XXIII

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Le silence retomba et Cassandre vint le rejoindre dans la chambre. Il l’attendait patiemment sous la couette. Elle réapparut en léger short après un bref passage à la salle de bains. Elle grimpa sur le lit et défit la couette qui le recouvrait. Jakab se tendit lorsqu’il sentit son poids sur le haut de ses jambes, le clouant sur le matelas. Elle se pencha en avant et fit courir ses lèvres le long de sa clavicule. La voir par en-dessous procurait chez Jakab un sentiment fort appréciable. Il plaça une main dans sa nuque et l’attira plus fort contre lui. Les yeux fermés, elle s’abandonna totalement.

— Ils ne nous construisent que pour mieux nous démolir.

Jakab se réveilla en sursaut. Il faisait trop noir pour qu’il pût distinguer l’expression de Cassandre. Les mots s’évanouirent rapidement dans la nuit et il se tourna vers elle. Il sentait son corps nu contre le sien et aurait pu savourer la sensation si les mots n’avaient pas troublé son esprit. Puis ils firent leur chemin et prirent leur sens. Ou du moins, un sens.

— Ils t’ont fait souffrir.

Les mots s’étaient échappés d’eux-mêmes et il était tellement fatigué que rien ne les avait retenus.

— Ils nous ont crié d’échouer, ils ont savouré nos chutes et ont frappé plus fort.

Le rythme de sa phrase était curieux, on aurait dit qu’elle récitait des paroles.

— Ils ont frappé toujours et encore, jusqu’à ce que nos esprits se brisent et que les craquements les dérangent. Ils ont souhaité notre mort, ils ont ri de nos larmes et ont pris plaisir à nous enfoncer chaque jour. Ils ne se sont jamais arrêtés. Ils voulaient nous voir souffrir et ils ont réussi.

Jakab frissonna malgré lui.

— Personne ne sait ce qui se passe dans nos têtes, contra-t-il. Ainsi nous sommes protégés.

Cassandre planta soudain ses yeux dans les siens.

— Où les années nous ont-elles menées ?

Il ne savait pas. Ils prenaient une direction inconnue mais préférable à celle qu’ils venaient de quitter. Ils avançaient main dans la main, s’épaulaient follement afin de survivre. Il sentit tout d’un coup une bizarre oppression dans son cœur et une frayeur subite. Il ne pouvait rien dire. Il se contenta d’observer Nocturnal près de lui, le visage tourné vers le plafond et le corps étendu contre lui. Il posa la main sur son cœur et ne sentit qu’un battement tranquille et mesuré, qui contrastait avec l’attitude logique qu’elle aurait dû afficher après avoir proféré de tels propos. Il tenta en vain d’échapper aux griffes du sommeil qui menaçait de le reprendre et craignit que Cassandre ne fût en proie à un délire proche.

— Parfois, je trouve que la douleur est extrêmement belle.

Jakab la regarda, les paroles faisant lentement écho dans son esprit. Il crut un moment qu’elle déraillait. Ou que les mots étaient beaux.

Elle tourna calmement les yeux vers lui. Elle avait l’air parfaitement consciente.

Il hocha la tête.

Jakab fut réveillé à l’aube par un coup de pied dans le tibia[1]. Cassandre était endormie, les bras tendus sur le matelas. Il posa une main sur son épaule et elle fit un bond en revenant au monde réel. Elle referma les yeux.

Quand elle les rouvrit, ils étaient baignés de larmes. Les perles coulaient en silence sur ses joues pendant qu’elle levait les mains devant elle, comme pour se protéger, comme pour… Il plissa le front, ne sachant pas comment réagir. Elle avait dû faire un cauchemar.

— Ça va ?

Il eut l’impression qu’elle n’entendait pas. Ses yeux fous se balançaient frénétiquement dans les angles de la pièce, comme si elle était consciente d’une présence que lui ne voyait pas.

