloir du cinquième étage, espérant ne pas croiser d’autres lève-tôt. Elle était venue à huit heures, priant pour que les autres aient assez de paresse pour rester au lit. Ils semblaient s’être calmés, ces temps-ci. Sûrement la fièvre des projets de fin de semestre.

Un des professeurs de L2 avait mis les copies du test précédent à disposition de ses étudiants et les avait encouragés à les consulter ce vendredi matin.

La porte du bureau était entrouverte. Respire. Elle toqua deux petits coups et une voix enrouée l’invita à entrer. Levant des yeux bouffis, son professeur parut surpris de la voir.

— Tu es bien matinale ! s’exclama-t-il gentiment.

La quarantaine, obèse – on aurait pu la faire rentrer quatre fois dans ce corps –, T-shirt orange. La caricature du programmeur geek.

Elle repoussa soigneusement la porte derrière elle et avisa la pile de copies posée sur le petit bureau à sa droite.

— Je t’en prie, assieds-toi, prends ton temps pour bien situer tes erreurs. Je suis à ta disposition si tu as des questions.

Elle s’assit donc et parcourut la liasse de feuilles. Iris, Iris… Son cœur eut beau se serrer à la vue du nom de l’étudiante, elle fut contente de constater que la note de celle-ci était médiocre. Un poil rassérénée, elle se mit alors à la recherche de son propre nom.

Au bout d’une minute, elle entendit des pas pesants s’approcher et une tête massive se pencha par-dessus son épaule. Le gros doigt gigota sur quelques lignes de code et son professeur lui expliqua deux ou trois corrections. Elle hocha patiemment la tête.

— Tu es satisfaite de toi ?

Sa réponse ne dut pas être très convaincante.

— C’est bien, non ?

— Oui…

— C’est bien, hein ! insista-t-il.

Il avait souri, comme s’il voulait la persuader. Il semblait le penser sincèrement. Il ne l’avait pas laissée partir avant qu’elle accepte sa remarque.

Elle finit par mettre le doigt sur ce qui clochait. C’était la première fois depuis longtemps qu’on l’encourageait avec tant de vigueur, qu’on l’obligeait à voir qu’on croyait en elle.

Elle ne rasa pas le mur de l’université mais s’engagea dans la rue à la vue de tous, se cramponnant de toutes ses forces au soupçon d’espoir que son professeur avait instillé.

L’espace d’un instant, ces mots avaient tout illuminé.