— J’ai renversé quelque chose par terre, disait-elle, se confondant en excuses. Les silhouettes. Les ombres, elles se pressent contre moi, elles glissent toujours plus près, tout contre mon visage. Je devais les poignarder les unes après les autres. Je devais les faire partir. Je l’ai fait dix fois, et quand j’ouvrais les yeux, ils étaient toujours là. Je ne pouvais pas me réveiller.

Il pensa la rassurer en allumant la lampe de chevet mais son geste eut l’effet contraire. Elle protesta avec une véhémence qu’il ne lui avait jamais vue, se débattit un instant lorsqu’il l’entoura de ses bras, avant de stabiliser son regard en le braquant sur les draps. À la façon dont ses paupières étaient violemment pressées, il sut qu’elle les voyait toujours.

Jakab déglutit avant de caresser ses cheveux rouges en bataille.

— Il n’y a rien, fit-il. Je suis là.

Elle agrippa sa main, lâchant sa dague imaginaire, et ils restèrent ainsi jusqu’à ce qu’elle se calmât. Elle finit par poser son regard sur lui, l’expression égarée et encore plus fatiguée que la veille. Jakab se demanda si elle faisait souvent ce genre de rêves. C’était la première fois qu’il la voyait si chamboulée.

— Un jour, je suis tombé sur un exercice de méditation, lui confia-t-il, un souvenir fugitif étant remonté à la surface de sa conscience. Tu es dehors, et tes pas te mènent à une église. Tu entres. L’endroit est rempli de monde. Ce sont des funérailles. Tu t’approches, et tu te rends compte que c’est toi qui es dans le cercueil. Et tu entends ce que ta famille, tes amis et tes proches pensent de toi. À quel point tu étais importante.

Elle le regardait, le verre impassible de ses yeux semblant se déliter une fraction de seconde pour laisser apparaître un infime remerciement.

Cassandre partit à l’un de ses rendez-vous coutumiers et la vue du frigo presque vide força Jakab à sortir faire le plein. De retour à la maison, il prépara un bon repas à celle qui l’accueillait. Il n'était pas très doué en cuisine, mais il voulait l’aider et lui faciliter les choses. Il aurait voulu voir revenir ce sourire si rare qu’elle portait si bien.

Elle revint enfin et Jakab l’accueillit en l’entourant de ses bras. Après être restée un moment la joue collée contre son torse, elle retira son bonnet, ses mitaines et ses bottes. Jakab se sentit pris d’un inhabituel sentiment d’attention envers elle. Lui offrir une protection, même si elle était dérisoire. Il se rendit compte qu’il l’aimait. Profondément, bien au-delà de l’Alliance qu’ils concluaient.

Elle dut humer un parfum intéressant car elle tourna soudain la tête vers la cuisine. Elle entra et avisa le plat de canard à l’orange dans le four.

— C’est toi qui as préparé…

Jakab s’appuya au chambranle de la porte. Elle se retourna et il vit qu’elle avait de nouveau les yeux embués. Il ne comprenait pas.

— Merci… bredouilla-t-elle en prenant sa main.

Il la serra doucement contre lui jusqu’à ce que le four sonnât.

Jakab était heureux de la voir manger. Il espérait simplement qu’il ne s’agissait pas de lui faire plaisir, et qu’elle aimait sincèrement ce plat. Il fut ému lorsqu’elle demanda s’il en restait. Il s’empressa de se lever, lui resservit une part de canard ainsi qu’une tranche d’orange, puis versa de la sauce aux petites baies par-dessus.

— Je ne savais pas que tu cuisinais aussi bien, dit-elle.

Jakab s’essuya la bouche.

— J’avais envie de faire quelque chose de spécial, aujourd’hui. Tu m’excuseras, j’ai ouvert un carnet de recettes qui traînait dans un placard.

Cassandre leva les yeux vers lui.

— C’est celui de ma mère, murmura-t-elle.

Elle avait l’air vraiment touchée.

— Ça s’est bien passé, ce matin ? demanda Jakab.

— Oui, fit-elle. Elle me dit que je semble aller un peu mieux. Et que je devrais continuer de venir la voir régulièrement.

C’est alors qu’il perçut la douleur dans ses yeux et sentit une pointe de tristesse dans son cœur.

— Peut-être que ça peut aider ? l’encouragea-t-il tout en n’y croyant pas.

Il fut peiné en voyant son visage. Elle avait assez souffert comme cela, il ne voulait pas que ses troubles la rongent. Puis il remarqua qu’elle avait fini son assiette.

— J’ai acheté des glaces au Toblerone, annonça-t-il. Je ne connaissais pas.

Son regard se fendit d’un petit sourire.

— Vraiment ?

Jakab savoura la joyeuse surprise qu’il créait chez elle et hocha la tête.

— J’ai voulu tenter. Tu as déjà goûté ?

— C’est très bon, approuva-t-elle.

— Alors tant mieux, déclara Jakab, ravi.

Il sortit les glaces du congélateur et en tendit une à Cassandre. Jakab trouva en effet cela très bon et ils s’installèrent sur le canapé après avoir rangé la cuisine. Il se fit la réflexion qu’ils s’en sortaient plutôt bien, à vivre en autarcie.

— J’aime ton dragon, chuchota-t-il en effleurant la créature argentée qui taquinait son oreille.

— Merci, fit-elle en plongeant son regard dans le sien, le laissant admirer la couleur inhabituelle de ses yeux et les pointes parallèles cassant son sourcil.

Il passa l’après-midi à l’écouter déchiffrer à l’oreille un morceau de guitare. Il entendait ses progrès, ses fautes le faisaient sourire. Il ne pouvait détacher ses yeux de son visage sérieux. Indéniablement concentrée, elle fronçait les sourcils quand elle n’était pas satisfaite. Cela le rassura. Pendant ce temps, elle ne pensait à rien d’autre.

*

Cassandre se leva enfin et prit le gros livre de Lovecraft sur l’étagère avant de revenir s’asseoir dans le canapé. Elle se sentait plus reposée et plutôt satisfaite de son travail. La guitare lui avait manqué. Il fallait aussi dire qu’elle était heureuse de s’exercer en compagnie de Jakab. Jouer pour les murs avait du mal à l’enthousiasmer.

Il s’allongea et posa ses jambes par-dessus les siennes. Elle le regarda commencer Karpathia, le livre qu’il avait acheté à la librairie quelques jours plus tôt, évoquant la Transylvanie de 1833. L’histoire de son pays semblait lui tenir à cœur, aussi se dit-elle qu’un tel sujet ne pouvait que lui plaire.

Jakab caressait doucement le ventre de Cassandre, allongée nue près de lui. Cela faisait des heures qu’ils appréciaient le silence de la nuit, immobiles. Il sentait ses paupières devenir lourdes et ses yeux commencer à vouloir se fermer. Il leva la tête vers elle et contempla ses yeux grands ouverts.

— Ne veux-tu pas dormir ? proposa-t-il en s’amusant à effleurer les zones sensibles de sa peau.

— J’aime être fatiguée.

— C’est étrange, commenta-t-il.

Elle le regarda sans ciller. Jakab eut alors un doute et il se demanda si ce n’était pas par crainte de rejoindre les cauchemars. Il caressa doucement sa jambe et sentit les frissons qu’il lui causait.

— Jusqu’à quand comptes-tu rester ? demanda-t-elle.

Jakab secoua la tête.

— Je ne sais pas.

Il n’avait rien prévu et n’y avait à vrai dire pas pensé. Nocturnal le retenait étrangement et il se sentait bien, avec elle. Et puis il n’était pas franchement enthousiaste à l’idée de la laisser seule dans cet état. Il la sentit se courber légèrement sous le contact de sa main et il ferma les yeux. Il prit gentiment ses doigts et les posa sur le matelas, entre eux deux.

— Tout ira bien, murmura-t-il avant de sombrer.