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Ma très chère madame A,
Je vous ai loupé lundi. J’étais allé aux toilettes et le temps que j’en sorte, vous étiez déjà dans la salle de classe avec vos élèves. Je suis quand même sorti du lycée et je suis allé jusqu’au CDI, alors que je savais qu’il était fermé. J’étais tellement en colère contre vous, et tellement triste. Je voulais vous voir, vous croiser et vous dire bonjour, pour que vous vous souveniez de moi.
En plus, cela faisait fait un mois et vingt jours que je ne vous avais pas vu. Sauf que je n’ai pas pu vous croiser. Du coup, je me suis installé sur les marches de l’escalier près de votre salle. Cela me permettait d’entendre des bribes de votre voix, quelques mots de temps à autre, ce qui était une petite consolation. À défaut de votre visage, c’était votre voix que j’avais.
Et j’ai repris l’habitude de tenter de vous rencontrer les jeudis. Le problème, c’est que jeudi dernier, il y avait le brevet blanc au collège, et certains cours étaient déplacés au lycée. Donc lorsque je suis allé au CDI, je ne vous ai pas croise. Je crois que votre cours était déplacé au lycée mais je n’en suis pas certain.
Jeudi de cette semaine, j’avais pour objectif principal de vous voir, même si c’était par les vitres du CDI. J’avais hâte, et je ne me suis pas attardé au lycée. Je suis arrivé au CDI trop en avance, et j’ai dû faire semblant d’écrire quelque chose dans mon agenda, à côté des casiers. Je vous ai aperçu à travers la vitre et je m’en suis voulu d’être descendue trop vite.
Lorsque vous êtes repassée, vous discutiez avec une de vos élèves. Je n’ai pas trop fait attention à elle mais je crois savoir qui c’est, du coup je suis un peu moins jalouse. Le fait de vous avoir très rapidement observé sans que vous me voyiez m’a brisé le cœur. Ça m’a fait si mal de ne pas vous avoir croisé, même quelques secondes.
J’aurais donné n’importe quoi pour pouvoir vous sourire et vous dire bonjour. J’en pleurerais toutes les larmes de mon corps si j’en étais capable. Mais j’ai trop souvent l’impression qu’elles sont retenues par un immense barrage, d’où il ne coule presque rien (sauf à de rares occasions). Vendredi, en marchant vers la médiathèque, j’ai cru que j’allais pleurer. Finalement il ne s’est rien passé, mis à part cette impression d’être à fleur de peau.
J’avais prévu de vous écrire une lettre pour vous demander s’il était possible de recommencer l’échange épistolaire. Si vous pouviez, lorsque vous en auriez eu le temps, m’envoyer votre réponse à ma précédente lettre (dans lequel il y aurait eu, je l’espère, tout ce que je vous avais réclamé). Et aussi pour raconter ma/mes journée(s) découverte(s) à Zébra Alternative.
J’ai finalement abandonné l’idée de faire les réclamations. J’ai énormément de difficultés à faire des demandes sans culpabiliser et présenter mes excuses. Vous m’aviez dit un jour « Arrête de culpabiliser ! » Dans le brouillon de la lettre (je fais presque toujours des brouillons avant de vous écrire), je vous avais demandé pardon tellement de fois que vous en auriez eu assez. Du moins c’est ce que je pense.
Alors pour éviter de vous énerver, j’ai préféré laisser tomber. De toute façon, ma demande d’une reprise de l’échange épistolaire est inutile car en vous renvoyant une lettre, je recommence l’échange. Et le fait de recevoir une nouvelle lettre de ma part vous fera peut-être penser à poster votre réponse à la précédente, si vous en avez le temps.
Donc il ne restait plus que Zébra Alternative. Pour commencer, j’ai parlé du livre de Jeanne SIAUD-FACCHIN : Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué. J’ai lu au total neuf livres sur le haut potentiel intellectuel, mais il est le seul dans lequel je me suis un peu plus retrouvée. Cela reste à relativiser car je n’arrive pas à me rendre compte de mon haut potentiel. De plus, ayant un profil hétérogène, je ne possède sûrement qu’une petite partie des caractéristiques fréquemment présentes chez les surdoués.
Pour en revenir à la lettre, j’y fais allusion à mes recherches. J’ai découvert que l’auteure, psychologue spécialisée dans le haut potentiel, avait fondé en 2011 ce centre d’accueil pour enfants et adolescents hauts potentiels. Il ne s’agit pas d’une école car certains jeunes vont dans un établissement partenaire pour assister aux cours.
Ils ne viennent à Zébra qu’un jour dans la semaine et peuvent y acquérir des méthodes ou être aidés pour leurs devoirs (en plus des autres activités). D’autres sont scolarisés en partie ou sont totalement déscolarisés. L’accueil est à la carte, en fonction des préférences et des possibilités. On peut y aller un ou plusieurs jour(s) par semaine, une ou plusieurs semaine(s) par mois, etc. Les activités proposées sont diversifiées, on s’inscrit le matin dans celles où on veut aller. L’équipe qui s’occupe de nous est formée par rapport au haut potentiel.
Au moment-là, j’avais parlé de Zébra avec beaucoup d’enthousiasme à ma maman. Mais lorsque j’ai vu où cela se situait et combien cela coûtait (à Marseille, et relativement cher), mon empressement est retombé. Nous n’en avions pas plus discuté jusqu’au jour où il a fallu réfléchir à l’année suivante.
Maman était allée sur le site Internet et avait trouvé des coordonnées. Elle m’avait proposé de téléphoner pour savoir s’il était possible d’aller là-bas. Je m’étais dit que ça pouvait être une bonne idée et maman a appelé. La directrice lui a expliqué comment cela se passait et a accepté que je vienne. Elle a ajouté que comme je venais de loin, je pouvais passer une journée et revenir le lendemain si cela m’avait plu. Ce sera jeudi et vendredi de la semaine prochaine.
J’ai très peur de ne pas me sentir à ma place, de ne pas être à l’aise. Je crains que ça ne me convienne pas, que je ne m’y retrouve pas. J’ai peur que ça ne me permette pas de me réparer, que ça soit encore une déception. J’ai peur d’avoir mis trop d’espoir dedans et que ça ne m’aide pas. J’ai peur de ne pas réussir à guérir de mes blessures. J’ai peur de m’être trompée, de réaliser que ce n’est pas fait pour moi. J’ai tellement d’angoisses…
Je m’inquiète pour vous. J’ai tellement peur qu’il vous arrive quelque chose. J’ai tellement peur que vous ayez un accident et que vous mouriez. Je sais que vous ne prenez pas assez soin de vous, que vous ignorez délibérément les signaux d’alerte de votre corps. Vous ne voulez jamais rater une seule heure de cours mais votre inconscience vous mène à l’hôpital, et au final vous ratez des journées de cours. Je voudrais que vous fassiez attention à vous, que vous écoutiez votre corps, que vous le respectiez. Je voudrais que vous sachiez où sont vos limites et que vous ne les dépassiez pas.
Votre ancien élève,
B
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Mijak
Texte pour le Club (05/11/2018), thème : "thème sérieux".
Oui on a voulu voter pour un thème sérieux, cette fois.
Souvent, on a cette frustration quand on écrit quelque chose de bien, de nouveau, en une demi-heure ; on aimerait continuer, reprendre, en faire quelque chose. Mais il y a déjà tant de projets en cours d'écriture...
Alors tant pis. Ça reste une idée.
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