- // -


[1] Halgrath – Acceptance of Inner Self

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L’été emplit mes oreilles de joies aussi chaleureuses que contraires, unies dans le désordre habituel engendré par les changements d’habitudes. Autour de la table de pique-nique s’entremêlent des airs de disco venus d’un peu plus loin, le chant des feuilles brassées par la brise, et les bavardages des membres de mon atelier d’écriture.
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Nous terminons le repas, rassemblons les reliefs de ce déjeuner aux saveurs de partage. Le thermos déverse son café tiède dans les tasses improvisées. Son arôme amer recouvre les rires et bavardages indisciplinés de ce groupe aux dissonances fortes que j’ai pourtant vu s’harmoniser au fil de l’année.
Profitant d’une pause dans les enceintes au volume intrusif, notre animatrice sème sa consigne sur sa troupe. Il est temps de noircir nos cahiers. Puisque voici venues les vacances, il serait sans doute intéressant de regarder l’amas de nos bazars. Décrivons ce tout, fait de fardeaux et de vaines conserves que l’on se garde pour un plus tard toujours repoussé. Détaillons ce capharnaüm d’utiles suposés et de regrets impossibles à jeter, ce débarras dont on ne sait se débarrasser.
Le thème me percute. Ma resserre à moi tient d’un chaos que je tremble d’affronter, il me coûte depuis plusieurs années. Il pèse, lourd, et pourtant j’ai depuis peu franchi un cap, je me suis forgé un élan assez solide pour entrouvrir la porte de ce cagibi. J’ai trouvé l’interrupteur capable de bousculer mes ténèbres et leurs fantômes, et la lumière crue du néon révèle maintenant les vérités simples que ma morosité s’était trop longtemps satisfaite de peindre d’obscur. Je découvre, il me reste à intégrer. C’est dans cet état tout juste en mouvement que la consigne me surprend et me chamboule.
La plaine s’étend, parsemée de tables en vieux bois et d’ombres encore clairsemées sous de jeunes arbres plantés là par une municipalité aux desseins plus ambitieux que son seul mandat. Moi aussi, je pose un regard plus lointain que mon lendemain, et cela me fait du bien. La consigne tombe à point.
Mes compagnons s’égrainent pour les solitaires, s’accouplent pour les camarades. Je me dirige vers un banc désert et isolé. J’ouvre mon carnet écorné où mon écriture maladroite souffre pour se rendre au minimum lisible. Je bouscule les pages griffonnées sans méthode jusqu’à trouver une série de feuilles blanches qui me semble suffisante. Et puis je déverse, à peine assis, mes encombrants qui s’échouent sans cohérence sur les lignes. Sans réfléchir. Sans intention. Nul calcul dans ce flot qui souhaite jaillir. Mes principes sagement appris, de structure, de métaphores, s’absentent par pudeur. Tout comme ces feintes aussi dont j’abuse, où narrateur et narrataires s’allient habituellement et partagent l’objectif de construire le récit. Les artifices se sont tous évaporés face aux questions pertinentes que la consigne adresse à ma conscience balbutiante. Si mes larmes ne coulent pas, elles jaillissent pourtant, d’encre, sous le roulement de la bille de mon stylo. Elles tachent une à une les vierges feuilles qui, bien vite, ne sont plus assez nombreuses et s’égaillent alors entre mes écrits nés d’autres ateliers. Je sors de cet état de transe endolori, presque courbaturé, mais vidé quand le rappel est sonné.
Mes doutes et ma timidité soudain me rattrapent. Je réalise devoir à présent partager mes griffonnages, les exhiber aux oreilles de tous, surtout que je suis attendu lors de ces habituels tours de table. J’ai parmi le groupe quelques fans inconditionnelles de ma prose. Si parfois une gêne de fausse modestie précède mes lectures, cela m’est généralement agréable et j’aime embarquer de ma voix chaude et de mes mots mon public, le séduire ou le faire rire. Je passe outre. Aujourd’hui ? Je ne peux pas. Je renonce. Je referme ma coquille sur cet intime dénudé par ces mots trop crus. Je ne souhaite pas être vu. Ça s’offusque autour de la table quand je me débine sans donner de raison. Ça ironise aussi, pour évacuer certainement de la frustration. Je m’isole encore plus sous ma glace, tente de m’afficher impassible, insensible aux demandes.
Et voilà que notre doyenne elle-même s’y met. Son sourcil, levé haut, trahit à la fois son intérêt et l’incompréhension. Dans son regard clair, elle a accumulé au fil des années cette sagesse qu’on quelques rares personnes de ne jamais prétendre connaître le monde mais de seulement toujours vouloir le rencontrer. D’elle, j’aime sa joie sereine, sa malice, la précision de sa plume experte en cet art si léger de dire l’important en n’affichant rien d’autre que le quotidien.
Elle se penche pour m’observer. Je lui souris, heureux de disposer d’une alliée, mais elle y va elle aussi de son couplet, m’offre un zeste de flatterie — des fois qu’il me faudrait un encouragement ? —, pose un "je" — elle m’y sait sensible — pour exprimer son désir et peut-être me faire sentir coupable. Je croise les bras. Je me recule et tente ainsi de me soustraire aux regrets que j’ai de la décevoir. Ma voisine se jette aussitôt en retrait pour laisser entre nous l’espace du contact visuel. Ce n’est pas que celle-ci me refuse le refuge, c’est davantage une façon de rester neutre. Et puis notre doyenne, c’est vrai, dispose de cette aura qui n’a nul besoin d’autorité pour s’imposer.
Mais sous le sourcil froncé, c’est une tout autre lueur que je vois naître lorsque je tente un regard furtif vers son visage parcheminé. Le changement dans l’intensité soulève en moi un souvenir tendre. J’ai déjà rencontré cet instant. Un trop-plein de curiosité s’aperçoit de sa trop égoïste gourmandise et découvre la crainte de toucher au mauvais endroit, de souffler soit sur des braises soit sur un château de cartes branlant. Une prise de conscience, accompagnée d’un renoncement bienveillant.
Le sourcil s’abaisse vers un repos plus serein, le sourire s’attendrit. C’est cela, exactement. Je le devine, je le sais. Je voyage aussitôt vers mon passé, mon pied bute sur le pavé d’un cimetière. Ma jambe fléchit sous le poids du cercueil de ma grand-mère, mes mains se crispent sur la corde. Je refuse de faillir. Je résiste. Je tiens. La bière reprend sa descente silencieuse au cœur de la foule assemblée sous la maigre pluie, à peine si une houle tendre anime de ses remous le souvenir de l’incident. D’un soupir, j’expulse le fardeau de ma crainte comme celui de ma peine. J’avais beau me croire mieux préparé que beaucoup au deuil d’un être cher, mon âme balance autant que celle des autres. Elle hésite entre la tristesse de l’adieu et les joies cumulées des bonheurs reçus, le parfum de son caractère exubérant où fleurissaient quelquefois d’affectueux instants complices.
Les mêmes sentiments aujourd’hui se mêlent au présent estival dans un désordre sans importance. Je pressens ce qu’elle va me dire, et pourtant je ne saurais dire le choix de ses mots. Excuse-moi. Je te comprends. Et merci, surtout, je suis très heureuse de partager avec toi ces moments d’écriture.
Je bredouille un hésitant merci, petit-enfant intimidé d’hier. Dans les enceintes, des serviettes se mettent à tourner. Les rires naissent autour de la table et brisent la gène, pendant que son regard me parle vrai et dépoussière l’embarras de mon débarras.
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Défi
Redknox

Cela fait maintenant plusieurs minutes qu'il marche. Un bidon d'essence à la main, il avance dans la nuit, froide en ce mois de septembre.
Comment s'était-il retrouvé à déambuler le long de l'autoroute ?
Tout cela à cause d'une foutue voiture. Puis un foutu portable qui tombe en panne à son tour. Et bien sûr, il n'avait pas vu passer un seul autre véhicule depuis plusieurs minutes.
Profitant du calme ambiant, il repensa à l'année qui venait de s'écouler. Ces derniers mois, son patron ne l'avait pas laché une seule fois. Il n'avait que très peu eu l'occasion de voir sa famille. C'est d'ailleurs à cause de cela qu'il se retrouvait à marcher seul dans le noir, à cause de son travail. Sa femme et sa fille était partie la veille pour rejoindre ses parents dans le Nord. Lui n'était parti que ce soir, alors que le repas de Noël était prévu pour demain. Et maintenant, il doutait même de pouvoir arriver à temps.
Il repensait également à tous ces moments auxquels il n'avait pas assisté, toujours à cause de son travail. La dernière Saint Valentin. Les vacances de sa famille. Et même le dernier anniversaire de sa fille. Et au finale, ce travail n'en valait même pas le sacrifice qu'il y consacrait.
Il s'arrêta pour changer de main, le bidon lui semblait lourd, puis il reprit sa marche. La prochaine station ne devrait pas être bien loin.
Il se remit à réflechir. Il se souvient de ses années universitaires. Il s'y était découvert un certain talent pour l'écriture. Pourquoi n'avait-il jamais continué ? Sans doute à cause de son travail, encore.
Et s'il s'y remettait ? S'il abandonnait son travail pour devenir écrivain ? Sa femme serait sans doute d'accord, revoir son mari à la maison lui ferait tellement plaisir. Et puis, il écrirait des histoires pour sa fille, il la ferait rêver. Mais est ce que ce serait la bonne solution ? Son boulot actuel était, certes, exigeant mais il payait bien, très bien même. Sa famille ne pouvait se permettre de se passer de cela.
Il s'arrêta à nouveau, le bidon lui semblait encore plus lourd. Il le prit à deux mains et continua son chemin. La station allait bien finir par apparaitre.
Il réfléchit de plus belle à sa situation. Son emploi le bouffait lentement et il ne sais pas s'il pourrait continuer longtemps comme cela. Sa fille était née il y a cinq ans et il n'avait assisté à quasiment aucun moment important jusqu'ici. Son premier mot, il était au travail. Ses premiers pas, il était en déplacement. Sa premier rentrée scolaire, il était en réunion avec des clients. Quelle tristesse.
Soudain, il fut sorti de sa réflexion par un camion de pompiers qui passa à vive allure dans le sens opposé.
"Encore un qui n'a pas été prudent, pensa-t-il."
Et puis, au bout de cette longue marche, il aperçut enfin la station service. Tout était allumé, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur, mais personne ne semblait être de garde. Il fit le tour, entra dans la petite superette, qui servait aussi de comptoir de paiements, puis ressorti inquiet.
Et là, à cet instant, il vit une personne attendre au milieu du parking de la station. Grande, mince presque squelettique, vêtue d'une longue cape noire encapuchonnée et brandissant une faux. La silhouette souleva sa cape et laissa apparaitre un doigt dépourvu de chair, de muscles ou de nerfs. Il senti un malaise mais ce n'était pas lui que la chose montrait du doigt. Il tourna la tête à gauche, puis à droite et vit un bac avec une pancarte.
"Déposez vos regrets ici."
Le bidon était de plus en plus lourd, trop pour qu'il le garde en mains. Il le déposa et se dirigea vers l'inconnue.
Arrivé à sa hauteur, elle pointa du doigt l'autoroute. Il se retourna et vit des flammes jaillirent en continue au loin. Un épais nuage de fumée noire s'élevait dans le ciel, tandis que des girophares éclairaient la nuit.
Et là, il comprit. Il comprit ce qu'il s'était passé. Il comprit qui était cette personne. Et il comprit ce qu'il lui restait à faire.
Il prit la main de l'encapuchonnée et disparut, laissant la station service à nouveau déserte.
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Jean-Michel Palacios
Dans le cadre du Rallye des Albatros dédié à Gérard de Nerval et son poème "El Desdichado" repris en bouts rimés par "Le Marquis de Montespan" qui malgré l'honneur de voir sa femme favorite du Roi-Soleil, il contesta sa vie durant la légitimité de la monarchie de droit divin.

A lire absolument "Le Montespan" de Jean Teulé.
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